Œuvres (Pléiade), tome I
Stéphane Mallarmé
La vie et le destin de Stéphane Mallarmé et le développement de sa gloire nous offrent une des combinaisons les plus exquises de l’histoire de l’esprit. Ici, le drame de la vie intellectuelle propose à l’observateur de l’univers spirituel un épisode rigoureusement singulier.
Un homme mène une existence des plus médiocres ; il est assujetti à une besogne qui l’excède, mais qu’il n’a pas cessé d’accomplir régulièrement et honnêtement jusqu’à son terme (la retraite). Il produit, d’autre part, quelques écrits fort rares et difficiles à lire ; si rares et si difficiles que la plupart de ceux qui les entr’ouvrent les accablent aussitôt, (c’est-à-dire les abolissent, les annulent), sous cette triple formule d’exécration : obscurité, préciosité, stérilité. Toutefois, un petit nombre, un très petit nombre d’amateurs de cette œuvre impénétrable et longtemps introuvable existent. Ils la prisent très haut, se la communiquent en confidence ; ils la commentent ; ils en parlent entre eux, mais sans chercher le moins du monde à la répandre. Ils savent, d’ailleurs, que ce serait une entreprise impossible et qu’ils jugent presque impie. On les traite volontiers d’adeptes et d’initiés.
Pour le grand public, et même pour cette partie du grand public, qui s’érige volontiers au-dessus du reste, il est clair qu’il s’agit ici d’une simple curiosité littéraire sans importance, d’une œuvre due à un esprit étrange, et soutenue par l’engouement de quelques lecteurs, à moins que ce ne soit par la complicité de quelques compères. Un peu de folie là-dedans, sans doute, et beaucoup de prétention ; de la pose ; une certaine perversité et une volonté de mystification fort probable chez le maître et chez ses disciples…
Cependant, l’homme meurt. Trente-cinq ans s’écoulent, — trente-cinq ans pendant lesquels les événements n’ont pas manqué, je crois. Parmi eux, quantité d’assez grands événements littéraires ; écoles, ouvrages à sensation, nouveautés… Tout ce train d’événements, de catastrophes, de surprises dans tous les genres, cette quantité de livres à succès, d’œuvres neuves, a sans doute totalement effacé le nom, les bibelots poétiques, la petite influence, et jusqu’aux railleurs et aux railleries qui constituaient, en somme, le plus clair de la renommée de Mallarmé, vers 1895.
Or, aujourd’hui, 17 janvier 1933, il paraît que l’on donne à Paris une conférence sur ce poète ! Voilà un très petit fait, mais qui suppose une certaine survivance. Il y a trente-cinq ans que le poète est mort. On n’a pas coutume de proposer au public un nom tout inconnu, un nom déjà entièrement effacé, et qui ne dise rien à personne.
Mais il y a mieux : une enquête très facile à conduire pour celui qui voudrait la faire, dans le domaine de la librairie et de l’édition, montrerait que la vente de cette œuvre impénétrable s’est élevée après sa mort et n’a pas cessé de se maintenir, tandis que les œuvres des poètes ses contemporains, des poètes les plus célèbres de son temps, se trouvent, dans l’ensemble, relativement délaissées. Je ne veux pas citer de noms, car, pour quelques-uns d’entre eux, le détachement est regrettable ; pour certains, il est profondément injuste. Mais je m’en tiens aux faits : je n’invoque qu’eux seuls. Le fait, c’est que les poésies de Mallarmé, jadis si peu recherchées, et inconnues des libraires, jouissent, aujourd’hui, d’une faveur confiante, sont l’objet d’une demande régulière dans le commerce, cependant que les œuvres des poètes dont je parlais (et que je ne cite pas) souffrent d’un discrédit plus ou moins justifié.
Voilà un fait. En voici un autre :
Le nombre des études, des commentaires, des travaux de toute sorte, biographiques et critiques, qui non seulement en France, mais à l’étranger, ont été publiés sur la poésie ou sur les idées de Stéphane Mallarmé, est tout aussi remarquable que la quantité de ses livres qui s’achètent. L’influence du ténébreux auteur est sensible, profonde, incontestable sur des esprits appartenant aux familles humaines les plus diverses. Je pourrais vous apporter ici des noms de traducteurs ou de commentateurs, — parmi lesquels d’illustres noms étrangers. En anglais, ou en allemand, ou en italien, ou en russe, les œuvres de Mallarmé ont été ou traduites ou étudiées.
Ces faits incontestables sont paradoxes. La gloire de Mallarmé est presque aussi incompréhensible pour beaucoup que l’est son mode d’écrire. Pour d’autres, elle est un sujet de hautes réflexions, — presque un motif d’édification… Elle nous propose, d’autre part, un problème, c’est le problème que nous allons examiner.
