Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 124 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Cantate du Narcisse

 

LIBRETTO

à Jean Voilier.

 

ÉPIGRAPHE

O semblable ! et pourtant plus parfait que moi-même, Ephémère immortel si clair devant mes yeux,

Pâles membres de perle et ces cheveux soyeux, Faut-il qu’à peine aimés l’ombre les obscurcisse, Et que la nuit déjà nous divise, ô Narcisse,

Et glisse entre nous deux le fer qui coupe un fruit !

Fragment du Narcisse de Charmes.

 

AVIS

Ce petit ouvrage est tout distinct et tout différent du Narcisse en deux états que son auteur a publiés jadis et naguère.

Il fut écrit, d’avril à novembre 1938, sur la demande de Mme Germaine Tailleferre pour servir de libretto à une cantate qui a été composée par cette éminente musicienne.

Toutefois, le présent texte est, en quelque endroit, un peu plus développé que le texte mis en musique.

 

PERSONNAGES

NARCISSE,

LA PREMIÈRE NYMPHE,

TROIS AUTRES NYMPHES, L’ÉCHO.

La scène représente une clairière.

Au milieu, la fontaine.

 

SCÈNE I

DES NYMPHES çà et là.

PREMIÈRE NYMPHE

Nymphes, Nymphes, Nymphes si vives…

Fraîches filles des eaux,

Nos jeux purs et fluides

Sur notre mère l’onde amusent le Soleil…

DEUXIÈME

Vainement !… Vainement !…

Nymphes, Nymphes si vives,

Nos ébats vainement font frémir les roseaux :

Tous nos jeux les plus vifs ne troublent que les eaux

Point d’amour pour nous sur ces rives…

TROISIÈME

Hélas ! Fraîches filles si vives,

C’est peu que de jouir des feux du seul Soleil : L’amuser de nos jeux n’est point jouir d’amour.

Chaque jour nous perdons un jour

Sans amour…

QUATRIÈME

Pourtant, je me sens belle !…

PREMIÈRE

Et moi, plus belle !…

DEUXIÈME

Et moi !…

QUATRIÈME

Point de fille si souple,

De plus limpide chair…

DEUXIÈME

Vainement, vainement !

PREMIÈRE et QUATRIÈME

Nos épaules d’argent, les flots de nos cheveux, Sont-ce là des jouets pour la seule lumière ?

DEUXIÈME

Vainement, vainement…

Nymphes, Nymphes si fières,

Belles en vain… Bien vaines nos prières !

TROISIÈME

Quelle mieux que moi-même enlacerait l’amant ?

TOUTES

MOI !

DEUXIÈME

Qui donc nous aimerait, trop belles que nous sommes ?

PREMIÈRE

Mais, le plus beau des hommes…

NARCISSE !…

TOUTES

NARCISSE !…

DEUXIÈME

Narcisse nous dédaigne…

PREMIÈRE

Est-il plus beau que nous ?

TROISIÈME

Il se mire dans l’onde et s’adore à genoux…

QUATRIÈME

Il se penche sur soi dans le ciel de l’eau calme :

Il est souple comme une palme…

PREMIÈRE

Il revient chaque soir se plaindre et se chérir :

Je me cache en l’eau pure et pleure de l’entendre

Car le son de sa voix si tendre

Donne soif de mourir…

DEUXIÈME

Hélas… Mes Sœurs, mourir ?… Nous sommes immortelles, Vainement, vainement immortelles et belles :

Point d’amour pour nous, point de mort.

Ni désir, ni douleur pour nous ne s’accomplissent ;

Nous revenons sans cesse à notre sort…

TOUTES

O Narcisse ? Narcisse !…

Le voici… Cachons-nous… Le feuillage s’agite

Et perd tous ses oiseaux…

PREMIÈRE

Plonge, Toi !…

Moi, je deviens ce hêtre !…

TROISIÈME

Moi, parmi les roseaux,

Je reste pour mieux voir !…

TOUTES

Vite… vite !…

Pianissimo tutte.

