Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 46 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Sémiramis

 

MÉLODRAME

EN TROIS ACTES ET DEUX INTERLUDES

MUSIQUE D’ARTHUR HONEGGER

Représenté pour la première fois à

l’Opéra de Paris le 11 mai 1934

 

PERSONNAGES

SÉMIRAMIS

LE CAPTIF

4 ASTROLOGUES

Rois, captifs, prêtres de Dirceto, suivantes et femmes de la Reine, soldats et serviteurs.

Décors, accessoires et costumes ne doivent pas être inspirés par les documents archéologiques, sans quelque mélange et beaucoup de fantaisie.

 

PREMIER ACTE

LE CHAR

DÉCOR

Une salle immense. Portes massives. A gauche, énorme idole de

la Déesse Dirceto, figure du style le plus barbare, visage de femme et corps de poisson. A droite, face à l’idole, un trône en forme de divan, dont le meuble se compose de groupes de colombes d’or. Lampadaires aux côtés de l’Idole. Des luminaires sont disposés et comme accumulés autour du Trône. Ils s’allumeront en leur temps.

Au lever du rideau, la scène est très sombre. Peu ou point de

musique. Quelques personnages, femmes et employés du palais s’affairent. Cette scène peut être dansée ou plutôt rythmée. Elle ne doit durer que quelques secondes.

 

ENTRÉE DES CAPTIFS

Clameurs au dehors. Cris de sentinelles. Commandements

militaires. Appels de trompes et de cors rauques.

A ces bruits, les personnages en scène s’immobilisent

brusquement. Les portes s’ouvrent violemment, (ou la Herse se soulève, selon le décor adopté). Entrée des captifs enchaînés, dans une ruée pressée et bousculée par les soldats, qui les font agenouiller face au spectateur. Rythmes des pas et vacarme de la confusion.

Puis silence et attente générale.

 

ENTRÉE DE SÉMIRAMIS

La musique doit créer une atmosphère de puissance et d’orgueil

souverain. La Reine paraît sur un char léger où dépouilles et têtes coupées sont suspendues, et qui est traîné par huit rois captifs enchaînés d’or.

Elle est en armure noire écaillée. Une sorte d’égide d’or, avec

colombes d’or éployées aux épaules. Casque qui masque le bas du visage, surmonté d’une très haute défense d’ivoire. Carquois en forme de poisson. Elle tient le fléau d’une main ; de l’autre, son grand arc.

Tout mouvement s’arrête quand la Reine sur son char est au

milieu de la scène. Instant solennel.

(CHŒUR DES ROIS VAINCUS :

Malheur, malheur à nous…

Honte à nos faibles Dieux !

O présages trompeurs,

O vainement victimes immolées…)

ÉPISODE I

On dételle les Rois ; on les fait brutalement se coucher sur les

degrés du trône. Ensuite, les soldats font s’abattre les autres captifs tellement que tom ces corps prostrés face contre terre font un tapis de la gauche à la droite du Spectateur. Les soldats s’agenouillent ; les femmes autour du trône se prosternent.

ÉPISODE II

La Reine descend vivement de son char et bondit vers son trône,

en foulant les corps des captifs.

ÉPISODE III

TOILETTE DE LA REINE

Ses femmes la dépouillent de son armure et la revêtent de ses

ornements royaux. Le trône s’illumine d’une chaude lumière.

Les habilleuses, parfumeuses, etc., descendent par un escalier qui

joint quelque étage supérieur au plan du trône, on les voit formant une file ou frise processionnelle.

Mimique cadencée de l’habillage. Présentation du Miroir, du

Diadème, etc. Pendant cet épisode, musique qui rythme délicatement les mouvements de cette scène.

(CHŒUR DES FEMMES DE LA REINE)

La toilette achevée, Sémiramis se couche et s’accoude. Elle étend

le sceptre.

ÉPISODE IV

ENTRÉE DES IDOLES DES VAINCUS

Des prêtres et soldats dansants et des esclaves entrent, porteurs

des Idoles des Vaincus : montres divers à têtes d’animaux ou informes. On les jette en tas devant Dirceto. L’orchestre joue une sorte de marche funèbre, mêlée d’effets grotesques. Sur un signe de

la Reine, on fracasse ces simulacres à coups de hache et de masse, en cadence.

Deux chœurs antagonistes se font entendre.

