Œuvres (Pléiade), tome I
Le coup de dés, lettre au directeur des Marges
Mais détaché des attraits qui le rendent utilisable à la plupart des hommes, l’acte mystérieux de l’idée perd ses motifs ordinaires et ses causes reconnues.
Mallarmé se justifia devant ses pensées en osant jouer tout son être sur la plus haute et la plus hardie d’entre elles toutes. Le passage du songe à la parole occupa cette vie infiniment simple de toutes les combinaisons d’une intelligence étrangement déliée. Il vécut pour effectuer en soi des transformations admirables. Il ne voyait à l’univers d’autre destinée concevable que d’être finalement exprimé. On pourrait dire qu’il plaçait le Verbe, non pas au commencement, mais à la fin dernière de toutes choses.
Personne n’avait confessé, avec cette précision, cette constance et cette assurance héroïque, l’éminente dignité de la Poésie, hors de laquelle il n’apercevait que le hasard…
LE COUP DE DÉS
LETTRE AU DIRECTEUR DES MARGES
MONSIEUR LE DIRECTEUR,
Un ami, qui me veut du mal, met sous mes yeux le dernier numéro des Marges. « Là », dit-il… Et je lis en suivant son doigt, dans un article relatif à la Poésie, que « Mallarmé, ayant choisi, pour son exécuteur testamentaire, un artiste éprouvé, a vu, si les morts voient encore, ce poète renouveler les exploits de Jean-Baptiste Rousseau… »
— Hein ? fait-il. — Eh bien, lui dis-je, cette définition m’exclut. « Artiste éprouvé » : je ne me sens ni beaucoup plus infortuné, ni beaucoup plus expert qu’un millier d’autres. « Exécuteur testamentaire de Mallarmé », ceci est décisif : Mallarmé n’a pas fait de testament ; jamais, ni par écrit, ni par institution verbale, je ne fus chargé de veiller à ses volontés. Reste J.-B. Rousseau… Que me voudrait-on avec ce Rousseau ? J’en ai connu, jadis, quelques vers, conservés et perdus dans les recueils scolaires, j’ignore ses exploits. Il me souvient très vaguement qu’il fut accusé d’atroces calomnies, exilé de ce chef… Mais je ne suis pas beaucoup plus calomnieux que l’on n’a accoutumé de l’être, et je ne pense pas que le Parlement ait jusqu’ici décrété contre moi. Voici donc que des trois attributs qui selon vous me définissent, le premier est indéterminé ; le second ne s’adapte à personne ; l’autre enfin m’est inapplicable… Allez en paix, mon cher ! Soyez tranquille à mon sujet. Si l’on eût eu quelque chose à me dire, il était simple pour l’auteur de me nommer, tout en se nommant.
Mais un homme excité ne se paie pas de logique. Mon ami regardait mon calme comme un beau vase qui donne envie de le mettre en morceaux. Il voulait éperdument que je vous écrivisse, Monsieur le Directeur !… Il est arrivé à ses fins.
Je viens à cette extrémité avec une sorte de désespoir, car je n’ai pas de goût pour les débats infructueux qui se produisent et périssent dans les dernières pages des revues. J’en ai trop vu depuis trente ans. Il me faut céder, toutefois, à certains grands souvenirs… J’ai, peut-être, moi aussi quelques mots à dire sur ce Coup de dés que les nouveaux défenseurs de Mallarmé s’obstinent à intituler : Coup de dé.
Je crois bien que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l’eût-il achevé, Mallarmé me pria de venir chez lui ; il m’introduisit dans sa chambre de la rue de Rome où derrière une antique tapisserie reposèrent jusqu’à sa mort, signal par lui donné de leur destruction, les paquets de ses notes, le secret matériel de son grand œuvre inaccompli. Sur sa table de bois très sombre, carrée, aux jambes torses, il disposa le manuscrit de son poème ; et il se mit à lire d’une voix basse, égale, sans le moindre « effet », presque à soi-même…
J’aime cette absence d’artifices. La voix humaine me semble si belle intérieurement, et prise au plus près de sa source, que les diseurs de profession presque toujours me sont insupportables, qui prétendent faire valoir, interpréter, quand ils surchargent, débauchent les intentions, altèrent les harmonies d’un texte ; et qu’ils substituent leur lyrisme au chant propre des mots combinés. Leur métier n’est-il pas, et leur science paradoxale, de faire prendre momentanément pour sublimes les vers les plus négligés, mais de rendre ridicules, ou d’anéantir, la plupart des œuvres qui existent par elles-mêmes ? Hélas ! j’ai quelquefois entendu Hérodiade déclamée, et le divin Cygne !