La méthode la plus vraie, (la plus sincère et, d’ailleurs, la plus séduisante), pour intéresser les autres à un poète qu’on a soi-même connu, dont on a pu soi-même sur soi-même observer l’influence, l’action, d’abord à l’état incertain et comme latent ; puis croissante, puis triomphante ; enfin, atteignant ses limites, qui sont les limites mêmes des expressions finies d’un esprit différent ; la meilleure méthode, vous dis-je, pour livrer au public l’idée que l’on s’est faite de ce poète, consiste, sans aucun doute, dans un simple recours au souvenir. Il me suffit de me rappeler et de vous conter mes impressions successives de Mallarmé, pour vous donner tout ce que je possède en ce qui le concerne. Je n’irai point jusque dans le détail de cette mémoire, je ne m’avancerai pas dans la partie positivement abstraite ou théorique de mes réflexions sur ces impressions, car le temps me manquerait pour tout vous dire et pour vous le dire de façon à peu près nette ; mais je suivrai cette méthode générale de parcourir mon sujet.
J’ai connu le nom de Mallarmé vers 1889 ; d’abord par quelques traits plus ou moins ironiques dirigés contre lui dans diverses publications. La raillerie est un mode de publicité qui n’est pas à négliger : un lecteur chatouilleux en retourne souvent la pointe. Ensuite, j’obtins du poète raillé une connaissance un peu moins sommaire par deux citations très courtes insérées dans le curieux ouvrage A Rebours de J.-K. Huysmans. Ce livre n’a pas été sans influence sur une certaine jeunesse d’il y a cinquante ans. Je vous rappelle que l’auteur y décrit le mode de vivre d’un raffiné, qui s’enferme dans la solitude, où il fuit ses nombreux dégoûts et cultive ses quelques goûts. En particulier, il fait un choix d’œuvres de prose ou de poésie généralement ignorées du public et détectées des maîtres de l’opinion, et puise dans sa collection de plaquettes et de raretés littéraires des jouissances infinies. Certains poèmes de Mallarmé, copiés par des calligraphes, y figurent. Dans ce chapitre, Huysmans citait quelques vers d’Hérodiade et de L’Après-midi d’un Faune, qui me retinrent. Les jugements très excitants qui accompagnaient ces citations me donnèrent le plus vif désir de mieux connaître Mallarmé.
J’habitais alors la province ; le mouvement littéraire ne m’était connu que par les livres qui se vendent en gros et par les revues les plus assises, tellement que nous ignorions à peu près tout ce qui se passait dans l’intime, dans la structure fine de la vie littéraire du moment. La diffusion des moindres phénomènes poétiques et des moindres circonstances de la vie des moindres auteurs n’était pas encore organisée comme elle l’est aujourd’hui. Toutefois, pour peu qu’on s’intéressât à la littérature avec cette profondeur d’intérêt qui confère je ne sais quel instinct, quelle divination, on pouvait soupçonner, à certains indices, à certains signes intellectuels d’inquiétude, que ni les parnassiens, ni les naturalistes, ni les modérés, qui tenaient la plus grande place et les plus grands emplois apparents dans la république des lettres, n’étaient pas les seuls à valoir quelque chose. On respirait dans l’air du temps quelque souffle d’étrangeté toute nouvelle…
Un jour, un choix de poésies trouvé par hasard me révéla quelques pièces de ce Mallarmé dont j’avais une idée si vague. Rien de plus surprenant que cette petite collection. J’y trouvai d’abord deux ou trois poèmes qui témoignaient la maîtrise admirable de l’auteur par la perfection et la distinction de leur forme, la plénitude de cette forme, la volonté soutenue et récompensée de construire et d’imposer des vers accomplis, impossibles à souhaiter différents…
Mais je veux vous en donner une idée immédiate, quoique beaucoup d’entre vous, certainement, les connaissent. Mme Moreno voudra bien nous lire Brise marine et Les Fenêtres — elle qui lit les vers comme… Moreno.
BRISE MARINE
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
LES FENÊTRES
Las du triste hôpital, et de l’encens fétide
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond sournois y redresse un vieux dos,
Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de la maigre figure
Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,
Et la bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.
Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux ; et, quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,
Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !
Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure
Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,
Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées
D’où l’on tourne l’épaule à la vie, et, béni,
Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,
Que dore le matin chaste de l’infini
Je me mire et me vois ange I et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité —
A renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.
Est-il moyen, ô Moi, qui connais l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume
— Au risque de tomber pendant l’éternité ?