Amour, Amour sans fruit, sans espoir de délice, Nous aimons sans espoir… Aime-toi sans espoir,

Bel et triste Narcisse…

 

SCÈNE II

LE NARCISSE, seul.

LE NARCISSE

Soleil… Seul avec toi, seul comme Toi, Soleil, Toi dont l’orgueil s’accorde à mon secret conseil ; Toi qui dans les chemins de la pleine altitude

Jamais ne trouves ton pareil,

Souffre entre nos destins quelque similitude :

Admire dans Narcisse un éternel retour

Vers l’onde où son image offerte à son amour

Propose à sa beauté toute sa connaissance :

Tout mon sort n’est qu’obéissance

A la force de mon amour.

Cher CORPS, je m’abandonne à ta seule puissance ; L’eau tranquille m’attire où je me tends mes bras : A ce vertige pur je ne résiste pas.

Que puis-je, ô ma Beauté, faire que tu ne veuilles ? Je foule pour me joindre et mon ombre et les feuilles, Je ressens tout le prix de chacun de mes pas.

O Narcisse, ô Moi-même, ô Même qui m’accueilles Par tes yeux dans mes yeux, délices de nos yeux, Je froisse l’or bruyant des roseaux radieux

Que presse le doux poids de ma chair précieuse, Pour te voir de plus près et me sourire mieux… PARLE, Sourire pur qu’environnent les deux ; Oh !… Que tu formes bien, Bouche silencieuse, La figure des vœux qu’une lèvre pieuse

Adresse au plus proche des dieux !

OSE… Ne suis-je point le dieu plein de tendresse, L’Esprit qui voit répondre à ses secrets transports

Un corps parfait qu’il choisit pour son corps ? Oui, bel enfant que mon regard caresse,

AME je suis, ta puissance maîtresse

Qui s’émerveille aux étranges accords

De son désir avec ta forme claire,

Docile toute au souci de me plaire…

O mon Désir, murmure à mon désir,

Quelle grand soif ma lèvre gui t’effleure

Se sent de moi que je ne puis saisir !…

Fils de lumière, image, songe ou leurre,

Narcisse aimé, si tu veux que je meure

Demeure songe et demeure désir !…

Mais, Rose de l’Onde,

Si je baise, ô Bouche,

La Nappe de l’Onde

Mon souffle effarouche

La face du monde…

Le moindre soupir

Que j’exhalerais

Me viendrait ravir

Ce que j’adorais

Sur l’eau bleue et blonde,

Et cieux et forêts

Et Rose de l’Onde…

 

SCÈNE III

LE NARCISSE,

puis UNE NYMPHE, d’abord invisible.

LE NARCISSE

Ciel, ô mon Ciel !… Quel trouble, ô fatal changement !… Ombres, remous, rumeurs… Que deviens-tu, Moment

D’extase et d’or ?… Et quel rire me raille ?…

Hors de ses bords l’onde tressaille…

Quelque monstre s’ébroue au profond du cristal… Ma tranquille fontaine où dormait ce brutal

D’une étrange tempête est tout à coup surprise : Toute sa pureté se tourmente et me brise ;

Un flot soudain s’emporte et tout est confondu !…

O détestable violence,

Par ce désordre inattendu

Solitude, idole, silence,

Délices de ma ressemblance,

Beau regard qui m’étais rendu,

Je vous perds et j’ai tout perdu !…

Hélas !… Unique objet de mes vœux absolus,

Tu ne m’es plus, Narcisse… Tu n’es plus…

Ici, la première nymphe sort de la fontaine qui se dégage des vapeurs qu’elle exhalait.

Holà !… Le Monstre même !… Il surgit de l’écume… Monstre ?… Monstre de grâce… Il dresse un noble corps… Serait-ce ?… Est-ce donc toi, Toi, Narcisse, qui sors Du tumulte des eaux, de leur brillante brume ? Toi ? Tout vif… Tout entier… Des boucles à l’orteil, Chargé des diamants des gouttes du soleil,

Offert par l’onde fraîche au feu qui me consume ? O vierge événement, miraculeux éveil,

Viens… TOI… Viens te chérir aux bras de ton pareil…

LA NYMPHE, devenue toute visible.