EPISODE V

LA REINE ET LE CAPTIF

A ce bruit sinistre, un Captif relève la tête et regarde cette scène

avec horreur et fureur. La Reine l’aperçoit et s’élance vers lui, le sceptre haut. Il la regarde fixement au moment d’être frappé et replonge aussitôt sa tête dans ses bras. L’arme demeure suspendue ; la Reine, saisie de sa beauté, lui empoigne les cheveux, soulève cette tête et la considère longuement. Ensuite, elle force l’homme à se mettre à genoux, ainsi tiré par la chevelure. Des gardes s’approchant pour le tuer, elle les prosterne d’un regard, leur donne le sceptre à tenir ; ils le prennent agenouillés, le baisent ; le portent à leurs fronts, etc.

Sémiramis oblige l’Homme à se lever et le tenant toujours par les

cheveux, le maintenant ployé, l’emmène jusque sur le devant de la scène, où il demeure immobile et comme hébété.

Alors elle l’examine avec une grande attention, comme on fait un

cheval au marché, lui tâte les épaules et les bras ; le fait tourner, etc. Elle montre un sourire satisfait et terrible.

Elle détache alors les liens du captif. Il se frotte les bras et les

croise.

Ici les luminaires s’obscurcissent, la salle royale devient si

sombre que l’on distingue à peine ce qui s’y voyait, cependant que le groupe du premier plan s’éclaire d’une lumière particulière.

La Reine lentement se laisse couler aux pieds du captif, embrasse

ses genoux en le regardant amoureusement.

Il s’enhardit, lui caresse doucement la tête assez longtemps et se

met à rire silencieusement, pendant que le rideau tombe…

 

RIDEAU

 

PREMIER INTERLUDE

Le rideau qui tombe sur la scène finale du premier acte est fait

d’une étoffe souple ou fluide comme un voile, et est teint ou brodé de grands oiseaux. Il est en deux pièces, étant fendu du haut en bas au troisième quart de sa largeur, à partir de la gauche du spectateur.

Par la gauche, on voit entrer sur l’avant-scène la troupe des

Gardiennes barbares du Palais, bizarrement harnachées et armées, qui défilent vivement et sortent par la droite, poussant devant elles les rois captifs.

Ensuite, lent passage processionnel de porteurs de mets, de fruits,

et de brûle-parfum fumants.

Enfin, entrée de baladins qui viennent comme furtivement, puis

dansent. Après quelque divertissement, ils miment leur curiosité à l’égard de ce qui se passe derrière le Rideau, vont l’entr’ouvrir à plusieurs reprises et figurent me danse érotique.

Le Rideau peu à peu commence à frémir. Il ondule, comme

sollicité par la brise. Il tend à se replier vers la gauche, tandis que la partie droite doit demeurer immobile et ne se relever qu’à demi au moment où commence l’atte.

Les baladins saisissent la partie gauche du Rideau et, toujours

dansants, l’accompagnent dans son mouvement, faisant mine de le tirer. Ils disparaissent ainsi dans la coulisse de gauche.

 

DEUXIÈME ACTE

LE LIT

DÉCOR

Au fond de la scène et sur les côtés, des voiles brodés comme le

rideau, car cet acte se passe dans un pavillon dressé dans les Jardins Suspendus, La scène est entièrement occupée par un immense lit, dont les masses et les coussins forment une pyramide qui s’abaisse de la gauche vers la droite. Il fait nuit au dehors. Un énorme candélabre brûle-parfum est planté auprès de l’édifice de coussins. Un vaste plateau charge de mets, de fruits et d’orfèvreries

pend à des chaînes massives, à portée des personnages qui sont sur le lit.

Au cœur de la nuit d’amour. Les Amants, sur le lit allongés, se

tiennent par les mains. Sémiramis n’est vêtue que de pierreries ; le Captif l’est de pourpre. Ils s’étreignent longuement.

CHŒUR

Sémiramis, ô cruelle colombe !

Te voici prise et mourante d’amour !

Ta chair est douce à l’éternel Vautour,

Et ta grande âme aux délices succombe…

SOLO

Au cœur de la Nuit,

Cher Toi qui es Moi

Ni Reine ni Roi

Au cœur de la Nuit !…

Au cœur de la Nuit

Ta bouche est ma bouche,

Nous sommes un seul

Au cœur de la Nuit…

Nous sommes un seul

Ni Reine ni Roi,

Une seule, joie

Au cœur de la Nuit !…

ÉPISODE I

L’Homme se lève et fait mine de fuir la Reine. Elle le suit à

genoux dans les coussins.

Il retombe et fait montre de dormir. Elle le regarde avec

tendresse, lui baise les yeux. Elle lui prodigue les caresses et les agaceries pour l’éveiller.