Je ferai une remarque sur ce deuxième poème, après avoir observé dans le premier l’influence de Baudelaire : il fait songer à un Baudelaire plus condensé et d’une sonorité plus délicate…
Quant aux Fenêtres, voici la remarque que j’en fais : Le poème commence par une description du malade et de l’hôpital qui importe dans la poésie un réalisme et une précision destinés à faire contraste avec l’épanouissement lyrique et presque mystique de la suite et de la fin de cette composition. Ce poème a dû être écrit vers 1862 ou 1863. Plus tard, vers 1870, Arthur Rimbaud, entré à dix-sept ans dans la carrière poétique, (où il devait demeurer si peu), semble rechercher des contractes de la même espèce dans ses premiers poèmes. La couleur est plus crue, le réalisme plus brutal, le lyrisme moins pur que chez Mallarmé. Mais l’un et l’autre, dans cette même dizaine d’années, (entre 1862 et 1872), sous la même influence, (qui est celle de Baudelaire), témoignent, chacun selon sa nature, le désir d’accroître à la fois la teneur en réalisme et la teneur en mysticisme lyrique de la poésie.
*
Je poursuis le récit de mes impressions.
Je disais que j’avais eu entre les mains un recueil, une de ces anthologies de poètes qu’on trouvait jusque dans les gares de chemins de fer, et, dans ce livret, un choix de poèmes de Mallarmé, et ce choix, surprenant en lui-même. D’une part, des pièces comme celles que vous venez d’entendre, pièces de clarté immédiate et de valeur incontestable, qui montraient que leur auteur était un poète de premier ordre ; c’étaient des morceaux dont je demeurais entièrement émerveillé. D’autre part, certains sonnets qui me réduisaient à la stupeur ; pièces dans lesquelles je trouvais combinées à la netteté, à l’éclat, au mouvement, à la sonorité la plus pleine, d’étranges difficultés : des associations insolubles, une syntaxe parfois singulière, la pensée arrêtée à chaque strophe dans sa lecture ; en un mot, le contraste le plus surprenant s’imposait entre ce qu’on pourrait appeler la contemplation de ces vers, leur physique, et leur résistance à l’intellection immédiate. Je ne savais comment me représenter le poète capable d’allier tant de beauté, tant de séductions et tant d’obstacles, tant de lumières et tant de ténèbres. J’envisageais le problème Mallarmé.
Il me souvient des hypothèses ordinaires et faciles des chroniqueurs du temps. Je les écartai assez vite. Non, les textes que j’avais entre les mains n’étaient ni d’un dément, ni d’un mystificateur. Sans doute, ils m’étaient des énigmes en soi et me proposaient l’énigme de l’intention de leur auteur. Je m’étais un peu essayé moi-même à la poésie et le peu d’essais (en vérité, assez étudiés) que j’avais faits en matière de poésie me permettaient d’être assuré que le travail dépensé sur ces vers, le long travail qui, certainement, avait été dépensé pour faire ces vers obscurs, avait été considérable, et qu’ils avaient exigé une action, une énergie, une force d’esprit peu communes, absolument incompatibles avec l’état d’une tête démentielle, comme elles étaient incompatibles aussi avec l’intention de mystifier de crédules lecteurs. Une mystification poussée à ce point là serait une véritable duperie ; elle serait comparable à l’acte d’un escroc ou d’un voleur qui dépenserait infiniment plus de travail dans ses opérations que n’en vaudrait le gain qu’il espérerait de ses efforts.
D’ailleurs, si le sens de ces vers me paraissait fort difficile à déchiffrer, si je n’arrivais pas toujours à résoudre ces mots en pensée achevée, j’observais, cependant, que jamais vers plus clairs en tant que vers, jamais vers plus évidents en tant que tels, jamais parole plus décisivement, plus lumineusement musicale, ne m’étaient tombés sous les yeux. La qualité des vers s’imposait. Et je ne pouvais m’empêcher de songer que, même chez les plus grands poètes, si le sens, dans la plupart des cas, ne laisse place à aucun doute, il ne manque pas de vers qui soient douteux en tant que vers ; des vers que l’on peut lire avec la diction de la prose sans être forcé de porter la voix au chant.
Par conséquent, le vers de Mallarmé, tel que je le lisais, avec cette imparfaite compréhension qui l’accompagnait, m’imposait l’existence du vers lui-même, compris ou non ! Au premier plan, non le sens, mais l’existence du vers.
