Œuvres (Pléiade), tome I
Commentaires de Charmes
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Les remarques diverses qui précèdent peuvent donner une idée des réflexions d’un auteur en présence d’un commentaire de son œuvre. Il voit en elle ce qu’elle dût être, et ce qu’elle aurait pu être bien plus que ce qu’elle est. Quoi donc de plus intéressant pour lui que le résultat d’un examen scrupuleux et les impressions d’un regard étranger ? Ce n’est pas en moi que l’unité réelle de mon ouvrage se compose. J’ai écrit une « partition », — mais je ne puis l’entendre qu’exécutée par l’âme et par l’esprit d’autrui.
C’est pourquoi le travail de M. Cohen, (abstraction faite des choses trop aimables pour moi qui s’y trouvent), m’est singulièrement précieux. Il a recherché mes intentions avec un soin et une méthode remarquables, appliqué à un texte contemporain la même science et la même précision qu’il a coutume de montrer dans ses savantes études d’histoire littéraire. Il a aussi bien retracé l’architecture de ce poème que relevé le détail, — signalé, par exemple, ces retours de termes qui révèlent les tendances, les fréquences caractéristiques d’un esprit. (Certains mots sonnent en nous entre tous les autres, comme des harmoniques de notre nature la plus profonde…) Enfin, je lui suis très reconnaissant de m’avoir si lucidement expliqué aux jeunes gens ses élèves.
Quant à l’interprétation de la lettre, je me suis déjà expliqué ailleurs sur ce point ; mais on n’y insistera jamais assez : il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun se peut servir à sa guise et selon ses moyens : il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. Du reste, s’il sait bien ce qu’il voulut faire, cette connaissance trouble toujours en lui la perception de ce qu’il a fait.
COMMENTAIRES DE CHARMES
Quelque Amateur des Lettres eut un jour l’imprudence, qui fut heureuse, de confier à Alain un fort bel exemplaire de certain recueil de poèmes. Ce volume offrait d’assez grandes marges et son texte, bien des libertés d’interprétation. Charmes, dont il s’agit, divise ses lecteurs. On sait que les uns n’y voient goutte ; qu’il n’est que trop clair pour les autres, qui le jugent insipide par la simplicité de ce qu’ils y trouvent, une fois rompues les vaines défenses de l’expression. D’autres encore s’y attachent.
Alain, après quelque temps, rendit le volume. Mais, étant riche et mieux qu’honnête, il fit davantage que le rendre ; il ne se tint d’ajouter à ce capital ses intérêts composés. La richesse d’Alain est de pensées. Il la répand de toute part. Toutefois, si largement qu’il en abandonne, sa substance lui en reforme toujours plus qu’il n’en peut verser. Dans l’économie de l’esprit, l’épargne est ruineuse ; les prodigues s’accroissent.
Voici donc les grandes marges de Charmes tout envahies d’une écriture ferme et dense qui étreint le bloc imprimé. Elle serre de près les systèmes de strophes, assiège les formes fermées ; épouse, semble presser de puissance vivante et pénétrer de sensibilité actuelle une construction typographique finie, régulière, et comme cristallisée. Considérer ces pages annotées, c’est voir, sur les bords de poèmes, un homme vivre ce qu’il lit. Si l’on déchiffre, c’est entendre, le long des vers, se murmurer le monologue dissolu qui répond à une lecture, la traverse, la soutient d’un contrepoint plus ou moins étroit, l’accompagne continûment du discours d’une voix seconde, qui parfois éclate…
Cette écriture dans les marges produit en quelque sorte aux regards le complément secret du texte, leur montre la fonction du lecteur, rend sensibles les environs spirituels d’une lecture. Ces environs d’une œuvre lue, ce sont les profondeurs de celui qui la lit ; elles s’éveillent ou s’émeuvent en chacun par les différences et les concordances, les consonances ou les dissonances qui se déclarent de proche en proche entre ce qui est lu, et ce qui était secrètement attendu.