Non pareille, Narcisse… Admirez d’autres charmes Que ceux dont vos soupirs n’obtiendront que vos larmes.

LE NARCISSE

Je les vois. Je les hais… Maudite soit l’erreur

Qui me fit presque aimer ce qui me fait horreur !

LA NYMPHE

Une horreur quelquefois le cède à la présence. Vous êtes beau, Narcisse, à votre suffisance :

Mais souffrez que ce corps qui vaut bien quelque émoi Tente votre adorable et monotone MOI.

C’est pitié dans le soir de vous entendre plaindre, Vidtime d’un amour qui s’épuise à se feindre,

Quand si proche de vous brûle celle qui veut

Vous effacer dans l’âme un exécrable vœu.

Soupçonnez-vous, bercé d’une vaine espérance, Les ressources d’amour de notre différence ?

Votre seule beauté ne vous promet que pleurs : Mais je porte les fruits dont vous perdez les fleurs… Considérez sur moi cette beauté tout autre,

Dont la grâce n’est pas inégale à la vôtre,

Mais qui peut accomplir votre amour de vos biens Par un tendre mélange avec l’amour des miens.

LE NARCISSE

Vous avez corrompu toute ma solitude.

LA NYMPHE

Vous n’aimiez que de l’onde, et je suis certitude. Ma présence n’est point captive d’un miroir ;

Je suis mieux que lumière et ne meurs point le soir. Même, au cœur de la nuit, je vous ferai connaître Plus ardemment qu’au jour tout le feu de mon être : L’excès de ma tendresse aux ténèbres se tient.

Mais toi, qui de l’amour ne connus que le tien, Qui te nourris d’une ombre au mépris de la proie, Tu ne pressens donc point que je suis pleine joie Et qu’à peine tes bras refermés sur ma chair

Tu sentirais Narcisse à Narcisse plus cher

D’avoir réduit à soi ma stature enlacée…

Ma bouche effacerait cette lèvre glacée

Que te laisse le froid du limpide linceul De l’onde, où ton baiser se pose sur soi seul…

LE NARCISSE

Vous !… Mais je n’ai pour soif qu’une amour sans mélange Qui, ses yeux dans ses yeux, s’enivre de l’échange Entre soi-même et soi, des plus secrets souhaits… Je suis seul. Je suis moi. Je suis vrai… Je vous hais.

LA NYMPHE

Et si je m’essayais d’être plus que vous-même, D’être toi plus que toi, mieux que toi, moi qui t’aime, Un Narcisse que puisse étreindre son ami ?

Tiens… Touche cette épaule, et toute j’ai frémi… Oui, que ta main sur moi m’impose ta folie :

La douceur de mon sein passe l’onde polie ;

C’est en lui que ton mal se doit ensevelir.

Respires-en la fleur qui te fera pâlir

S’il te reste dans l’être une vertu de vie…

Sache que nul mortel jamais ne l’a ravie :

Le ciel seul m’entrevit au travers des roseaux

Où parfois je t’épie, Adorateur des eaux…

Mais tandis que tes yeux se fixent sur leur songe, Tout mon corps prend le vol d’une flèche qui plonge : Je me fuis… D’un seul trait, je deviens mon désir, Et dans la plénitude où plane mon plaisir,

Dissipant le trésor des formes de ma force,

Toute la liberté des membres de mon torse

Prodigue l’acte nu qui divise sans bruit

L’onde entre sa lumière et sa profonde nuit.

Hélas !… J’embrasse en vain l’abondante étendue… Je n’épouse que l’onde et m’épuise éperdue

Et n’ai fait qu’irriter cette fureur d’amour

Que j’avais cru distraire en m’éloignant du jour…

Ah !… Crois-moi !… Ce n’est rien que de s’aimer soi-même… J’aime… J’aime !… Sens-tu, Narcisse, comme j’aime, Et quels moments vivront sur ces bords, si tu veux ? Nos beautés entre soi composeront leurs vœux, Nos cœurs… Quels durs regards, beaux yeux ! Quel front rebelle Tu dresses !…

LE NARCISSE

Je vous hais, abominable Belle…

Mon mal si pur m’est cher, et vos biens odieux.

