Œuvres (Pléiade), tome I
Motifs ou moments
II
O conscience ! A laquelle il faut toujours et toujours des événements ! Il suffit que tu sois pour être remplie.
Toujours, tu préfères le hasard au vide, et le chaos au rien.
Tu es faite pour toute chose, et tu te fais n’importe quelle chose pour ta substitution infinie.
Et quel monstre que tu fasses, tu ne veux pas l’avoir vu en vain.
Invinciblement aussi, tu te divises, et t’attaches à une de tes parties : tel fantôme sera le vainqueur des autres ; telle parole, la plus puissante ; telle idée plus étendue que son Heu, plus durable que son instant. Pourquoi ? — Adieu.
III
L’instinct de dévorer, d’épuiser, de résumer, d’exprimer une fois pour toutes, d’en finir, de digérer définitivement les choses, le temps, les songes, de tout ruiner par la prévision, de chercher par là autre chose que les choses, le temps, et les songes, c’est là l’instinct extravagant et mystérieux de l’esprit.
Rien que le mot : Monde, en est un indice évident.
C’est toujours Caracalla qui souhaitait une seule tête à couper.
Nihilisme laborieux, qui ne juge avoir bien détruit que ce qu’il a pénétré, mais qui ne peut bien comprendre que dans la mesure où il a su construire. Nihilisme bizarrement constructeur… Mais il s’agit de refuser ce que l’on peut : mais ce pouvoir doit d’abord être acquis et vérifié.
MOTIFS OU MOMENTS
QUOI de plus auguste que l’immobilité des feuilles de l’arbuste, au matin calme, quand elles semblent écouter le chant de lumière du Soleil s’élevant ?
Il verse les ombres et la première forme des formes naît de sa tendre puissance.
Son œuvre deviendra dure et insupportable de netteté. Mais il est encore entre la rose et l’or.
*
O plante, arbre, répétition rayonnante,
Tu rayonnes ton âge par saisons et par germes Tu répètes ton motif régulièrement à chaque angle De chaque étage de ta croissante stature, et tu répètes Ton essence en chaque graine, tu te produis, tu te jettes Autour de toi périodiquement sous forme de chances — en tel nombre Tu élimines tes similitudes.
*
Je suis l’écume qui monte sur la roche et en rejaillit et redescend, à un mille
d’ici.
Mon « âme » est « là-bas ». « Là-bas » est un foyer Où se concentrent, se composent, se reconnaissent Les puissances de figure et de mouvement que les Images de cette écume viennent exciter « en moi ». Je donne la distance, le relief, l’assaut, le rythme, la durée… là-bas, où je
suis, et ne suis…
*
Cette sensation d’avoir plus chaud que soi.
On voudrait rejeter le corps comme un édredon. On s’attendrit sur ce pauvre système,
Sur ses mains, sur ce poids nouveau…
Douces seraient des lèvres sur les paupières,
Comme la pluie ferme les fleurs,
Et frais seraient des doigts qui dissiperaient
Les nues à chaque instant reformées Sur le front et sur l’âme. Délicieusement frais les grands bras purs pour actes d’ange ; Qu’ils enveloppent la pensante, la brûlante,
Qu’ils environnent
La Tête aux yeux clos, aux yeux cachés…