Ce n’est pas tout. J’observais que ces mêmes vers très obscurs avaient une curieuse propriété : il y avait en eux je ne sais quelle nécessité qui les imposait à ma mémoire ; et je savais, par une triste expérience, scolaire ou autre, que ma mémoire verbale était remarquablement faible. Jamais je n’avais pu apprendre une leçon par cœur. Eh bien, il arrivait que ces vers de Mallarmé revenaient sans effort à mon esprit : je les savais, et je les sais encore, après les avoir lus une ou deux fois. Davantage : en me répétant involontairement ces vers si difficiles à comprendre, je constatais que les énigmes s’atténuaient, la compréhension se dessinait. Le poète se justifiait. La répétition faisait tendre mon esprit vers une limite, vers un sens parfaitement défini. Je trouvais que ces bizarres combinaisons de mots s’expliquaient fort bien ; que la difficulté qu’on éprouvait d’abord à comprendre provenait d’une contraction extrême des figures, d’une fusion des métaphores, de la rapide transmutation d’images extrêmement serrées, soumises à une sorte de discipline de densité, (si vous permettez cette expression) ; que s’était imposée le poète, et qui s’accordait avec l’intention de tenir le langage de la poésie toujours fortement, et presque absolument, distinct du langage de la prose. On aurait dit qu’il voulait que la poésie, qui doit essentiellement se distinguer de la prose par la forme phonétique et la musique, s’en distinguât aussi par la forme du sens. Pour lui, le contenu du poème devait être aussi différent de la pensée ordinaire que la parole ordinaire est différente de la parole versifiée.
C’était là un point capital.
*
En somme, j’étais peu à peu conquis, peu à peu saisi. Après avoir été intrigué, je me sentais pénétré ; en quelque sorte converti. J’avais beau me redresser quelquefois, tenter de rompre le charme ; je n’y parvenais pas. Et, cependant, j’entendais dire tant de choses incontestables contre ces poésies et contre ce poète ! Quelqu’un me prit un jour par le bouton de mon habit et me répétait, avec une sorte de douleur et d’indignation désespérée :
« Mais enfin, monsieur, je suis docteur ès lettres, et je n’y comprends rien ! »
Je n’avais rien à répondre, moi, un pauvre bachelier…
Qu’eût-il pensé si je lui avais fait mes confidences ? Si je lui eusse révélé ce que cette poésie fermée me donnait à pressentir ?
Je pressentais qu’il y avait dans l’œuvre de Mallarmé, quelque chose de plus (et non pas seulement quelque chose d’autre) que dans le reste des ouvrages poétiques ; quelque chose pour moi de plus important, de plus profond, qui m’allait plus intimement dans l’âme, et qui tenait, probablement, à tout le système de l’esprit… J’étais bien préparé à recevoir de nouveaux dons.
Je n’avais jusque-là, comme je vous l’ai dit, connu que quelques fragments des œuvres de Mallarmé, de très petits morceaux difficilement copiés ou trouvés dans les revues. Mais je méritais bien d’être comblé, — et presque aussitôt je le fus. Certains hasards me firent entrer en relations, tandis que j’habitais encore la province, avec Pierre Louÿs d’abord, puis avec André Gide, et j’obtins promptement de leur amitié des renseignements précis sur la personne et la vie de Mallarmé ; ensuite, je reçus d’eux les copies très précieuses d’Hérodiade et de L’Après-midi d’un Faune. Je ne vous dirai que peu de mots de ce dernier poème. On ne vous le lira pas, car il est de ceux qui demandent à être bien connus avant d’être entendus, par quoi il ressemble à certains morceaux de musique, qu’il faut étudier et déchiffrer avant de pouvoir les apprécier et en jouir.
L’Après-Midi d’un Faune a son histoire qui est assez curieuse.
Banville aimait Mallarmé ; il s’intéressait à son sort, qui était assez triste. Comme il cherchait à être utile au jeune poète, un événement se produisit, qui répandit l’espoir dans tout le petit monde parnassien : ce fut le grand succès du Passant, de François Coppée, joué par Agar et Sarah Bernhardt.
Vers le même temps, Banville donnait de son côté à Constant Coquelin quelques pièces. L’idée lui vint que peut-être son jeune ami Mallarmé pourrait, en faisant quelques sacrifices au goût du public, écrire pour Coquelin, qui débutait avec éclat, une scène en vers, dont le succès heureux pourrait changer le destin du poète. Mallarmé, succombant à la tentation, entreprit de faire un poème à deux voix qui ne fut vraisemblablement jamais achevé. Un fragment de ce poème, inconnu de tous, a été retrouvé, il y a quelques années, dans les papiers de Chausson, le célèbre compositeur, par son fils, qui me l’apporta. Ce me fut une grande surprise que de lire ce tout premier état de L’Après-Midi d’un Faune…
Rien n’est plus intéressant que la comparaison des deux textes. Ils sont prodigieusement différents. Tandis que le texte connu présente une trame complexe, des plus savantes, le texte primitif est œuvre simple, qui n’eût causé le moindre émoi, produite sur la scène de l’Odéon. Mallarmé, qui racontait souvent qu’il avait écrit pour Coquelin, ne faisait jamais allusion au premier texte. Il disait seulement qu’il avait imaginé un décor de roseaux derrière lesquels son faune eût mimé et déclamé le poème…
Il est clair qu’ayant abandonné le projet dans sa forme dramatique il en reprit plus tard le motif pour en faire L’Après-Midi (dans lequel ne subsiste qu’un seul vers du premier état).