LA NYMPHE

Insensé !… Tu veux donc aimer contre les dieux, Vouer à ton suprême et détestable inceste

Le présent qu’ils t’ont fait de ta beauté funeste, Et tristement corrompre une éternelle loi…

Tu méprises le don que je te fais de moi,

Tous les fruits que t’offrait ma tendresse certaine Pour un corps toujours seul, peint sur cette fontaine Entre l’aube et la nuit, misérable toujours…

Eh bien, garde ton cœur… Tu vas voir quel concours De Nymphes sans pitié vont chanter tes amours…

— Nymphes, à Moi !… Vengez votre compagne ;

Sortez des joncs et des osiers,

Revenez de l’ample campagne

Ou de l’onde où vous reposiez…

Tombez du roc, sautez de l’arbre !

Assemblez à moi votre Chœur !

Traquons ce Narcisse de marbre !

Narcisse a refusé mon cœur…

Tonnez, éblouissant tumulte !

Venez çà venger cette insulte,

Déchaînons l’écho des rochers,

Bafouez, pourchassez, raillez, effarouchez !

O Nymphes, troupe claire,

Ce ténébreux Narcisse à qui j’ai voulu plaire.

 

SCÈNE IV

LE NARCISSE, LES NYMPHES, UN ÉCHO

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse…

L’ÉCHO

Cisse, Cisse.

LE NARCISSE

Que me veulent ces voix ?

Les Roches et les Bois,

Tout parle de Narcisse…

Les Roches et les Bois,

Tous parlent à la fois,

Tout parle de Narcisse…

L’ÉCHO

Cisse, Cisse.

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Que te sert d’être beau ?

LE NARCISSE

Ma beauté n’est qu’à moi… Mon caprice en dispose…

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Que te sert d’être beau ?

Amour est autre chose

Que de baiser sur l’eau

Le reflet d’une rose…

LE NARCISSE

Amour est ce qu’on veut… Qu’avez-vous à blâmer ? J’aime comme il me plaît ce qu’il me plaît d’aimer.

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Tes vœux sont inhumains.

Prends garde aux belles mains

Qui coupent dans les saules

Des baguettes d’argent pour tes belles épaules…

LE NARCISSE

Quel mal vous ai-je fait ?

LES NYMPHES

Nous t’aimons…

LE NARCISSE

Mais celui

Qui n’a jamais que fui

Les autres

Ni caresses ni coups ne doit subir d’autrui :

J’ai mes désirs, gardez les vôtres.

Aux mortels comme aux dieux je ne veux rien devoir. Je m’adore à l’écart… Je prétends à l’extrême

Douceur d’être tout à moi-même :

Je veux me voir et me revoir…

LES NYMPHES

Il te suffit d’un abreuvoir…

LE NARCISSE

Je m’abreuve de moi… L’amour la plus profonde

Vient et revient entre mon âme et l’onde

Dont le miroir divin m’offre le pur retour

De mes charmes vers l’ombre où songe mon amour…

LES NYMPHES

Narcisse, Narcisse,

Qui n’aimes que toi-même,

Prends garde à ton trésor.

Qui n’aime que soi-même

Brave nos ongles d’or…

Belle d’amour, mais plus belle de haine

Une amante qui se déchaîne

Promet bien pire que la mort…

Nymphes ! il faut avant que le jour s’obscurcisse Que la fontaine mire un horrible Narcisse

Défiguré,

Désespéré !…

L’ÉCHO

Ré… Ré…

LES NYMPHES

Qu’on le gifle !

Qu’on le griffe et le persifle…

C’est un plaisir que de venger d’un coup

Et soi-même et les Dieux, la Nature et le goût !…

LE NARCISSE

O violence…

LES NYMPHES

Paye, paye ton insolence !…

Tu pleureras,

Tu saigneras !

