Œuvres (Pléiade), tome I
Maléfices
Chacune des qualités d’un esprit apporte des chances particulières d’erreur à la représentation du réel.
Si tu es vif, le lent t’échappe.
MALÉFICES
I
« Taisse-le parler, dit le Diable. Tu vas voir qu’il va se détruire soi-même, et que la grandeur de son esprit l’entraînant au delà des intérêts de sa personne, va le livrer, et lui faire brillamment exposer son faible et ses fautes, dont nous n’aurons plus qu’à user contre lui. »
II
Quand le diable voit, ou croit, qu’il a partie gagnée, il devient charmant, naïf, bon enfant !…
Il faut dire, d’ailleurs, à sa louange, qu’il ne demande jamais rien d’impossible.
III
Les hommes sont forcés de se haïr pour se dévorer, et c’est un grand désavantage qu’ils ont là par rapport aux animaux, lesquels s’entre-mangent avec fureur, mais sans haine. Rien d’inutile chez l’animal.
IV
Le juste dans l’éternité contemple sa vengeance avec délices.
(Voilà ce que le diable pourrait dire dans une ode sur les Mauvais sentiments des bons. — Désir de la Vérité CONTRE quelqu’un.)
V
— Fais taire ton esprit ! Si le Puissant l’entendait !
— Mais qu’y puis-je ? Sais-tu quelque moyen de réprimer ce qui surgit de la vue des choses ?
VI
Tous les hommes qui ont exercé une puissance d’espèce affective sur des nombres d’hommes, étaient affligés ou doués de tares nerveuses et psychiques, et c’est l’action extérieure de ces tares qui a fait leur puissance. Ce ne sont pas tous les tarés dont il s’agit. Mais ceux d’entre eux qui ont conscience de leur tare, dans laquelle ils voient un indice de leur singularité.
Ils font une doctrine de leurs faiblesses et ils ont l’éloquence de leurs penchants.
La conscience qu’ils ont de leurs particularités défectueuses les rend rusés, au point de se confesser publiquement, ou de se réduire.
Exploitation de la « sincérité ». Comment on l’exploite ; on lui prend, on lui donne une force rhétorique.
VII
Méchanceté de celui qui a raison — L’être qui « a raison », qui « a droit », qui tient ou le « juste » ou le « vrai » — est toujours séduit à tirer avantage de cette possession — et à glisser vers une méchanceté toute naturelle… « dans l’intérêt de la Vérité ou de la Justice ».
VIII
Le monde a changé par le fait de quelques mauvais caractères, dont le plus anciennement connu se fit une immense réputation sous les noms successifs de Phosphore ou Lucifer, Sathan etc.
Quand ces mauvais caractères joignent une vive intelligence et un courage ambitieux à leur humeur critique et jalouse, leur capacité de destruction est illimitée. Sans eux, tout serait de régime ; les révolutions seraient inconnues. Les pensées les plus hardies se développeraient dans le secret, sans craindre l’avilissement de la vulgarisation et l’épreuve de la pratique. Les esclaves ne concevraient pas la liberté. Les maîtres édifieraient à tout prix des choses étonnamment coûteuses. L’homme grandirait par le haut.
Les grands n’ont pas compris que les hommes véritablement à redouter avaient leur place parmi eux ; qu’il fallait les discerner et assimiler à temps. Ce que l’Église a compris, pendant quelques siècles, assez largement.
IX
L’homme porte en soi tout ce qu’il faut pour l’humilier. De quoi les Pères et théologiens ont abusé.
X
« L’esprit » est peut-être un des moyens que l’Univers s’est trouvé pour en finir au plus vite.
XI
Il faut reconnaître que le pouvoir de détruire est énormément supérieur au pouvoir de construire, car il est en plein accord avec la plus puissante loi du monde.
XII
Rien ne rend un homme plus redoutable, plus implacable, plus… que la faculté de voir les choses… telles qu’elles sont.
XIII
Insolence de certains croyants qui disent : Mon Dieu ! Mein Gott !… Dio mio !.. comme on dit : Mon chapeau, mon café au lait.
— Et quoi de plus sincère que ce Mon ? Entre un Dieu et un Moi, il n’y a place pour personne…