ÉPISODE II

Elle prend sur le plateau des fioles de parfum dont elle l’arrose et

l’oint. Elle l’encense.

Elle prend ensuite des fruits et une coupe, et lui donnera à

manger et à boire comme à un enfant.

Elle le sert en esclave, lui baise les mains et les pieds, marque

qu’elle s’humilie devant lui, donne par signes l’idée de la soumission la plus servile.

ÉPISODE III

Il la regarde en ricanant, jouit de son empire ; montre toute la

suffisance d’un homme sûr de sa conquête. Il la traite comme sa chose : inversion de la situation du premier acte. Il lui prend la tête, la secoue et lui rit au nez d’un rire bestial. Elle le repousse ; il la force à se remettre à ses pieds. Elle se débat. Il lève la main sur elle.

Silence brusque. Sémiramis se roidit et semble se transformer. On

la voit changer de visage. Rêverie formidable. Elle ferme les jeux, se recueille et se rassemble, — comme un animal qui bande ses ressorts pour bondir.

Il sourit avec mépris ; puis rit.

ha lumière dorée des candélabres se change en lueur sanglante. Il hausse les épaules, la saisit rudement par les mains et veut la

renverser.

Elle se dérobe, et se dresse comme un Serpent, paraît d’une taille

démesurée. Sa vigueur de guerrière l’envahit. Elle repousse l’Homme très violemment, le jette au bas du lit, où il roule en riant très fort par saccades, comme à une bonne plaisanterie.

Elle pousse un cri d’appel, frappe un gong, auquel répondent des

abois et rugissements à la cantonade, pendant que la troupe des Gardiennes barbares et des Amazones surgit.

Les unes apparaissent en rampant vivement, d’entre les entrailles

du lit, les autres sortent des tentures et des voiles.

Elles se jettent sur l’Homme, tentent de le garrotter, de

l’envelopper dans un filet, ou de lui passer au col un lacet.

Le groupe en lutte violente disparaît dans la coulisse à droite,

avec des alternatives d’avance et de recul qui le font rentrer en scène et en ressortir, car l’Homme se débat furieusement.

ÉPISODE IV

Aussitôt disparus, la Reine qui, pendant la bagarre, s’est

vivement enveloppée d’une souple et très ample mante noire et a saisi son javelot, vise sa victime entraînée hors de vue, lance son arme, et bondit hors du lit. L’obscurité totale se fait. La Lumière qui reparaît aussitôt montre le voile retombé.

RIDEAU

 

DEUXIÈME INTERLUDE

Le Rideau ou Voile retombé, on voit entrer (par la droite) un

cortège des Gardiennes et Amazones portant le corps du Captif, avec des gesticulations de triomphe et des airs de férocité assouvie.

Cette bande ayant disparu par la gauche, on voit, — au bout d’un

instant de silence pendant lequel la lumière a beaucoup diminué, — Sémiramis paraître par la fente du voile. Elle tient une lampe allumée, s’avance lentement vers le spectateur.

A ce moment, la partie droite du voile s’émeut, se soulève à demi

vers la gauche, découvrant le départ d’un escalier d’or en spirale.

La Reine lentement s’y engage. Le Rideau se referme.

 

TROISIÈME ACTE

LA TOUR

DÉCOR

Plate-forme au sommet d’une Tour destinée à l’observation et à

l’adoration des Astres. Quatre figures colossales de génies marquent les points cardinaux : ce sont : Sed, taureau à face humaine ; Nergal, lion à face humaine ; Oustour, l’Homme ; Nattig, à tête d’aigle. Une pierre longue d’autel est dressée vers le fond. Un peu avant l’aube. Les Astres brillent encore. L’Est est supposé dans la direction du spectateur. Quand la clarté du jour se fera, on distinguera au fond la perspective de toute une contrée vue à vol d’oiseau. Fleuves, forêts, cités, fumées.

Quatre Astrologues, diversement costumés, composent des figures

successives, comme dans une cérémonie magique.

Ils chantent les Noms divins en chœur ou Canon.

Adar… Nergal… Balit… Nebo… Mardouk… Istar…

Ensuite :

(Pendant ces invocations ils changent de position à chaque

phrase.)

PREMIER ASTROLOGUE

Esprit de Bel, Roi des Contrées…

TOUS

Souviens-toi.

DEUXIÈME ASTROLOGUE

Esprit de Sin, Dame des Contrées.

TOUS

Souviens-toi.

TROISIÈME ASTROLOGUE

Esprit d’lstar, Dame des Armées.

