Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 58 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

A Grasse

Aspect granulé, grains de merveilleuse pierrerie, cellule, grains de grenades du paradis.

Effet d’outre monde.

Une Rose me fait songer à une immense rétine épanouie, en proie à la diversité des vibrations de ses éléments vivants, producteurs de couleurs…

Certaines phrases du Mallarmé en prose sont vitraux. Les sujets importent le moins du monde — sont pris et noyés dans le mystère, la vivacité, la profondeur, le rire et la rêverie de chaque fragment — Chacun sensible, chantant…

Portail de droite — Celui du milieu très médiocre : les personnages ont l’air d’imbéciles — La flèche de gauche déplaisante.

 

A GRASSE

 

I

Cloches tintent ;

Grenouilles croassent et oiseaux gazouillent

Croassements réguliers comme une scie, et sur ce fond, tout le cisaillement pépié des oiseaux.

Odeurs. On ne sait si ce sont les jardins qui les émanent ou les fabriques de parfums.

II

Je vois de ma fenêtre au centre de ma vue un homme qui pioche son champ. Il avance pas à pas dans sa tâche, courbé, planté par ses deux jambes en terre — chemise blanche et pantalon bleu — il pioche, et puis met les mains dans la terre.

Il est à une distance telle que l’ongle du petit doigt le cache entièrement.

Il est au centre du pays que je vois qui s’élargit autour de lui, s’élève de crête en crête jusqu’aux montagnes, de vague blonde en vague bleue, porteur de maisons claires toutes petites, de troupes d’oliviers, de pointes noires qui sont des cyprès.

Ceci est France, et le petit être qui pioche est peut-être Français. Il y a une chance sur trois qu’il est Italien. Il travaille, il y a des hommes qui ont besoin de ce qu’il fait là.

Voici encore un paysan qui épuce ses roses, cambré en bras de chemise, au milieu d’oiseaux qui lui partent sous le nez, et vont tomber sur la cime ou sur la branche avancée du cerisier.

Douceur de la couleur et de la figure de cette maison en forme de temple fermé au milieu des oliviers ; cela est d’une chaux dédorée où le rose de l’aurore, l’ocre, le laiteux se mêlent ; le toit aux pentes douces couvert de tuiles tachées de rouille et de tan, le triangle bas des pignons, les volets gris et bleuâtres, les groupes de trois cyprès massifs.

Naguère, elle était à Maeterlinck.

*

L’homme qui pioche — machine adaptée — les pieds bien plantés dans l’épaisseur de la terre ; mais il frappe, et il y a le gros effort de retirer le fer, puis de redresser le corps et la tête, autour de la ceinture, hisser la masse du torse, et encore, et encore. Le silence et le souffle de cet homme qui peine.

III

Au milieu de la campagne sombre encore

Une maison se dore et un amandier en fleurs, seul, S’illumine — démontrant le soleil à mes yeux

Qui ne le voient pas directement ;

Et un grand Arbre, d’entre les arbres et les plantes obscures, S’enflamme, secouant dans le vent froid du matin Toute une foule de groupes

Tout un désordre de détails délicats,

De sa masse lumineuse de verdure.

Les oliviers à leur tour naissent à leur figure fine Et brouillée d’argent ;

La Rose fade de l’Arbre de Judée se montre.

Le toit rouge de tuiles se montre.