Chacune son lambeau !…

Frappe, griffe, cogne !… Et tords et mords et crache, Fouette, cingle, pince !… Entame, écorche, arrache…

LE NARCISSE

O ma beauté… Ma chair… Ma peau…

Dieux, quel malheur d’être si beau !

LES NYMPHES

Ah… Ah… Ah… Ah !…

Narcisse, Narcisse…

La peur et la douleur font que tu te renies.

O miracle des coups, pouvoir des avanies !…

Ta singulière amour, disais-tu, l’emportait

Sur toutes les amours de l’espèce commune ;

Mais l’amour véritable étonne l’infortune

Et jusque dans la mort montre ce qu’elle était…

Il se tait !…

LE NARCISSE

Non… Je meurs sous vos coups, divinités infâmes… Je vous hais dans la mort comme j’ai fait vivant.

O Nymphes dignes d’être femmes,

La plus belle ne vaut un Narcisse rêvant

Qui se trouve dans l’onde une amour sans morsures… Eh bien, de mon cher corps, j’aime jusqu’aux blessures Non moins que j’adorais son intade beauté.

LES NYMPHES

Il nous brave, il nous outrage,

Quel mépris de notre ouvrage !…

Tumulte et danse des coups autour du Narcisse.

 

SCÈNE V

LA PRIME NYMPHE et LES MÊMES

LA PRIME NYMPHE

Assez, Nymphes, cessez d’exercer votre rage ; Votre grâce se perd à tant de cruauté :

Votre beauté se doit d’épargner sa beauté.

Son blasphème est de ceux qu’exhale la souffrance.

Qui ne blasphème dans la transe ?

Quoi de plus naturel ? Sous de méchantes mains Le cœur le plus fermé s’éclate en cris humains ;

Narcisse même cède !

Mais cessez : il est temps que je lui vienne en aide Et vous rappelle à Vous !… Allez, volez aux fleurs, Et laissez-moi celui que vous mîtes en pleurs :

Les Dieux cléments veulent que j’adoucisse,

Si Narcisse y consent, le destin de Narcisse…

Allez, disparaissez dans les plaisirs divers !…

Aux bois, peut-être, y trouveriez les Muses,

Toutes ensemble à cette heure confuses,

L’une chantant, l’autre disant des vers,

Et l’autre danse, et c’eét la plus heureuse !…

Dissipez-moi votre humeur amoureuse

Comme Elles font, qui cueillent l’univers…

Les Nymphes se retirent.

 

SCÈNE VI

LE NARCISSE, LA NYMPHE

LA NYMPHE

Narcisse…

LE NARCISSE

Non.

LA NYMPHE

Narcisse, écoute…

LE NARCISSE

Qui me nomme ?

Qui que tu sois, va-t’en !… Je hais les dieux et l’homme. Je vivais sans égal, sans désir que de moi ;

Des Nymphes m’ont battu presque à la mort… Pourquoi ? Qu’ai-je donc fait ? A qui ? Pourquoi frapper Narcisse ? Si sa beauté le voue à quelque sacrifice, Que l’on dressât du moins l’incomparable autel Sur quoi ce corps parfait s’offrît au coup mortel…

LA NYMPHE

Tu me touches le cœur… Tes plaintes sont trop vraies… Ah, laisse que mes mains lavent tes pauvres plaies : Ils sont légers, mes doigts… Souffre leur amitié. Ne fuis pas de mes yeux les regards de pitié :

A me voir sans horreur laisse-les te séduire

Et ne reconnais point celle qui dut te nuire.

J’ai souffert dans l’orgueil de mes charmes certains. Mais écoute… Il s’agit de tes proches destins. Les dieux sont animés contre toi, solitaire :

Qu’as-tu fait de ta grâce, ornement de la terre, Dont la beauté dispense et sème tant d’amour ? Ton crime est d’ignorer tous les cœurs alentour. Tu me portas la flamme, et ses ombres, dans l’âme ! Tu fis, sans le savoir, d’une Nymphe, une Femme, Une folle de toi, pâle dans les forêts,

Criant à tous les vents le nom que j’adorais,

Tant que le roc lui-même apprit à le redire…

Ce nom que tout mon sang, la nuit, me vient bruire, Ce nom si doux, NARCISSE… Et comme parfumé, Toi, tu le murmurais à ton vain bien-aimé,

Et sur ton apparence éternellement pure,

Tu penchais, sans me voir, ta pensive figure.