TOUS

Souviens-toi.

QUATRIÈME ASTROLOGUE

Le Jour naît… L’Aigle vient… La Colombe se hâte

Couverte du sang de l’amour.

Elle vient d’épuiser les trésors de la vie :

Aimer, donner la mort.

TOUS

Sémiramis, divinité,

Sémiramis, Toute-Puissance !

Force des dieux,

Rose des cieux,

Epargne-moi..,

Sémiramis…

Ils se prosternent, marmonnant à mezza voce. D’une ouverture

qui est supposée donner dans la profondeur de la Tour, Sémiramis haletante surgit, drapée dans sa très longue et très souple manie noire, dont un pan lui couvre la tête.

Ayant étroitement resserré l’étoffe autour de soi, elle s’incline

profondément devant le Ciel, salue les Quatre Points Cardinaux ; puis tourne très lentement sur elle-même : sorte de danse astrale.

Puis elle dit :

SÉMIRAMIS

Altitude, mon Altitude, mon Ciel,

Altitude que j’ai bâtie,

O Tour très haute, mon ouvrage !

O Fleur de ma Puissance,

Du sang des races arrosée…

Temple du Ciel, je chante tes louanges

La Colombe sur toi s’élève A la hauteur de l’Aigle. Sur ta Hauteur, que je m’enivre d’astres !

Que je me baigne en la fraîcheur céleste

Qui se glisse entre nuit et jour…

Le froid divin du ciel trempe l’esprit comme une épée, Glace l’amour dans l’âme et la délivre du Bonheur… Ici point de langueur !… Plus de tièdes tendresses, Et la rose n’est plus qu’un fade souvenir !…

Mais ici la seule Puissance.

Je te salue, mon Ciel, Temple du Temps, en quoi je viens Et je reviens

Puiser au sein des dieux la force d’être unique… Je suis toute à présent la pure et la parfaite,

Et je ne serai plus par l’amour

Pareille à toutes les femmes…

J’ai fait briser, souiller

Les Autels étrangers ;

J’ai fait rompre leurs dieux,

Foulé de mes pieds implacables

La chair palpitante des Rois !…

J’ai marché dans le sang des mâles et des fauves, Moi !…

Et d’ici, dominant les terres endormies,

Les amas de sommeils, les rumeurs qui s’éveillent. Les étables d’humains

Où naît l’homme qui naît, où meurt l’homme qui meurt, Je m’interroge et doute

Si je me sens plus d’horreur pour la vie

Ou bien pour la mort ? —

Qui ne sont qu’une même chose

Au regard des Astres…

TOUS, psalmodié.

Au regard des Astres…

SÉMIRAMIS

Par ma sagesse et par la force de mon bras,

Par mes ruses, — par mon courage, —

Par les rigueurs de mes desseins :

Et par les grâces de mon corps,

Et par les ombres de mes yeux,

J’ai conquis du pouvoir l’épouvantable cime,

J’ai tiré des mortels tout le peu qu’ils ont de divin Et je l’ai assemblé dans ce cœur au-dessus du monde Rendant leurs natures plus viles ! —

Oh ! que la haine est douce à respirer de si haut !…

TOUS

Istar est avec toi, Dame des Armées !

SÉMIRAMIS

Amour lui-même cède à ma main souveraine :

J’en ai fait un esclave…

UN ASTROLOGUE

La beauté contre lui donne-t-elle des armes ?

SÉMIRAMIS

Je trouble qui je veux. Mon cœur change et surprend, Et mon corps est un piège, et les délices qu’il dispense Sont fatales…

Mon plaisir est un lion dévorant :

Je porte en mon lit parfumé

L’ardeur de la chasse royale…

Un astrologue Sémiramis est belle…

SÉMIRAMIS

Ivre de volupté, aussitôt l’Amant se crut maître… Mais plus mâle est Sémiramis !

La Colombe l’offre aux vautours…

L’ASTROLOGUE

Sémiramis est pure !…

TOUS

Elle a tué !…

L’ASTROLOGUE

Sémiramis est grande !

TOUS

Elle a tué !

SÉMIRAMIS

J’ai donné à chacun sa pâture : ma nuit à la chair, Ma chair à l’Amour ; l’Amour à la Mort…

TOUS Sémiramis est juste… Sémira…

SÉMIRAMIS, violemment.

Silence !…

Allez, menteurs !… Fuyez !… Craignez mes yeux… Croyez-vous donc que tout autre que moi

Me puisse donner des louanges ?