L’Amateur ne put consentir à garder pour soi seul cette foison intellectuelle. Il suggéra que de son exemplaire débordant l’on fît un livre pour le public. Ici paraît l’auteur des vers. Il fallait bien que j’intervinsse. Je ne laissai pas d’être embarrassé. Tremper le moins du monde dans l’édition de ce commentaire n’était-ce point en autoriser tout le contenu, tous les jugements ? Mais il en est quelques-uns parmi eux qui sont d’espèce capiteuse. La glose quelquefois se charge de louanges. Alain n’est pas bien rude pour mon œuvre ; je pense qu’il y voit, qu’il se crée ce que j’eusse bien voulu faire, et qui n’est pas, de fort loin, ce que j’ai fait. L’expérience de la louange et de la critique, du doux et de l’amer, donne les résultats suivants. La louange exerce et trouble la sensibilité bien plus que ne fait la critique. La critique engendre une sorte d’action, illumine des armes dans l’âme. L’âme, presque toujours, peut répliquer assez nettement aux paroles qui déprécient. Elle rend raillerie pour raillerie, désarticule l’objection, circonscrit le blasphémateur. Il est bien rare qu’elle ne trouve, dans cet Autre qui la tourmente, quelque vice, quelque faible, ou quelque dessein misérable qui lui serve pour se reprendre ; il est plus rare encore qu’elle ne trouve en soi quelque beauté cachée, quelque excuse profonde qui la sauve à ses propres yeux. Mais que faire avec la louange ? La discussion est impossible, inhumaine, immodeste. La louange détend l’être, et lui rend toutes choses suavement confuses. Il se sent comme après l’amour, — qu’il eût fait avec le public.
On se trouve donc incertain, impuissant, en état de moindre résistance, vis-à-vis des hommages ; sans réponse précise, et comme sans liberté de vérité à l’égard de soi-même. On sait bien que personne n’est cru qui prétend se défendre du délice d’être honoré, et le cœur intimidé par cette opinion commune se conteste le pouvoir de douter de sa jouissance. Ce n’est là qu’une hésitation toute intime sur le choix du sentiment qui soit le plus vrai, entre plusieurs qui nous divisent et nous conviennent à l’égal. Mais l’embarras devient extrême s’il faut aussi qu’on le produise, et si l’on doit, comme je le fais, paraître devant tout le monde, donnant la main à celui qui s’exprime sur vous très gracieusement.
Une autre difficulté me vint à l’esprit.
Ce texte commenté peut éveiller dans le lecteur une question assez naturelle. Il passe pour plutôt dur à entendre. Quelques bons connaisseurs, et une foule d’autres, y voient un système d’énigmes. J’entends d’ici que l’on m’interroge si je m’accorde avec Alain sur le sens qu’il trouve à mes vers. On me dira : « Vous comprend-il comme vous -même ? Son commentaire est-il au plus près de votre pensée ? A-t-il développé vos intentions, dissipe-t-il toutes vos ténèbres comme nous espérions bien que vous pourriez le faire vous-même ? »
Mes vers ont le sens qu’on leur prête. Celui que je leur donne ne s’ajuste qu’à moi, et n’est opposable à personne. C’est une erreur contraire à la nature de la poésie, et qui lui serait même mortelle, que de prétendre qu’à tout poème correspond un sens véritable, unique, et conforme ou identique à quelque pensée de l’auteur. Une conséquence de cette erreur est l’invention de l’exercice scolaire absurde qui consiste à faire mettre des vers en prose. Voilà qui est inculquer l’idée la plus fatale à la poésie, car c’est enseigner qu’il est possible de diviser son essence en parties qui peuvent subsister séparées. C’est croire que la poésie est un accident de la substance prose.
Mais la poésie n’existe que pour ceux aux yeux desquels cette opération est impossible, et qui connaissent la poésie à cette impossibilité. Quant aux autres, ils appellent comprendre la poésie, lui substituer un autre langage, dont la condition qu’ils lui imposent est de n’être pas poétique.
La poésie n’a pas le moins du monde pour objet de communiquer à quelqu’un quelque notion déterminée, — à quoi la prose doit suffire. Observez seulement le destin de la prose, comme elle expire à peine entendue, et expire de l’être, — c’est-à-dire d’être toute remplacée dans l’esprit attentif par une idée ou figure finie. Cette idée, dont la prose vient d’exciter les conditions nécessaires et suffisantes, s’étant produite, aussitôt les moyens sont dissous, le langage s’évanouit devant elle. C’est un phénomène constant dont voici un double contrôle ; notre mémoire nous répète le discours que nous n’avons pas compris. La répétition répond à l’incompréhension. Elle nous signifie que l’acte du langage n’a pu s’accomplir. Mais au contraire, et comme par symétrie, si nous avons compris, nous sommes en possession d’exprimer sous d’autres formes l’idée que le discours avait composée en nous. L’acte du langage accompli nous a rendus maîtres du point central qui commande la multiplicité des expressions possibles d’une idée acquise. En somme, le sens, qui est la tendance à une substitution mentale uniforme, unique, résolutoire, est l’objet, la loi, la limite d’existence de la prose pure.