Ton extase opposait à mes brûlants esprits

D’une entière beauté le marbre et le mépris…

Mes pleurs n’ébranlaient point cette invincible borne. Fille vive jadis, je me fis lente et morne,

Et misérablement absente de mes jours…

Mais l’oubli, ni la mort ne m’offrant leur secours, Je maudissais en moi ma jeunesse éternelle,

Moi, dont le sein battait comme d’une mortelle !… Enfin, désespérant, lasse de t’offenser,

Pour la première fois, je me pris à… penser !

C’est un étrange mal… Le cœur cherche à se mordre… Mais les dieux goûtent peu ce genre de désordre, La Nymphe étant pour eux la parure des bois : N’être que blanche et belle est le sort de son être…

LE NARCISSE

Que veulent-ils tes dieux ?

LA NYMPHE

Ils m’ont prise pour voix.

Voici ce que tu dois connaître :

Médite leur message et prépare ton choix.

Leurs mains portent sur toi l’ombre que tu devines.

LE NARCISSE

Des mains pleines de maux sont bien des mains divines. Une auguste rancune est l’âme de leurs lois…

LA NYMPHE

Tais-toi !… N’appelle point la foudre vengeresse : Tout le ciel contre toi gronde comme une mer. Garde au fond de ton cœur ce qu’il forme d’amer, Et reçois le décret de la Race maîtresse :

PAR LE STYX, PAR LE STYX, PAR LE STYX.

SI NARCISSE NE PEUT, SI NARCISSE NE VEUT

AIMER D’AMOUR QUELQUE AUTRE QUE SOI-MÊME

RIEN D’HUMAIN N’EST EN LUI. SA BEAUTÉ LE CONDAMNE :

QU ’IL SOIT ET SA BEAUTÉ REPRIS PAR LA NATURE.

TEL EST L ’ORDRE DIVIN.

Courbe ton front, Narcisse : un noir serment t’accable.

LE NARCISSE

O Justice… Je sens dans leur voix implacable

L’affront que fait aux dieux le désir le plus pur… Ma Fontaine lucide, ils n’ont qu’un fleuve obscur Pour témoin ténébreux de leur toute-puissance… Mais mon âme est plus grande en désobéissance,

Plus admirable est mon essence…

Fontaine, ma fontaine, ô transparent tombeau

De maint oiseau blessé qu’ensevelit ton sable, L’âme qui mire en toi Narcisse insaisissable

Médite amèrement le malheur qu’il soit beau.

Une forme parfaite est-elle donc un crime ?

La plus sincère amour veut-elle une victime

Qui expie une fois tant d’incestes aux cieux ?

Nymphe ! à l’extrémité de mon sort précieux N’espérez point de moi quelque retour suprême… A mon dédain des dieux, pourrais-je rien changer ? J’aime ce que je suis. Je suis celui que j’aime : Qui sauverais-je donc qu’un autre que moi-même Si j’immolais Narcisse à l’amour étranger ?

O Nymphe, j’appartiens à mon divin danger :

Je ne vous puis aimer que je ne me trahisse…

LA NYMPHE

Trahis !… Pourquoi ne pas le trahir, ce Narcisse, Rompre ce long regard qui te perd la raison

Et distraire de ronde un œil qui s’adoucisse ?

Regarde quel beau soir pour une trahison :

Des ruines du jour, hautes métamorphoses,

L’or en cendres descend sur la forme des choses ; Tout l’orgueil du soleil n’est plus que peu de roses

Qui périssent sur l’horizon…

Ton bien-aimé s’éteint sous les rameaux funèbres, Et ta fontaine offerte aux futures ténèbres

Déjà voit de la nuit les trésors entr’ouverts.