Le poème est devenu une sorte de fugue littéraire, où des thèmes s’entrecroisent avec un art prodigieux ; toutes les ressources de la poétique s’emploient à soutenir un triple développement d’images et d’idées. Une extrême sensualité, une extrême intellectualité, une extrême musicalité, se combinent, s’entremêlent ou s’opposent dans cet ouvrage extraordinaire, où l’on trouve les plus beaux vers du monde :
Tu sais ma passion, que pourpre et déjà mûre
Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure…
Mais je ne veux pas m’y attarder.
*
Donc, nous laisserons de côté L’Après-Midi d’un Faune sur quoi je ne dirai plus que ceci, — détail curieux et significatif, — c’est que Mallarmé n’a pas été très satisfait de voir Claude Debussy écrire une partition de musique pour son poème. Il estimait, quant à lui, que sa musique à lui suffisait et que c’était un véritable attentat contre la poésie que de juxtaposer, même dans les meilleures intentions du monde, la musique, fût-ce la plus belle, à sa poésie.
Quant à Hérodiade, vous allez maintenant entendre Mme Moreno vous en lire quelques parties.
Le poème d’Hérodiade est un dialogue entre Hérodiade, une Hérodiade toute symbolique et somptueuse, et sa nourrice.
LA NOURRICE
Tu vis ! ou vois-je ici l’ombre d’une princesse ?
A mes lèvres tes doigts et leurs bagues et cesse
De marcher dans un âge ignoré…
HÉRODIADE
Reculez.
Le blond torrent de mes cheveux immaculés
Quand il baigne mon corps solitaire le glace
D’horreur, et mes cheveux que la lumière enlace
Sont immortels. O femme ! un baiser me tûrait
Si la beauté n’était la mort…
Par quel attrait
Menée et quel matin oublié des prophètes
Verse, sur les lointains mourants, ses tristes fêtes,
Le sais-je ? tu m’as vue, ô nourrice d’hiver,
Sous la lourde prison de pierres et de fer
Où de mes vieux lions traînent les siècles fauves
Entrer, et je marchais, fatale, les mains sauves,
Dans le parfum désert de ces anciens rois :
Mais encore as-tu vu quels furent mes effrois ?
Je m’arrête rêvant aux exils, et j’effeuille
Comme près d’un bassin dont le jet d’eau m’accueille
Les pâles lys qui sont en moi, tandis qu’épris
De suivre du regard les languides débris
Descendre, à travers ma rêverie, en silence,
Les lions, de ma robe écartent l’indolence
Et regardent mes pieds qui calmeraient la mer.
Calme, toi, les frissons de ta sénile chair,
Viens et ma chevelure imitant les manières
Trop farouches qui font votre peur des crinières,
Aide-moi, puisque ainsi tu n’oses plus me voir,
A me peigner nonchalamment dans un miroir.
LA NOURRICE
Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes,
De l’essence ravie aux vieillesses de roses
Voulez-vous, mon enfant, essayer la vertu
Funèbre ?
HÉRODIADE
Laisse là ces parfums ! Ne sais-tu
Que je les hais, nourrice, et veux-tu que je sente
Leur ivresse noyer ma tête languissante ?
Je veux que mes cheveux qui ne sont pas des fleurs
A répandre l’oubli des humaines douleurs,
Mais de l’or, à jamais vierge des aromates,
Dans leurs éclairs cruels et dans leurs pâleurs mates,
Observent la froideur stérile du métal,
Vous ayant reflétés, joyaux du mur natal,
Armes, vases, depuis ma solitaire enfance.
LA NOURRICE
Pardon ! l’âge effaçait, reine, votre défense
De mon esprit pâli comme un vieux livre ou noir…
HÉRODIADE
Assez ! Tiens devant moi ce miroir.
O miroir !
Eau froide pat l’ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J’ai de mon rêve épars connu la nudité !
Nourrice, suis-je belle ?
LA NOURRICE
Un astre, en vérité.
Mais cette tresse tombe…
. . . . . . . . . . . . . . . .
Toutefois, expliquez : oh ! non, naïve enfant,
Décroîtra, quelque jour, ce dédain triomphant…
HÉRODIADE
Mais qui me toucherait, des lions respectée ?
Du reste, je ne veux rien d’humain et, sculptée,
Si tu me vois les yeux perdus au paradis,
C’est quand je me souviens de ton lait bu jadis.
