Œuvres (Pléiade), tome I
Mélange
HUMANITÉS
I
Polydore était sombre. Il avait lu des mots qui le blessaient, le piquaient, gâtaient l’idée de lui qu’il croyait que les autres avaient.
Esôn le rencontra, devina, et lui dit :
— Vous avez quelque chose. Mangez-vous bien ?
— Fort bien.
— Dormez-vous bien ?
— Assez.
— Les fondions ?
— Cela va.
— La… tendresse ?
— Je crois que j’aime, et je crois que je suis aimé…
— Que vous êtes heureux ! Il ne vous manque que le sentiment de l’être. Un papier vous tourmente, quand tout ce qui importe va des mieux.
II
L’homme n’a que soi-même à craindre — son potentiel de douleur.
III
L’état d’esprit de négation devance souvent l’occasion de nier. Avant que tu aies parlé, si tu m’es antipathique, ma négation est prête, quoi que tu doives dire — car c’est Toi que je nie.
Ceci existe souvent dans les rapports de la génération qui vient avec celle qui est, ou dans ceux d’une nation et d’une autre.
Et, dans tous les Etats, tous les régimes et toutes les sociétés, quand la politique y dépend de l’opinion, quels que soient le problème, l’incident, l’événement, la difficulté ou l’affaire qui se prononcent, avant tout examen comme après toute démonstration, rien n’y fait : Tous les cœurs (comme dit la Bible) sont endurcis, ou plutôt, durcissent dans l’instant même, à peine soupçonnent-ils, flairent-ils le fumet de l’adversaire.