Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 149 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Mallarmé

 

LE dessein le plus haut doit nécessairement être aussi le plus difficile à concevoir avec précision, à entreprendre, et surtout à soutenir.

Le dessein le plus difficile à concevoir, à entreprendre, et surtout à soutenir dans les arts, et singulièrement dans la poésie, est celui de soumettre à la volonté réfléchie la production d’un ouvrage, sans que cette condition rigoureuse, délibérément adoptée, altère les qualités essentielles, les charmes et la grâce que doit porter et propager toute œuvre qui prétend séduire les esprits aux délices de l’esprit.

Stéphane Mallarmé fut le premier (et le seul, sans doute, jusqu’ici) qui conçût et soutînt, durant toute sa vie, le propos de faire ce qu’il voulait dans un domaine spirituel, où, de l’aveu universel et immémorial, l’action volontaire est à peu près impuissante, les heureuses réussites obtenues des faveurs du sort, ou d’on ne sait quels dieux inconstants, qu’aucune supplication n’attendrit, qu’aucun labeur, aucun sacrifice de temps et de pensée ne touchent. Il y avait, et il subsiste, un mystère de l’inspiration qui est le nom qu’on donne à la formation spontanée, en quelqu’un, de discours ou bien d’idées qui lui paraissent des merveilles dont il se sent naturellement incapable. Il est donc assisté.

Il semble que Mallarmé ait fortement ressenti, dès sa vingtième année, comme une humiliation de l’intelligence, cette condition précaire du poète. Du reste, il visait au plus pur, ce qui conduit à n’accepter de l’inspiration que ce qu’elle offre de plus rare. Quand on parle de stérilité à son sujet (et au sujet de divers autres), on oublie que cette indigence peut n’être que l’effet de l’excès des scrupules et des refus. Il faut traiter des tonnes de blende pour obtenir une particule de substance active. Je dirai (à mes risques et périls) que Mallarmé, portant le problème de la volonté dans l’art au suprême degré de généralité, s’éleva du désir de l’inspiration qui dicte un moment de poème, à celui de l’illumination qui révèle l’essence de la poésie elle-même.

A partir de 1865, il n’est pas une ligne de lui qui ne fasse sentir que celui qui l’a écrite a repensé, comme s’il en revivait, à soi seul, l’innombrable invention, le Langage ; et, se plaçant dès lors à une altitude de vue où personne avant lui n’avait même songé à s’établir, il s’est maintenu jusqu’à son dernier jour en intime contemplation d’une vérité dont il ne voulait communiquer que de prodigieuses applications pour preuves.

Cette vérité révélée devait, je pense, instituer une connaissance inouïe de la poésie, qui conférât à cette production de l’être et à cet art de l’esprit une valeur tout autre que celle qu’une tradition naïve, bien accueillie par la paresse générale des intellects, lui accordait. Il ne s’agissait plus d’un divertissement, même sublime. Mais, au-dessus de ce que l’on nomme Littérature, Métaphysique, Religions, le nouveau devoir lui était apparu d’exercer et d’exalter la plus spirituelle de toutes les fonctions de la Parole, celle qui ne démontre, ni ne décrit, ni ne représente quoi que ce soit : qui donc n’exige, ni même ne supporte, aucune confusion entre le réel et le pouvoir verbal de combiner, pour quelque fin suprême, les idées qui naissent des mots.

Dans la poésie déjà jusqu’à lui accomplie, il percevait les fragments d’une œuvre universelle, magnifiquement, mais obscurément pressentie, dont nul encore des grands hommes qui avaient existé n’avait pu concevoir ni l’ensemble ni le principe. Il voyait dans cette œuvre devant être faite l’entreprise essentielle du genre humain, ce qu’il énonçait familièrement en disant que tout finirait par être exprimé, que le monde était fait pour aboutir à un beau livre, que s’il y avait un mystère du monde, cela tiendrait dans un Premier-Paris du Figaro. Ces propos émanaient de la substance d’une pensée dont ils ne livraient que des aperçus de conversation. Pensée merveilleusement simple.