LA NOURRICE
Victime lamentable à son destin offerte !
HÉRODIADE
Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs !
J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté,
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle !
Mon rêve montera vers toi : telle déjà
Rare limpidité d’un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l’idolâtrie
D’un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant…
O charme dernier ! oui, je le sens, je suis seule.
LA NOURRICE
Madame, allez-vous donc mourir ?
HÉRODIADE
Non, pauvre aïeule,
Sois calme et, t’éloignant, pardonne à ce cœur dur !
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l’azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
Et je déteste, moi, le bel azur !…
Des ondes
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage ;
J’y partirais.
Allume encore, enfantillage,
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
Pleure parmi l’or vain quelque pleur étranger
Et…
LA NOURRICE
Maintenant ?
HÉRODIADE
Adieu !
Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres !
J’attends une chose inconnue
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D’une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries.
Ce poème me produisit un effet d’incomparable beauté. C’était une merveille que cette alliance d’un art assez extérieur, — celui du Parnasse, — mais des plus raffinés, avec une spiritualité dont l’origine se trouve dans les poèmes d’Edgar Poe.
Dans Hérodiade, œuvre que Mallarmé n’a jamais terminée (et à laquelle il est revenu beaucoup plus tard, vers la fin de sa vie, espérant l’achever), la pureté, la virginité, la stérilité, apparaissent les conditions mêmes de la beauté. Peut-être faut-il voir dans cette alliance d’apparence inhumaine, dans cette sorte de vocation de l’âme à l’état de cristal, l’extrême expression de toute une esthétique ? Si ce n’est d’une éthique ?…
Il y a quelque quarante ans, nous étions à un point critique de l’évolution littéraire. L’heure de l’influence de Mallarmé avait sonné. Les jeunes gens de ma génération repoussaient presque tout ce que leur offrait l’horizon intellectuel de l’époque. Ils s’écartaient à la fois du Parnasse, du naturalisme et, d’ailleurs, de toute tendance restreinte à un procédé. Ils cherchaient — c’est ici le trait singulier de ce moment — non seulement un art, une orientation de leur art vers une nouvelle perfection, mais davantage, une véritable direction, que je n’ose appeler morale, car il ne s’agissait point de morale au sens ordinaire du mot. Il ne faut oublier qu’à cette époque on parlait à la fois de faillite de la science et de faillite de la philosophie. Les uns suivaient les doctrines de Kant, qui avait ruiné toute métaphysique ; les autres reprochaient à la science de n’avoir pas tenu des promesses qu’elle n’avait pas faites. Dans cet état, et à défaut d’aucune foi qui les pût satisfaire, il semblait à certains que l’espèce de certitude qu’ils plaçaient dans un idéal de beauté fût la seule en laquelle on se pût reposer. Comment ne pas croire que l’on admire, — quand l’on admire, — et qu’est-ce qui peut ruiner le sentiment immédiat que nous impose ce que nous trouvons beau ? Tout cela explique assez l’énorme influence acquise sur un très petit nombre par le poète difficile, parfait, le plus pur des caractères, — celui en qui nous trouvions l’extrême rigueur du dogme de l’art, — et l’extrême douceur de l’intelligence véritablement supérieure. On sentait qu’il représentait quelque chose d’assez positif.
J’insiste sur ce mot : je veux faire sentir avec quelle force put agir sur quelques esprits une poésie délibérément séparée, qui visait à ne rien devoir aux séductions des images communes de la vie. Elle était dépouillée — au point d’en paraître obscurcie — de toute prétention à reproduire le monde sensible, prétention qui avait la puissance d’une superstition chez les réalistes et les naturalistes de ce temps ; elle était non moins purgée de toute préoccupation « métaphysique » explicite. Enfin, elle avait presque éliminé le recours au « sentiment » (duquel l’art le plus facile tire ses grands effets). Tout cela, naïf ou vulgaire, était aboli, remplacé par une sorte de foi dans l’expression esthétique pure.
Or, ces évaluations si paradoxales et si hardies, que nous savions le fruit de la méditation de toute une vie à elle consacrée, nous gagnaient et transformaient insensiblement, car elles s’appuyaient en nous sur ce que nous trouvions en nous de plus incontestable. Dans l’impression que nous produisaient certaines œuvres, nous reconnaissions une évidence, une certitude et une puissance absolues. Puisque toutes les autres « vérités » — dogmes, doctrines, thèses — étaient si vaines et périssables, et qu’il n’en pouvait guère subsister, d’ailleurs, que ce qu’elles tenaient quelquefois de poésie ou de beauté, nous devions consentir à cette seule et suprême assurance, obéir à cette sorte seule de lumière particulière et personnelle qui nous conduit chacun vers le plus beau de nos états. Les œuvres qui nous exaltent nous indiquent aussi ce qui veut croître en nous, et le sens du développement de notre existence en tant qu’elle peut être une affaire d’univers. C’est ainsi que notre sentiment de la plus grande beauté peut avoir quelque droit à la direction de notre vie.