Mallarmé, m’ayant lu le plus uniment du monde son Coup de dés, comme simple préparation à une plus grande surprise, me fit enfin considérer le dispositif. Il me sembla de voir la figure d’une pensée, pour la première fois placée dans notre espace… Ici, véritablement, l’étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L’attente, le doute, la concentration étaient choses visibles. Ma vue avait affaire à des silences qui auraient pris corps. Je contemplais à mon aise d’inappréciables instants : la fraction d’une seconde, pendant laquelle s’étonne, brille, s’anéantit une idée ; l’atome de temps, germe de siècles psychologiques et de conséquences infinies, — paraissaient enfin comme des êtres, tout environnés de leur néant rendu sensible. C’était, murmure, insinuations, tonnerre pour les yeux, toute une tempête spirituelle menée de page en page jusqu’à l’extrême de la pensée, jusqu’à un point d’ineffable rupture : là, le prestige se produisait ; là, sur le papier même, je ne sais quelle scintillation de derniers astres tremblait infiniment pure dans le même vide interconscient où, comme une matière de nouvelle espèce, distribuée en amas, en traînées, en systèmes, coexistait la Parole !
Cette fixation sans exemple me pétrifiait. L’ensemble me fascinait comme si un astérisme nouveau dans le ciel se fût proposé ; comme si une constellation eût paru qui eût enfin signifié quelque chose. — N’assistais-je pas à un événement de l’ordre universel et n’était-ce pas, en quelque manière, le spectacle idéal de la Création du Langage qui m’était représenté sur cette table, dans cet instant, par cet être, cet audacieux, cet homme si simple, si doux, si naturellement noble et charmant ?… Je me sentais livré à la diversité de mes impressions, saisi par la nouveauté de l’aspect, tout divisé de doutes, tout remué de développements prochains. Je cherchais une réponse au milieu de mille questions que je m’empêchais de poser. J’étais un complexe d’admiration, de résistance, d’intérêt passionné, d’analogies à l’état naissant, devant cette invention intellectuelle.
Et quant à lui, — je pense qu’il considérait mon étonnement, sans étonnement.
*
Le 30 mars 1897, me donnant les épreuves corrigées du texte que devait publier Cosmopolis, il me dit avec un admirable sourire, ornement du plus pur orgueil inspiré à l’homme par son sentiment de l’univers : « Ne trouvez-vous pas que c’est un acte de démence ? »
Un peu plus tard, à Valvins, sur le rebord d’une fenêtre ouverte au calme paysage, étalant les magnifiques feuilles d’épreuves de la grande édition composée chez Lahure, (elle ne vint jamais à paraître), il me fit le nouvel honneur de me demander mon avis sur certains détails de cette disposition typographique, qui était l’essentiel de sa tentative. Je cherchai ; je proposai quelques objections, mais dans le seul dessein qu’il y répondît.
Je ne doute pas, Monsieur le Directeur, de la pureté de l’intention chez les personnes qui veulent mettre le Coup de dés sur le théâtre, et le confier à la « polyphonie » de treize exécuteurs véritablement non testamentaires. Si elles eussent, le moins du monde, connu Mallarmé vivant, et qu’elles eussent, comme moi-même, entendu ce grand homme discuter (au sens presque de l’algèbre) les moindres détails de position du système verbal et visuel qu’il avait construit, si elles l’eussent assisté, vérifiant minutieusement le montage de cette figure en qui devaient se composer le simultané de la vision avec le successif de la parole, comme si un équilibre très délicat eût dépendu de ces précisions, je les assure que l’idée, jamais, ne leur serait venue d’abolir, au moyen d’interprètes, tout ce profond calcul par le hasard !
Le soir du même jour, comme il m’accompagnait au chemin de fer, l’innombrable ciel de juillet enfermant toutes choses dans un groupe étincelant d’autres mondes, et que nous marchions, fumeurs obscurs, au milieu du Serpent, du Cygne, de l’Aigle, de la Lyre, — il me semblait maintenant d’être pris dans le texte même de l’univers silencieux : texte tout de clartés et d’énigmes ; aussi tragique, aussi indifférent qu’on le veut ; qui parle et qui ne parle pas ; tissu de sens multiples ; qui assemble l’ordre et le désordre ; qui proclame un Dieu aussi puissamment qu’il le nie ; qui contient, dans son ensemble inimaginable, toutes les époques, chacune associée à l’éloignement d’un corps céleste ; qui rappelle le plus décisif, le plus évident et incontestable succès des hommes, l’accomplissement de leurs prévisions, — jusqu’à la septième décimale ; et qui écrase cet animal témoin, ce contemplateur sagace, sous l’inutilité de ce triomphe… Nous marchions. Au creux d’une telle nuit, entre les propos que nous échangions, je songeais à la tentative merveilleuse : quel modèle, quel enseignement, là-haut ! Où Kant, assez naïvement, peut-être, avait cru voir la Loi Morale, Mallarmé percevait sans doute l’impératif d’une poésie : une Poétique.