Je me représente une méditation des plus serrées, anxieuse et comme vitale, quoiqu’excitée par cet objet insignifiant pour la vie : la poésie. A quoi pourrait donc répondre cette passion de l’intellect qui tourmente si profondément son homme, lui retire la faculté, et comme le droit, de dormir, le rend insensible aux exigences les plus pressantes de ses intérêts, si ce n’est à quelque Souverain Bien qu’il sent exister peut-être en lui-même, et qu’un peu plus de constance, de tension, d’espoir aigu peut à chaque instant lui livrer ?

Cette mystique singulière et dévorante dut se préciser dans une conception du Langage, — pour un peu, je dirais : du Verbe. Du reste, à l’appui de cette sublimation du langage, se peuvent invoquer tous les usages de la parole qui ne satisfont point à des besoins de l’ordre pratique et qui n’ont de sens que par référence à un univers tout spirituel, de même nature profonde que l’Univers poétique : la prière, l’invocation, l’incantation, sont créatrices des êtres auxquels elles s’adressent. Le Langage devient ainsi un agent de « spiritualité », c’est-à-dire de transmutations directes de désirs et d’émotions en présences et puissances comme « réelles », sans intervention de moyens d’action physiquement adéquats.

Mais ni l’émotion ni la création poétiques ne se séparent des formes qui les font naître. La beauté est la souveraineté de l’apparence. Celle-ci résulte de quelque manière de faire qui nous appartient et que nous imposons à une matière que nous trouvons autour de nous. L’artiste en matière de langage se contente, en général, de développer ses talents d’œuvre en œuvre, selon l’occasion ou le hasard qui lui donnent tel sujet ou thème. Parfois, tel fragment qui lui vient à l’esprit, comme par jeu, lui intime la tentation ou le défi d’en poursuivre et égaler la perfection selon ses ressources réfléchies. Mais notre Mallarmé, dès qu’il fut en possession de sa certitude et de son principe poétique, c’est-à-dire, dès que sa Vérité l’eut changé en lui-même, se voua sans répit, sans réserve, sans reprise ni recul, à l’entreprise inouïe de saisir en toute sa généralité la nature de son art, et, par un dénombrement à la Descartes des possibilités du langage, d’en distinguer tous les moyens et d’en classer tous les ressorts. J’ai comparé jadis cette recherche à celle qui, de l’arithmétique et de ses procédés particuliers, a conduit à l’invention de l’algèbre.

Isolé de ses usages pratiques, le langage peut recevoir diverses valeurs somptuaires que l’on nomme philosophie, ou poésie, ou autrement. Il ne s’agit plus que d’exciter le besoin de ces emplois. Ceci est essentiel, car ces nouveaux développements, ces formations recherchées, peuvent être assez aberrantes pour provoquer des stupeurs, des résistances à la compréhension. Mais plus le besoin aura été créé et même irrité, plus le lecteur se trouvera d’énergie pour réduire les difficultés du texte : de quoi il tirera souvent un juste orgueil.

Ce regard transcendant sur les principes positifs de la poésie engagea Mallarmé dans un travail de précision qui ne pouvait avoir de terme. La syntaxe usuelle lui apparaissait n’exploitant qu’une partie des combinaisons compatibles avec ses règles : celles dont la simplicité permet au lecteur de voler de l’œil sur la ligne, et de savoir ce dont il s’agit, sans percevoir le langage même, pas plus qu’on ne perçoit le timbre d’une voix qui nous parle d’affaires. Mallarmé rechercha des arrangements tout nouveaux, avec une audace et une ingéniosité qui firent, d’horreur, les uns, d’admiration, les autres, s’exclamer. Il démontra par d’étonnantes réussites que la poésie doit donner des valeurs équivalentes aux significations, aux sonorités, aux physionomies mêmes des mots, qui, heurtés ou fondus avec art, composent des vers d’un éclat, d’une plénitude, d’une résonance inouïs. Les rimes, les allitérations, d’une part ; les figures, tropes, métaphores, de l’autre, ne sont plus ici des détails et ornements du discours, qui peuvent se supprimer : ce sont des propriétés substantielles de l’ouvrage : le « fond » n’est plus cause de la forme : il en est l’un des effets. Chaque vers devient une entité, qui a ses raisons physiques d’existence. Il est une découverte, une sorte de « vérité » intrinsèque arrachée au hasard. Quant au monde, l’ensemble du réel n’a d’autre excuse d’être que d’offrir au poète de jouer contre lui une partie sublime, perdue d’avance.