Cette interprétation du genre d’influence de Mallarmé peut expliquer la profondeur de cette influence sur ce très petit nombre d’« adeptes » dont je vous ai parlé.
Sans doute, un tel accroissement de valeur de la notion de poésie s’opposait à l’idée ordinaire que l’on se fait de celle-ci, même chez ceux qui en usent. Ce qui ne paraissait que l’ornement de la vie en devenait l’objet essentiel (et même l’excuse). Mais plus d’un était choqué des rigueurs qui étaient quelquefois (comme il arrive en d’autres matières) les effets de la pureté rêvée. En particulier, on ne pouvait consentir qu’il fallût renoncer aux moyens les plus sûrs de plaire, aux effets d’ordre tendre ou touchant, directement obtenus par une sorte de provocation des souvenirs ou des passions du lecteur.
Mais l’art le plus haut ne peut certainement pas consister à émouvoir par d’émouvants objets. Quoi de plus simple que de faire frémir ou d’attendrir les gens, au moyen de la mort, de la douleur ou de la tendresse représentées ? Cela est à peine créer. Il est facile de saisir un public par un spectacle ou un discours qui va droit à notre faiblesse, qui torture ou dilate les cœurs, faisant vivre une feinte vie, en jouant des puissances naïves de la vie. Mais cet art (que l’on dit humain) est donc mensonge. Quant à moi, rien ne me refroidit comme de reconnaître la volonté de me manœuvrer et d’en voir la machine simple.
Mais émouvoir par des formes et des objets dont l’art seul fait des forces émouvantes, repousser la simulation, ne se fonder ni sur la crédulité ni sur la niaiserie, ne pas spéculer sur les réactions les plus probables, c’est le dessein le plus ferme et le plus profond que l’artiste puisse concevoir. Il ne sollicite que les larmes et la joie les plus difficiles, celles qui se cherchent une cause et qui ne la trouvent point dans l’expérience de la vie…
Une œuvre de musique absolument pure, une composition de Sébastien Bach, par exemple, qui n’emprunte rien au sentiment, mais qui construit un sentiment sans modèle, et dont toute la beauté consiste dans ses combinaisons, dans l’édification d’un ordre intuitif séparé, est une acquisition inestimable, une immense valeur tirée du néant…
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La poésie, sans doute, n’est pas si libre que la musique dans ses moyens. Elle ne peut qu’à grand’peine ordonner à son gré les mots, les formes, les objets de la prose. Si elle y parvenait, ce serait poésie pure. Mais c’est là un nom qu’on a fort critiqué. Ceux qui m’en ont fait le reproche ont oublié que j’avais écrit que la poésie pure n’était qu’une limite située à l’infini, un idéal de la puissance de beauté du langage… Mais c’est la direction qui importe, la tendance vers l’œuvre pure. Il est important de savoir que toute poésie s’oriente vers quelque poésie absolue… C’est celle-ci dont Mallarmé a médité l’existence et de laquelle il a essayé, à tout prix, de se rapprocher par les développements de son art.
L’homme qui a écrit Hérodiade, (qu’il a écrite vers les vingt-trois ans, à Tournon), a renoncé déjà, (ce point est remarquable), à la carrière littéraire telle qu’on la conçoit communément. La gloire que convoite la plupart répugne à la hauteur de son idéal ; car cette gloire ordinaire (que j’appelle statistique) se mesure par le nombre des gens qui connaissent un nom. Mallarmé ne s’inquiète pas de cette quantité indistincte de suffrages ! Il pense que les quelques-uns qui peuvent le suivre dans son labyrinthe valent toute une foule vaguement conquise. C’est un à un qu’il veut conquérir ses adeptes. Il fera donc tout ce qu’il faut, en dépit de ses dons magnifiques, pour que cette gloire statistique ne l’atteigne pas, pour qu’elle le respecte. Je pense que vous apprécierez toute la grandeur de ce refus. Mais certains veulent y voir la tendance à l’isolement d’un esprit qui se veut écarter de l’opinion la plus commune. Ils parleraient peut-être de « schizofrénie », nom étrange inventé pour désigner le mal de s’écarter des hommes, — car nous sommes dans une époque où tout exige, impose, opère l’identification des individus, comme elle fait les villes, les noms, les costumes, les plaisirs. Mais sur quoi ce Mallarmé séparé, lucide, si ferme dans sa foi, fonde-t-il sa résolution ?
