Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 70 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Humanités

Je me fis une poésie privée d’espoir, qui n’avait d’autre fin, et presque d’autre loi, que de m’instituer une manière de vivre avec moi, pendant une partie de mes journées. Je n’y concevais pas de terme, et j’y mettais assez de conditions pour y trouver matière à un travail illimité.

Cet infini consenti m’a appris plus d’une chose. Je savais bien qu’une œuvre n’est jamais achevée que par quelque accident, comme la fatigue, le contentement, l’obligation de livrer ou la mort ; car une œuvre, du côté de celui ou de ce qui la fait, n’est qu’un état d’une suite de transformations intérieures. Que de fois voudrait-on commencer ce que l’on vient de regarder comme fini !… Que de fois ai-je regardé ce que j’allais donner aux yeux des autres, comme la préparation nécessaire de l’ouvrage désiré, que je commençais alors seulement de voir dans sa maturité possible, et comme le fruit très probable et très désirable d’une attente nouvelle et d’un acte tout dessiné dans mes puissances. L’œuvre réellement faite me paraissait alors le corps mortel auquel doit succéder le corps transfiguré et glorieux.

Mais encore, j’ai connu, dans la pratique de ce régime de reprises et de développements stationnaires, les grands bienfaits d’un système de vie mentale bien détaché de toute spéculation sur le goût d’autrui. Les problèmes de poésie devaient, pour m’intéresser, être résolus par l’accomplissement de conditions préalablement réfléchies et fixées, comme il en est en géométrie. Ceci me conduisait à ne pas rechercher des « effets » (par exemple, les « beaux vers » isolables) et à les sacrifier assez facilement quand il m’en venait à l’esprit. Je me faisais des habitudes de refus, et quelques autres. En particulier, je me trouvai accoutumé, après quelque temps, à un singulier renversement des opérations de l’esprit qui compose : il m’arrivait souvent de déterminer ce que les philosophes appellent, bien ou mal, le « contenu » de la pensée (il vaudrait mieux parler du contenu des expressions) par des considérations de forme. Je prenais, si l’on veut, la pensée pour « inconnue », et, par autant d’approximations qu’il en fallait, je m’avançais de proche en proche vers « elle ».

 

HUMANITÉS

 

I

Purgez la terre des vaniteux, des niais, des faibles de cœur et d’esprit ; exterminez les crédules, les timides, les âmes qui font nombre ; supprimez les hypocrites ; détruisez les brutaux, et toute société devient impossible.

Il faut, de toute nécessité, pour que l’ordre règne, qu’il y ait beaucoup d’hommes très sensibles aux honneurs et distinctions publiques ; beaucoup d’hommes sans résistance devant les mots qu’ils ne comprennent pas, devant le ton et la violence verbale, les promesses, les images vagues et grossières, les fantômes et les idoles du discours. Il y faut aussi une certaine proportion d’individus assez féroces pour apporter à l’ordre la quantité d’inhumanité dont il a besoin ; il en faut aussi que les besognes les plus répugnantes n’écœurent point. Il importe enfin qu’il existe une grande quantité d’êtres intéressés, et que la lâcheté soit plus commune, et par là, politiquement plus forte que le courage.

Mais si tous ces types d’imperfection sont indispensables, par leurs imperfections mêmes, à la vie d’une société, comment et pourquoi sont-ils dépréciés, mal qualifiés, condamnés dans les personnes par l’opinion qui émane de cette même société ? La sécurité générale, la stabilité, la prospérité reposent cependant sur eux.

II

Les plus « profondes » questions du monde :

— Comment n’as-tu pas pensé à ceci ?

— Et toi, comment y as-tu pensé ?

III

« L’Avenir » est la parcelle plus sensible de l’instant.

IV

Parmi les doigts d’une main souveraine, Elise, toutefois, en avait un de vulgaire figure et proportion. Elle se sentait quelquefois un ton, une impulsion, une « pensée » de basse espèce. Alors elle regardait ce doigt populaire, comme un rustre intrus dans un cercle de nobles, et elle songeait à quelque ancêtre de sang vil. Elle craignait (ou désirait) qu’il survînt dans sa vie une faiblesse pour un homme sans origine, un moment de tendresse bassement placée, que ce peu d’hérédité inférieure peut-être présageait.