Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 26 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

La dormeuse

QUAND le ciel couleur d’une joue

Laisse enfin les yeux le chérir

Et qu’au point doré de périr

Dans les roses le temps se joue,

Devant le muet de plaisir

Qu’enchaîne une telle peinture,

Danse une Ombre à libre ceinture

Que le soir est près de saisir.

Cette ceinture vagabonde

Fait dans le souffle aérien

Frémir le suprême lien

De mon silence avec ce monde…

Absent, présent… Je suis bien seul,

Et sombre, ô suave linceul.

 

LA DORMEUSE

à Lucien Fabre.

QUELS secrets dans son cœur brûle ma jeune amie, Ame par le doux masque aspirant une fleur ?

De quels vains aliments sa naïve chaleur

Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,

Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur, Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons, Ton repos redoutable est chargé de tels dons,

O biche avec langueur longue auprès d’une grappe, Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers, Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape, Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.