Cette dispersion radieuse ; ces buissons pâles et ardents ; ces semences presque spirituelles, distinctes et simultanées ; l’immense interrogation qui se propose par ce silence chargé de tant de vie et de tant de mort ; tout cela, gloire par soi-même, total étrange de réalité et d’idéaux contradictoires, ne devait-il pas suggérer à quelqu’un la suprême tentation d’en reproduire l’effet !
— Il a essayé, pensai-je, d’élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé !
*
Laissons mes souvenirs ; et je n’invoquerai pas maintenant mes propres réflexions sur ce poème ; je prétends qu’il ne faudrait pas m’en croire. L’intention de Mallarmé, Mallarmé lui-même l’a déclarée. Nous tenons de sa main ce qu’il voulut faire : essayer d’un « emploi à nu de la pensée » ; tenter d’en « fixer le dessin ». Il rêva d’un infiniment spirituel pour l’expression des choses de l’intellect et de l’imagination abstraite.
Toute son invention, déduite d’analyses du langage, du livre, de la musique, poursuivies pendant des années, se fonde sur la considération de la page, unité visuelle. Il avait étudié très soigneusement (même sur les affiches, sur les journaux) l’efficace des distributions de blancs et de noir, l’intensité comparée des types. Il a eu l’idée de développer ces moyens, consacrés jusqu’à lui à exciter grossièrement l’attention ou à plaire comme ornements naturels de l’écriture. Mais une page, dans son système, doit, s’adressant au coup d’œil qui précède et enveloppe la lecture, « intimer » le mouvement de la composition ; faire pressentir, par une sorte d’intuition matérielle, par une harmonie préétablie entre nos divers modes de perception, ou entre les différences de marche de nos sens, — ce qui va se produire à l’intelligence. Il introduit une lecture superficielle, qu’il enchaîne à la lecture linéaire ; c’était enrichir le domaine littéraire d’une deuxième dimension.
La liberté que l’auteur concède (dans la préface à l’édition très imparfaite de Cosmopolis) de lire à haute voix le Coup de dés ne doit pas être mal entendue : elle ne vaut que pour un lecteur déjà familiarisé avec le texte, et qui, les yeux sur le bel album d’imagerie abstraite, peut enfin de sa propre voix, animer ce spectacle idéographique d’une crise ou aventure intellectuelle.
Dans une lettre qu’il a écrite à André Gide, et que Gide a citée au cours d’une conférence donnée au Vieux-Colombier en 1913, (Cf. La Vie des Lettres, avril 1914), Mallarmé dit nettement son dessein :
« Le poème, écrit-il, s’imprime, en ce moment, tel que je l’ai conçu quant à la pagination, où est tout l’effet. Tel mot en gros caractères à lui seul demande toute une page de blanc, et je crois être sûr de l’effet. Je vous enverrai à Florence… la première épreuve convenable. La constellation y affectera, d’après des lois exactes, et autant qu’il est permis à un texte imprimé, fatalement une allure de constellation. Le vaisseau y donne de la bande, du haut d’une page « au bas de l’autre, etc. ; car, et c’est là tout le point de vue, (qu’il me fallut omettre dans un périodique), « le rythme d’une phrase au sujet d’un acte, ou même d’un objet, n’a de sens que s’il les imite, et figuré sur le papier, repris par la lecture à l’estampe originelle, n’en sait rendre, malgré tout, quelque chose. »
Il me semble que cette déposition est de quelque poids dans le procès. Encore un mot sur le fond même de la question…
Je ne crois pas qu’il faille considérer la composition du Coup de dés comme effectuée en deux opérations successives : l’une consistant à écrire un poème à la manière ordinaire, c’est-à-dire indépendamment de toute figure et des grandeurs spatiales : l’autre qui donnerait à ce texte définitivement arrêté la disposition convenable. La tentative de Mallarmé doit nécessairement être plus profonde. Elle se place au moment de la conception, elle est un mode de la conception. Elle ne se réduit pas à plaquer une harmonie visuelle sur une mélodie intellectuelle préexistante ; mais elle demande une extrême, précise et subtile possession de soi-même, conquise par un entraînement particulier, qui permette de conduire, d’une certaine origine à une certaine fin, l’unité complexe et momentanée de distinctes « parties de l’âme ».
