Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 19 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

L’amateur de poèmes

Des douceurs de l’amour quoique parfois touchée, Pourtant nulle tendresse et nuls renoncements

Ne me laissent captive et victime couchée

Dans les puissants liens du sommeil des amants !

Baisers, baves d’amour, basses béatitudes,

O mouvements marins des amants confondus, Mon cœur m’a conseillé de telles solitudes,

Et j’ai placé si haut mes jardins suspendus

Que mes suprêmes fleurs n’attendent que la foudre Et qu’en dépit des pleurs des amants les plus beaux, A mes roses, la main qui touche tombe en poudre : Mes plus doux souvenirs bâtissent des tombeaux !

Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante Quand tiré lentement du songe de mes seins,

Je vois un monument de masse triomphante

Joindre dans mes regards l’ombre de mes desseins !

Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,

Et roses palpitant sur ma pure paroi !

Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,

Sage Sémiramis, enchanteresse et roi !

 

L’AMATEUR DE POÈMES

 

SI je regarde tout à coup ma véritable pensée, je ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ; et cette infinité d’entreprises interrompues par leur propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre, sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée, la pensée, par sa nature, manque de style.

MAIS je n’ai pas tous les jours la puissance de proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une apparence de commencement, de plénitude et de fin, au lieu de mon insupportable fuite.

UN poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée ; je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.

JE m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre où mènent les mots. Leur apparition est écrite. Leurs sonorités concertées. Leur ébranlement se compose, d’après une méditation antérieure, et ils se précipiteront en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance. Même mes étonnements sont assurés : ils sont cachés d’avance, et font partie du nombre.

MU par l’écriture fatale, et si le mètre toujours futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment attendue. Cette mesure qui me transporte et que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul hasard, mais une chance extraordinaire se fortifie. Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je pense par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement prévoyante, — aux lacunes calculées, sans ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande et la quantité me comble : une pensée singulièrement achevée.

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