Œuvres (Pléiade), tome I
Seconde vue de Descartes
C’est pourquoi j’ai insisté sur la personnalité forte et téméraire du grand Descartes, dont la philosophie, peut-être, a moins de prix pour nous que l’idée qu’il nous présente d’un magnifique et mémorable Moi.
SECONDE VUE DE DESCARTES
Descartes et sa grandeur se résument pour moi en deux points.
Il a fait son affaire personnelle de ce qui, jusqu’à lui, avait été traité en forme dogmatique, dominée par la tradition. Il a décidé qu’il n’y avait point d’autorité qui pût prévaloir contre le sentiment qu’elle pouvait donner de la vanité de ses enseignements : il ne veut que de l’évidence ou de l’observation soigneusement vérifiée. C’était refuser d’attacher au langage une valeur qui ne lui vienne que des personnes ou des livres. Il jette donc son être même dans l’un des plateaux d’une balance, dont l’autre était chargé de toute la philosophie qu’on avait faite jusqu’à lui. Il trouve que son Moi l’emporte. Il se sent bien fort d’être seul ; mais pouvant répondre de tout ce qu’il pense, et qu’il a observé ou déduit ou défini lui-même, en opposition avec cette quantité de doctrines, de formules, de développements purement verbaux qui ne vivent que de disputes d’école et que l’on se transmet de siècle à siècle comme une monnaie fiduciaire que l’on ne pourrait jamais convertir en or.
Descartes est avant tout une volonté. Cet être veut, sur toute chose, exploiter le trésor de désir et de vigueur intellectuelle qu’il trouve en soi, et il ne peut vouloir autre chose. C’est là le point central, la clé de la position cartésienne. Il est inutile de chercher un autre principe à sa philosophie.
D’où lui vient cette superbe confiance qu’il montre dans sa force d’esprit, qui paraît dans son style et dans ses dédains, et qu’il est trop lucide, comme trop prudent, pour ne fonder que sur ses espoirs, sur une foi chimérique en sa valeur ?
Descartes croit en la puissance de sa pensée à partir de l’expérience qu’il a faite de ses talents de géomètre. Il a puisé en elle l’ivresse de sa supériorité. Il se connaît, en ce genre d’études, l’inventeur d’une méthode qui lui semble « autant au delà de la géométrie ordinaire que la rhétorique de Cicéron est au delà de l’A. B. C. des enfants ». Cette création de sa jeunesse a dominé toute sa vie intellectuelle. Il n’a point de doute sur la conquête qu’il a faite, et il se dit que le même homme et la même application de l’intellect qui ont obtenu un si heureux et si considérable succès dans l’analyse abstraite de l’espace, doivent s’attaquer au monde physique, puis aux problèmes de la vie et ne peuvent ne pas obtenir des résultats de même importance.