Œuvres (Pléiade), tome I
Pontus de Tyard
Verlaine, comme Villon, nous contraignent enfin à confesser que les écarts de la conduite, la lutte avec la vie dure et incertaine, l’état précaire, les séjours dans les prisons et les hôpitaux, l’ivrognerie habituelle, la fréquentation des bas-fonds, le crime même, ne sont pas du tout incompatibles avec les plus exquises délicatesses de la production poétique. Si j’allais philosopher sur ce point, il faudrait bien marquer ici que le poète n’est pas un être particulièrement social. Dans la mesure où il est poète, il n’entre dans aucune organisation utilitaire. Le respect des lois civiles expire au seuil de l’antre où se forment ses vers. Les plus grands, Shakespeare comme Hugo, ont imaginé et animé de préférence des êtres irréguliers, des rebelles à toute autorité, des amants adultères, dont ils font des héros et des personnages sympathiques. Ils sont beaucoup moins à leur aise quand ils entendent exalter la vertu : les vertueux, hélas ! sont de mauvais sujets. Le mépris du bourgeois, qu’ont institué les romantiques et qui n’a pas été sans produire certaines conséquences politiques, se réduit, dans le fond, au mépris de la vie régulière.
Le poète porte donc une certaine mauvaise conscience. Mais l’instinct de moralité va se nicher toujours en quelque endroit. On voit bien chez les pires gredins, dans les milieux les plus affreux, reparaître la règle et se décréter des lois de la jungle. Chez les poètes, le code ne contient qu’un seul article, qui sera mon dernier mot :
« Sous peine de mort poétique, dit notre loi, ayez talent, et même… un peu plus. »
PONTUS DE TYARD
CE n’est pas une très grande figure que celle de Pontus de Tyard. Son nom ne fait penser qu’à la Pléiade, constellation dont il emprunte un peu de la lumière qui lui permet de cheminer jusqu’à nous.
Mais si l’attention érudite se concentre et s’attarde sur ce compagnon de Ronsard et de du Bellay, elle discerne dans Tyard presque tous les nobles éléments dont les grands hommes de son époque étaient composés. On sait qu’ils étaient armés de tous les dons, et leurs âmes enflammées de toutes les concupiscences.
De Léonard à Francis Bacon, un siècle est particulièrement riche en intelligences universelles. La curiosité de sentir, la volupté de connaître, la passion de produire atteignent, dans ces temps fabuleux, une puissance sans exemple. Les arts, les sciences, l’hébreu, le grec, la mathématique, la politique spéculative ou appliquée, la guerre, la théologie… rien qui ne semble désirable, et comme délicieux et facile, à ces monstres multiformes, altérés de savoir et de pouvoir, qui dévorent tout le passé et qui enfantent tout un avenir.
Notre Pontus est bien de leur espèce, quoique de moindre taille. Ce poète fut astronome ; cet astronome, évêque ; cet évêque, agent du Roi et sa plume dans la polémique. La lyre, la mitre, l’astrolabe, pourraient figurer sur son tombeau. Mais le quatrième angle de la pierre serait orné d’un autre emblème qui convient, semble-t-il, à Tyard, aussi légitimement que les autres. Ce serait une de ces bouteilles dives et pansues dont il faisait un large et leste usage, à la condition qu’elles fussent de vin de Bourgogne, qui était le vin de son pays comme il l’était de ses préférences.
Quant à l’amour, Tyard, comme tout le monde, n’a pas manqué de lui accorder ce qui revient de droit à ce maître inévitable. Une certaine Pasithée l’a beaucoup occupé. Mais l’amour, en échange, lui fit don d’un assez grand nombre de vers charmants ; il lui souffla ce Livre des Erreurs amoureuses où l’on trouve des grâces comme celles-ci :
O calme nuit qui doucement composes
En ma faveur l’ombre mieux animée
Qu’onque Morphée en sa salle enfumée
Peignit du rien de ses métamorphoses…
Je me garderai d’omettre, parlant de Pontus de Tyard, qu’une tradition lui accorde d’avoir été le premier qui eût fait des sonnets en notre langue. Il y a doute sur ce mérite de notre évêque, mais rien que ce doute est glorieux, car le sonnet est une forme si heureusement inventée, elle, dont Michel-Ange ni Shakespeare n’ont craint la brièveté ni la rigueur, et qui condamne le poète à la perfection, que le seul soupçon d’en être l’introducteur chez les Français est infiniment honorable.
Tyard avait un faible pour l’inversion, qu’il employait un peu trop forte et trop fréquente ; mais elle est à la poésie une liberté significative et utile, car elle tourmente noblement le cours naturel et le plat de l’expression.