Œuvres (Pléiade), tome I
La dormeuse
QUAND le ciel couleur d’une joue
Laisse enfin les yeux le chérir
Et qu’au point doré de périr
Dans les roses le temps se joue,
Devant le muet de plaisir
Qu’enchaîne une telle peinture,
Danse une Ombre à libre ceinture
Que le soir est près de saisir.
Cette ceinture vagabonde
Fait dans le souffle aérien
Frémir le suprême lien
De mon silence avec ce monde…
Absent, présent… Je suis bien seul,
Et sombre, ô suave linceul.
LA DORMEUSE
à Lucien Fabre.
QUELS secrets dans son cœur brûle ma jeune amie, Ame par le doux masque aspirant une fleur ?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?
Souffle, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur, Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.
Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons, Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
O biche avec langueur longue auprès d’une grappe, Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers, Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape, Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.