Œuvres (Pléiade), tome I
Cantique des colonnes
Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,
Et que le pur de l’âme
Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc
Qui rêve de la flamme,
Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,
Ivre de ton tangage,
Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,
De lui rendre un langage !
O qu’amoureusement des Dryades rival,
Le seul poète puisse
Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval
L’ambitieuse cuisse !…
— Non, dit l’arbre. Il dit : Non ! par l’étincellement
De sa tête superbe,
Que la tempête traite universellement
Comme elle fait une herbe !
CANTIQUE DES COLONNES
à Léon-Paul Fargue.
Douces colonnes, aux
Chapeaux garnis de jour,
Ornés de vrais oiseaux
Qui marchent sur le tour,
Douces colonnes, ô
L’orchestre de fuseaux !
Chacun immole son
Silence à l’unisson.
— Que portez-vous si haut,
Egales radieuses ?
— Au désir sans défaut
Nos grâces studieuses !
Nous chantons à la fois
Que nous portons les deux !
O seule et sage voix
Qui chantes pour les yeux !
Vois quels hymnes candides !
Quelle sonorité
Nos éléments limpides
Tirent de la clarté !
Si froides et dorées
Nous fûmes de nos lits
Par le ciseau tirées,
Pour devenir ces lys !
De nos lits de cristal
Nous fûmes éveillées,
Des griffes de métal
Nous ont appareillées.
Pour affronter la lune,
La lune et le soleil,
On nous polit chacune
Comme ongle de l’orteil !
Servantes sans genoux,
Sourires sans figures,
La belle devant nous
Se sent les jambes pures.
Pieusement pareilles,
Le nez sous le bandeau
Et nos riches oreilles
Sourdes au blanc fardeau, Un temple sur les yeux
Noirs pour l’éternité,
Nous allons sans les dieux
A la divinité !
Nos antiques jeunesses,
Chair mate et belles ombres,
Sont fières des finesses
Qui naissent par les nombres !
Filles des nombres d’or,
Fortes des lois du ciel,
Sur nous tombe et s’endort
Un dieu couleur de miel.
Il dort content, le Jour,
Que chaque jour offrons
Sur la table d’amour
Etale sur nos fronts.
Incorruptibles sœurs,
Mi-brûlantes, mi-fraîches,
Nous prîmes pour danseurs
Brises et feuilles sèches,
Et les siècles par dix,
Et les peuples passés,
C’est un profond jadis,
Jadis jamais assez !
Sous nos mêmes amours
Plus lourdes que le monde
Nous traversons les jours
Comme une pierre l’onde !
Nous marchons dans le temps
Et nos corps éclatants Ont des pas ineffables