Là-haut, par quelques feux s’annonce l’Univers Dont les dieux n’aiment point l’épouvantable Nombre… Mais l’abîme naissant, plus tendre qu’il n’est sombre, Plus riche de désirs que de ses diamants,

Prodigue les senteurs et les enchantements,

Les songes, les langueurs, les promesses de l’ombre Où se taisent les pas qui portent les amants.

Au vent tiède épanchant leurs tendresses nocturnes, Les Naïades, mes sœurs, laissent pleurer leurs urnes Dont l’eau qui fuit leurs doigts verse à l’éternité Le froid gémissement d’une virginité

A l’ennui le plus pur à jamais condamnée.

Tu ne sais pas, Narcisse, ô créature née,

Ce qu’est un désespoir à quoi manque la mort… O Toi qui peux périr, n’accuse point le sort :

Sa rigueur aux mortels est toute mesurée,

Leurs maux ont de leur chair la fuyante durée. Mais nos êtres sans fin, mais l’étemelle MOI… Ce cœur incorruptible est pour toujours à toi.

Oh, que ce soir si tendre où tout semble se fondre T’inspire le soupir qui me viendrait répondre

Et qui t’épargnerait le destin d’une fleur…

N’as-tu pas de ton rêve épuisé le malheur ?

Sens-tu frémir des bois l’horreur voluptueuse ? Viens… Abandonne-moi ta grâce infructueuse, Songe qu’il n’est plus temps pour toi de me haïr, Narcisse, et laisse-toi séduire à te trahir…

LE NARCISSE

Narcisse est à soi seul, le demeure et succombe.

LA NYMPHE

Que si tu veux périr, prends-moi toute pour tombe !… Viens perdre dans mon sein le regard de tes yeux Et fuir entre mes bras et toi-même et les dieux !

LE NARCISSE

Nymphe, non… Nymphe, non… Je ne suis point complice

De ton dessein de me sauver.

Si le Ciel me veut éprouver

Que du Ciel pleinement le crime s’accomplisse… Mais Narcisse ne peut, mais Narcisse ne veut

Aimer d’amour quelque autre que soi-même.

Au noir serment répond le clair aveu :

Ce n’est qu’à soi qu’il murmure : Je t’aime

Sans jamais craindre un regard mensonger.

Narcisse tient pour le péril suprême

Le cœur d’autrui qui ne peut que changer…

Mais écoutez, délicieux danger :

O Palpitante, ô Tendre

Divinité des bois,

Je ne hais point d’entendre

Le son de votre voix ;

Je ne hais point vos charmes ;

Mais je vois dans vos yeux

Des larmes

Que j’aime encore mieux…

En vain, dans leur fauve demeure,

Les sombres Maîtres de l’Azur

Ont voulu que Narcisse meure

Si son orgueil se garde pur ;

En vain parlent-ils par la foudre,

Menacent-ils de le dissoudre,

De le réduire à quelque fleur,

Ce destin ne sera des pires

Si quelquefois tu me respires :

L’ombre odorante espère un pleur…

Adieu, mon Ame, il faut que l’on s’endorme :

Le temps finit d’être de forme en forme

Force, présence et noble mouvement…

Et vous, Beau Corps, claire Idole de l’Onde,

Voici pour vous le dernier jour du monde

Où rien de pur ne pare qu’un moment…

Il disparaît.

 

SCÈNE VII ET DERNIÈRE

CHŒUR

Nymphes, Nymphes si vives, etc.

LA PREMIÈRE NYMPHE

Rose de l’Onde…

CHŒUR

Vainement… Vainement…

LA PREMIÈRE

Solitude, Idole, Silence…

LE CHŒUR (mezza voce).

Elle n’est plus que la voix de Narcisse.

LA PREMIÈRE

Nar-cisse… Nar-cis-se !

UNE NYMPHE

O Nuit tiède et profonde,

Un astre qui s’y mire est seul à trahir l’Onde.

Quel parfum trop subtil m’égare vers les bois ? Il fait battre mon cœur ; il fait trembler ma voix…

Délice, délice…

CHŒUR

Délice…

Etc.

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