Tout autre est la fonction de la poésie. Tandis que le fond unique est exigible de la prose, c’est ici la forme unique qui ordonne et survit. C’est le son, c’est le rythme, ce sont les rapprochements physiques des mots, leurs effets d’induction ou leurs influences mutuelles qui dominent, aux dépens de leur propriété de se consommer en un sens défini et certain. Il faut donc que dans un poème le sens ne puisse l’emporter sur la forme et la détruire sans retour ; c’est au contraire le retour, la forme conservée, ou plutôt exactement reproduite comme unique et nécessaire expression de l’état ou de la pensée qu’elle vient d’engendrer au lecteur, qui est le ressort de la puissance poétique. Un beau vers renaît indéfiniment de ses cendres, il redevient, — comme l’effet de son effet, — cause harmonique de soi-même.
Cette condition essentielle ne pourrait presque jamais être satisfaite si le fond, si le sens d’un ouvrage de poésie devait être assujetti aux exigences étroites de la prose.
Il ne s’agit point du tout en poésie de transmettre à quelqu’un ce qui se passe d’intelligible dans un autre. Il s’agit de créer dans le premier un état dont l’expression soit précisément et singulièrement celle qui le lui communique. Quelle que soit l’image ou l’émotion qui se forme dans l’amateur de poèmes, elle vaut et elle suffit si elle produit en lui cette relation réciproque entre la parole-cause et la parole-effet. Il en résulte que ce lecteur jouit d’une très grande liberté quant aux idées, liberté analogue à celle que l’on reconnaît à l’auditeur de musique, quoique moins étendue.
Alain peuple en philosophe mes constructions de paroles, il les anime de merveilleuses significations. Il me reste à montrer que, louanges à part, je ne puis rien sur ce qu’il dit.
Vers ou prose, une œuvre achevée et offerte, son auteur ne peut rien proposer, rien affirmer sur elle qui ait plus de portée, qui l’explique plus exactement que ce qu’en dirait toute autre personne. Une œuvre est un objet ou un événement des sens, cependant que les diverses valeurs ou interprétations qu’elle suggère sont des conséquences (idées ou affections), qui ne peuvent l’altérer dans sa propriété toute matérielle d’en produire de tout autres. Si quelque peintre fait le portrait de Socrate, et qu’un passant y reconnaisse Platon, toutes ses explications, protestations et justifications d’auteur ne pourront rien changer à cette reconnaissance immédiate. La dispute amusera l’éternité. Un auteur peut sans doute nous instruire de ses intentions ; mais ce n’est point d’elles qu’il s’agit ; il s’agit de ce qui subsiste et qu’il a fait indépendant de soi.
Il faut bien entendre ce point si l’on ne veut pas s’engager dans la confusion de jugements et de perspectives qui est le vice le plus sensible de presque toutes les tentatives d’esthétique. On y trouve dès les prémisses un désordre de considérations dont les unes n’ont de sens que dans l’être de l’auteur, les autres valent pour l’ouvrage, les autres pour celui qui subit l’ouvrage. Toute proposition qui assemble ces trois entités est imaginaire.
Il existe des corps assez mystérieux que la physique étudie et que la chimie utilise ; je songe toujours à eux quand je pense aux œuvres de l’art. La seule présence de ces corps dans un certain mélange d’autres substances détermine celles-ci à s’unir entre elles, eux demeurant inaltérés, identiques à eux-mêmes, ni transformés dans leur nature, ni accrus ni diminués dans leur quantité. Ils sont donc présents et absents, agissants et non agis. Tel, le texte d’une œuvre. Son action de présence modifie les esprits, chacun selon sa nature et son état, provoquant les combinaisons qui étaient en puissance dans telle tête ; mais quelle que soit la réaction ainsi produite, le texte se retrouve inaltéré, et capable d’amorcer indéfiniment d’autres phénomènes dans une autre circonstance ou dans un autre individu.
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Paul Valéry