Le développement de tout ceci demanderait plus de temps et plus d’espace que je n’en ai. J’ai voulu montrer seulement que l’œuvre dernière de Mallarmé avait tous les caractères d’une expérience longuement et précisément méditée. Il est permis de la négliger, d’en rire ; d’invoquer la pathologie mentale. Tout ceci est prévu, connu… je dirai presque : correct. Il n’est pas permis de la produire devant un public dans un état qui altère le plus profondément qu’il se puisse, l’intention et les dispositions de l’auteur.
Lorsque j’appris de Jean Royère, comme il m’entretenait de sa conférence, que le projet naissait et se fortifiait d’interpréter le Coup de dés à grand orchestre, je demeurai stupéfait. J’eus la sensation de l’absurde. Et quand le docteur Bonniot, le jour suivant, me vint donner la même étonnante nouvelle, je vis aussitôt qu’il en avait ressenti les mêmes effets. Déjà son parti était pris de faire respecter la pensée incontestable d’où procède le Coup de dés. Je lui montrai cependant le danger d’avoir la raison, et même le droit, pour soi. Sa situation était délicate, car il s’agissait d’aller contre un zèle assurément désintéressé. Il me parut beaucoup moins ému par la grande probabilité de représailles, que soucieux jusqu’au scrupule de la véritable gloire de Mallarmé. Mais cette gloire n’est pas une gloire statistique. Elle ne dépend pas du nombre d’un public indistinct. Elle est composée de solitaires qui ne se ressemblent pas. Son possesseur l’a acquise tête par tête, comme il a « vaincu le hasard, mot par mot ». On ne peut pas l’agrandir, cette gloire ; la diminuer non plus, par les moyens accoutumés. Le silence, peut-être, la développe ; la publicité ne peut rien pour une telle pénétration qualitative. Qu’est-ce donc que ces appels à tout le monde, ces invocations à l’opinion ? On les avait déjà entendus, Mallarmé vivant, quand il s’agissait de le proposer aux risées. On disait au public : Voyez ! Lisez ! Jugez par vous-mêmes ! Et l’univers se tordait. Bonniot a fait son devoir. Les réflexes se sont produits : avec une injustice instantanée, on a facilement écrit contre lui ce qu’il fallait bien s’attendre à lire. Entre autres choses, il s’est vu traiter d’héritier ; je crois même que ce fut là le reproche éminent parmi ceux qui lui furent adressés.
Je ne veux pas relever ce qu’il y a de pénible dans ce terme dirigé contre un homme qui tient son héritage du plus cruel des deuils… Ce qu’il faut que je dise, c’est que le legs sacré de la mémoire, des manuscrits, de la gloire de Mallarmé repose en de pieuses mains. On le saura quelque jour. Une longue et silencieuse attention aura peut-être des effets que des manifestations improvisées ne peuvent atteindre. On traite, d’ailleurs, cet héritier avec dédain, sans paraître comprendre que les conséquences des principes qu’on lui oppose vont atteindre l’auteur lui-même. Les mêmes raisons si elles valaient, qui obligeraient Bonniot à laisser dénaturer le Coup de dés, seraient valables contre Mallarmé. Ces raisons, en effet, sont entièrement indépendantes de la qualité d’héritier : elles exigent que, mort ou vif, tout écrivain doive souffrir de toute personne qu’elle dispose à sa guise d’une œuvre publiée. D’un poème, on fera sans obstacle, sans protestation possible, une pièce, un film, un ballet, une pantomime… On invoquera l’art, contre vous, l’artiste ! Les pauvres œuvres qui sont dans le domaine public en subissent déjà de cruelles ! Shakespeare se délivre à peine de la musique d’Ambroise Thomas qu’on le jette aux jeux du cirque. Athalie passera sur l’écran. Je vois même le Mystère de Jésus fournir la substance d’un sketch. Un comédien attaché sur la croix (et qu’on ne cherchera pas, car on l’aura bientôt trouvé), semblera douloureusement dire à quelque Pascal de circonstance : J’ai versé telle goutte de fard pour toi !