Œuvres (Pléiade), tome I
Le « mal d’amour »
Cette face est donc à double fonction : elle est émettrice et réceptrice. Mais chez les uns semble bien plus attendre et recevoir que donner ; chez les autres, tout ouverte.
III
Qui, faisant un portrait, exprimera ceci ? Qui se rappellera l’action complexe d’une face ? Il y faut un artiste pour lequel les difficultés locales d’exécution n’existent plus, qui voie son dessin naître sur le visage du modèle, ce regard déterminer secrètement en lui le parti qu’il prendra, les traits qu’il tracera, les ayant virtuellement créés et façonnés de l’œil sur le modèle…
LE « MAL D’AMOUR »
AIMER passionnément quelqu’un, c’est avoir cédé à son image puissance de toxique.
Mais ce toxique est un poison vivant, qui se reforme et se multiplie dans ces régions de l’être où la sensibilité à l’état brut, et les étranges énergies dont elle dispose sont inaccessibles, inexprimables — réalité pure. Là se chargent et se déchargent nos capacités de volupté et de douleur. Ni doutes, ni discussions dans ce domaine. Il est impénétrable aux raisons, qui ne sont que parole, aux évidences qui ne sont que lumière froide. La conscience même, et même une connaissance précise du mécanisme de ce mal ne peuvent rien contre lui… Au contraire !
Ce poison vivant s’organise. Il se donne un véritable fonctionnement organisé en profondeur. On voit chez le malade apparaître un dérangement significatif de toutes les valeurs, des réactions extrêmes répondre à des faits insignifiants ; de graves conjonctures le laisser insensible ; l’intellect devenir très inventif et follement lucide chez un sujet jusque-là médiocre ; un homme de grand esprit raisonner comme un enfant. Les superstitions, les prohibitions absurdes, les démarches insensées, les imprudences de tout ordre pullulent et constituent une vie seconde qui dévore la vie normale et altèrent même la conduite des relations, des affaires et des actes organiques.
Tout ceci peut s’introduire assez brusquement. Parfois, sur un regard. D’autres fois, à la faveur d’un état de distraction qui laisse les voies de la sensibilité profonde sans défenses. Il arrive souvent que certaines coïncidences soient interprétées comme fatales, et s’imposent aussitôt comme des signes extraordinaires.
Des commencements analogues s’observent dans la génération des valeurs de l’esprit. Deux mots qui lui viennent l’ensemencent d’un désir de poème ; ou bien, le bruit de la rue induira le musicien à construire toute une symphonie. Mais ces germes-là se développent vers un travail nettement orienté, dans lequel l’action de composer absorbera et compensera tout ce que l’accident initial a ébranlé de résonances. Ici, le désordre et l’écart causé par l’événement sont suivis d’un retour à l’ordre ou à l’équilibre par une détente de l’énergie excitée, productrice d’un ouvrage…
Mais l’amour passionné ne s’achève qu’à la manière des maladies.
OceanofPDF.com