Les Astrologues se groupent et reculent.

Menteurs, flatteurs !… Ma gloire est de moi seule, Et vous n’en pouvez rien concevoir…

Allez… Fuyez…

Vous ne fûtes jamais si près d’être crucifiés !

Fuyez Sémiramis, qui dans vos cœurs sait lire… Un peu plus clairement que vous ne faites dans les Astres Et dans Sémiramis !…

Les Astrologues se dérobent vivement et peureusement à reculons. L’aurore commence de dorer et de rougir toutes choses. On

distingue de mieux en mieux l’étendue perspective de la contrée.

SÉMIRAMIS, lentement et dédaigneusement.

Ces philosophes sans esprit

Me font trop sottement sentir que je les paye… Mon beau captif, du moins,

Était d’une entière sincérité.

Quoi de plus naturel que d’espérer séduire quand on est si sûr d’être beau — et que de se flatter qu’une reine qui s’est offerte n’est plus qu’une femme asservie !…

— Il était véritablement beau.

— J’ai dansé pour lui… Avec délices… Comme ceci :

Elle fait quelques pas de danse voluptueuse.

— Comme j’ai bien dansé pour lui… Pour lui ? — Pour Moi, d’abord…

Elle s’assied sur le parapet. Une voix lointaine fait entendre me

mélodie simple. On ne distingue pas les paroles. La Reine mime une rêverie mélancolique, — puis se dresse vivement et reprend la danse avec quelque passion. Puis s’interrompant brusquement :

« Sémiramis est pure… Elle a tué… »

O véritable Moi… Seule Sémiramis !…

— Quoi ! ce pâtre là-bas dont la chanson exhale Je ne sais quelle âme d’amour.

Aurait-il prise sur la Reine ?

Et le subtil poison de la mélancolie

Versé dans l’air de l’aube

Me pourrait-il réduire à la faiblesse universelle ?

— Non, ma Sémiramis, ô force d’être unique !… Je n’ai point de semblable et je ne veux ni de la vie ni de la mort !…

Trompettes vagues du réveil. Te soleil commence à briller. Il

illumine la perspective du Royaume. Les toits, les cours d’eau étincellent. Sémiramis en est toute éclairée. Attitude solennelle.

Ah !… Te voici !… Voici paraître enfin le Maître dans sa gloire : Celui qui donne et qui retire, qui engendre et qui consume.

Il paraît, et II frappe… Et II met aussitôt toutes choses dans leur ordre. Il ensemence l’étendue, et la terre, et les regards et les pensées.

Salut, Seigneur du Temps… Je ne veux que Toi pour miroir… Je m’offrirai tout entière à Ton ardente connaissance ; et dans toute Sémiramis, il n’y aura de secrets ni d’ombres pour Toi !…

Elle dépouille sa mante et paraît quasi nue, comme au deuxième

acte.

En prière.

O Dieu, je ne connais que Vous…

O Dieu des Dieux, il n’y a que Vous et que Moi… Je le veux de toutes mes forces.

Montant sur le parapet.

Que je respire…

Que je respire ici la domination toute pure !… Je vois et je respire au plus haut de ce que j’ai fait. Le désir m’abandonne, et le dédain me soulève !

Mon cœur est bien plus vaste que tout Royaume, — et il n’y a point de Tour si haute que je puisse de sa hauteur découvrir les bornes de mon âme.

J’ai voulu être si grande que les hommes plus tard ne pussent croire que j’aie véritablement existé… Être si puissante et si belle qu’ils me dussent tenir pour une créature de l’esprit. La plus grande gloire n’est-elle point celle des Dieux qui se sont faits inconcevables ?

« Impossible, incroyable, dira-t-on de Sémiramis… Incroyable, — et par là, divine… »

E lie descend du parapet et passe auprès de l’Autel ; avec

mouvement de marche solennel. Elle demeure un instant comme en oraison, puis monte sur le degré de l’Autel.

— A présent, — je me coucherai sur la pierre de cet Autel, et je prierai le Soleil, bientôt dans toute sa force, qu’il me réduise en vapeur et en cendres, afin que de moi-même et de l’instant, — se dégage cette Colombe que j’ai nourrie de tant de gloire et de tant d’orgueil.

Elle s’allonge sur la pierre d’Autel ; elle étincelle par ses joyaux

et devient un foyer de lumière intense, pendant un instant. — Une vapeur légère la dérobe, s’élève comme d’un bond et se dissipe. Une colombe s’envole. L’Autel vide brille au soleil.

RIDEAU

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