Œuvres (Pléiade), tome I
Une chambre hantée
V
L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau de branche en branche.
Il ne peut faire autrement.
L’essentiel est de ne se sentir ferme sur aucune.
Mais toujours inquiet et l’aile prête à fuir, cette plus haute et dernière proposition.
UNE CHAMBRE HANTÉE
« Cette chambre, me dit l’Homme à la clef, a vue sur la mer. »
Il ment. Ce n’est point la mer. Cette chambre a vue sur le feu éternel. Tout le soleil ici remonte en force du miroir immense qui doit être un golfe, tape aux glaces, renaît en tout point de métal ou de verre, donne soif de ténèbres.
L’Homme s’en va. Je ferme tout, afin de distinguer quelque chose avec mes yeux meurtris de lumière.
Mais, au lieu d’y voir, je hume.
Cette somptueuse chambre est pénétrée, habitée d’un parfum trop riche, d’abord soupçonné ; puis, qui étonne ; puis, qui tourmente, hante, enchante.
Surtout, si j’ouvre un tiroir de la toilette à coiffer, il en émane une puissance étourdissante, qui fait enfler les narines, dilater la chambre du torse, aspirer la présence dans l’absence, vouloir ce qui manque. Cela crée des femmes, ou de la femme. Il sort de ce tiroir une essence d’enfer intime.
Saint Bernard enseignait : Odoratus impedit cogitationem. Il voyait de grandes tentations dans les odeurs. C’est qu’un parfum se respire, se fait vie, se mêle de vivre. S’il est délicieux, on ne peut qu’on ne le redemande à l’air, avec chaque bouffée d’existence ; on ne peut aussi qu’on n’en cherche la source, qu’on ne la trouve dans les images, et qu’on ne forme du désirable, de l’inquiétude, du tendre et de l’absurde.
Je me perds dans ce parfum et les ébauches trop vivantes qu’il ordonne.