Nous savons, par des documents assez récemment publiés qu’il a fait en soi-même, vers la vingtième année, une prodigieuse découverte : il s’est produit en lui une sorte de révélation, une illumination intellectuelle décisive, dont nous avons eu quelque connaissance par la publication, dans Le journal des Débats, des communications faites à M. André Mévil, par le fils du célèbre poète félibre Théodore Aubanel. Aubanel était fort lié avec Mallarmé. Mallarmé, professeur au lycée de Tournon, fréquentait les milieux du félibrige ; il a connu Mistral. Il a même conçu avec lui le projet singulier de fonder une sorte de franc-maçonnerie d’artistes, qui aurait uni à travers le monde les féaux, les croyants, les fidèles de la poésie et de l’art. L’idée d’une coopération des esprits n’est pas neuve. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, elle était dans l’air, Mallarmé reprenait une tradition…
Les relations avec Aubanel étaient toutes familières et affectueuses. Il lui écrivait assez souvent, et c’est dans quelques-unes de ses lettres qu’il fait confidence à son ami de ce qu’il a trouvé dans sa pensée. Voici une phrase, détachée d’une lettre de 1864 :
Ciel de voûte ou centre, si tu veux, pour ne pas nous brouiller de métaphores, centre de moi-même où je me tiens comme une araignée se tient sur les principaux fils déjà sortis de mon esprit et à l’aide desquels, je tisserai aux points de rencontre de merveilleuses dentelles que je devine et qui existent déjà dans le sein de la beauté…
Et ceci :
Mon bon Théodore,
Je n’ai pas encore trouvé une minute pour te dire le mot énigmatique de ma lettre, car je n’aime pas rester un logogriphe pour mes amis tels que toi ; bien que j’emploie volontiers ce moyen de forcer les autres à penser à moi, il paraît que j’avais oublié d’éclairer ma lanterne, celle où je me pendais autrefois. Je veux dire simplement que je viens de jeter le plan de mon œuvre entière, que je prévois qu’il me faudra vingt ans pour ces cinq livres dont se composera l’œuvre et que j’attendrai, ne lisant à des amis comme toi que des fragments, et me moquant de la gloire comme d’une niaiserie usée. Qu’est-ce qu’une immortalité relative et se passant souvent dans l’esprit d’imbéciles, à côté de la joie de contempler l’éternité et d’en jouir vivant, en soi ?
Dans une autre lettre :
Mon bon Théodore,
J’ai jeté les fondements d’une œuvre magnifique. Tout homme a un secret en lui, beaucoup meurent sans l’avoir trouvé et ne le trouveront pas parce que, morts, il n’existera plus, ni eux. Je suis mort et ressuscité avec la clef de pierreries de ma dernière cassette spirituelle ; à moi maintenant de l’ouvrir en l’absence de toute impression empruntée, et son mystère s’émanera en un fort beau ciel.
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Voilà quels étaient les espoirs et les prévisions de Mallarmé, en 1865. Il avait déjà forte et irrévocable en lui cette décision de créer à partir de la solitude, et presque en vue de la solitude. Résolution d’autant plus admirable et vertueuse qu’il avait déjà publié, dans Le Parnasse et autres revues, quelques poèmes de la même beauté que ceux qu’on vous a lus, qui démontraient à ses camarades, et aux lecteurs qui s’y connaissaient, l’excellence de ses dons poétiques. Si donc il eût renoncé à ses recherches illimitées pour s’appliquer à conquérir la faveur des amateurs de poésie, il est hors de doute qu’il eût paru, en quelques années, au tout premier rang des poètes français. Tout autre fut sa conduite. Il se confine en soi-même, en tête-à-tête avec l’analyse infinie de ses lumières intérieures. Il se fait du langage une idée toute personnelle, qui devient le centre de ses pensées. J’ajoute — c’est un point capital — que cette idée est remarquablement précise. Il réfléchit sur les conditions de son art avec une précision et une profondeur sans exemple dans les lettres. Sa singularité fut seulement de méditer sur ce que personne ne songe à méditer. Il ne consentait pas à écrire sans savoir ce que c’est que d’écrire, et ce que peut signifier cette étrange pratique. Je serais fort embarrassé s’il me fallait vous dire actuellement ce que c’est qu’une phrase, ou ce que c’est qu’un vers… Vous ne trouverez dans les meilleurs livres que des définitions vagues et sans valeur de ces termes. Mallarmé n’a cessé de songer à la nature et aux possibilités du langage avec la conscience d’un savant et les certitudes d’un poète. Nous ne pouvons que faire des conjectures sur le fond de sa pensée, tout occupée à extraire du langage toute sa puissance et à donner un sens supérieur à l’acte d’exprimer. Il tirait de ses réflexions des formules d’une métaphysique singulière.