Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 162 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Le retour de Hollande

Il invente alors un Univers et un Animal en s’imaginant qu’il les explique. Quelles que soient ses illusions dans cette voie, ses efforts ont été de la plus grande conséquence. C’est là mon second point. Si l’univers cartésien a eu le sort de tous les univers conçus et concevables, le monde dans lequel vit notre « civilisation » porte encore la marque de la volonté et de la manière de penser dont j’ai parlé.

Ce monde est pénétré des applications de la mesure. Notre vie est de plus en plus ordonnée selon des déterminations numériques, et tout ce qui échappe à la représentation par les nombres, toute connaissance non mesurable est frappée d’un jugement de dépréciation. Le nom de « Science » se refuse de plus en plus à tout savoir intraduisible en chiffres.

Et voici la remarque singulière sur laquelle s’achèvera ce propos : le caractère éminent de cette modification de la vie, qui consiste à l’organiser selon le nombre et la grandeur, est l’objectivité, l’impersonnalité, aussi pure que possible, tellement que le vrai des modernes, exactement lié à leur pouvoir d’action sur la nature, semble s’opposer de plus en plus à ce que notre imagination et nos sentiments voudraient qui fût vrai. Mais, comme on l’a dit, à l’origine de cette prodigieuse transformation du monde humain, c’est un Moi que l’on trouve, c’est la personne forte et téméraire de Descartes, dont la philosophie, peut-être, a moins de prix pour nous que l’idée qu’il nous donne d’un magnifique et mémorable Lui.

 

LE RETOUR DE HOLLANDE

 

Un voyage est une opération qui fait correspondre des villes à des heures. Mais le plus beau du voyage et le plus philosophique est pour moi dans les intervalles de ces pauses.

Je ne sais s’il existe de sincères amateurs du chemin de fer, des partisans du train pour le train, et ne vois guère que les enfants qui sachent jouir comme il convient du vacarme et de la puissance, de l’éternité et des surprises de la route. Les enfants sont de grands maîtres en fait de plaisir absolu. Quant à moi, je me berce toujours, dès que le bloc des wagons s’ébranle, d’une métaphysique naïve et mêlée de mythes.

*

Je quitte la Hollande… Tout à coup, il me semble que le Temps commence ; le Temps se met en train ; le train se fait modèle du Temps, dont il prend la rigueur et assume les pouvoirs. Il dévore toutes choses visibles, agite toutes choses mentales, attaque brutalement de sa masse la figure du monde, envoie au diable buissons, maisons, provinces ; couche les arbres, perce les arches, expédie les poteaux, rabat rudement après soi toutes les lignes qu’il traverse, canaux, sillons, chemins ; il change les ponts en tonnerres, les vaches en projectiles et la structure caillouteuse de sa voie en un tapis de trajectoires …

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Même les idées, toujours surprises, traînées comme étirées par le torrent des visions, se modifient à la manière d’un son dont l’origine vole et s’éloigne.

Il m’arrive aisément que je ne me sente plus nulle part, et sois comme réduit à l’être abstrait qui peut se dire en tous lieux qu’il pense, qu’il raisonne, qu’il dispose, fonctionne et ordonne identiquement ; qu’il vit, et que rien d’essentiel n’est altéré ; qu’il ne change donc point de place. Ne faudrait-il à ce pur logicien qui nous habite, pour qu’il eût le sentiment du mouvement, qu’il observât des modifications bien extraordinaires, des désordres inconcevables, et sans doute incompatibles avec la raison ou la vie ?

C’est un grand miracle qu’il y ait en nous tant de mécanismes délicats assez insensibles au transport.

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Mais, au contraire, l’être total, l’âme réelle du voyageur de qui l’absence va finir, quand chaque tour des roues le rapproche de sa maison, et qu’une boucle de sa vie va se fermer, est la proie d’étranges effets de sa transition. Ce qu’elle quitte, ce qu’elle éprouve dans l’instant, ce qu’elle prévoit et se prédit, se la disputent, se proposent et s’échangent en elle-même. Elle oscille entre ses époques que la précision du départ bien marqué, l’exactitude probable de l’arrivée séparent si nettement ; elle heurte au hasard le regret, l’espérance, les craintes, et les perd et les retrouve dans ses sensations. Son passé, son présent, son futur prochain sonnent en elle comme trois cloches bien distinctes, dont toutes les combinaisons se réalisent, se répondent, se brouillent et se composent curieusement. Jouant et reprenant sans fin tous les thèmes de l’existence, un carillon d’événements — accomplis, — attendus, — actuels, — accompagne le corps voyageur, habite une tête qui s’abandonne, l’amuse, l’inquiète, emprunte les rythmes de la route, orchestre des rêves, égare, endort, réveille son homme…

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La nuit tombe. Il naît et meurt des feux terrestres, — postes soudains, signaux aigus, éclats subits de vies inconnues effleurées… Entre deux lueurs, mes yeux incertains dans la buée qui brouille les glaces, peu à peu cessent de voir une campagne déjà morte et simplifiée par le soir, qui s’écoule indéfiniment vers les lieux et les jours passés.

Il me semblait à la fin de ne plus apercevoir que tous les états de l’eau, — l’eau neige, — l’eau glace, — l’eau vive, — l’eau flaque mirant l’eau nuée, — l’eau vapeur dont les volutes libérées se détordent, se disloquent, s’attardent et se dissipent après nous. L’eau multiforme compose, presque à soi seule, la substance d’un pays trouble et variable dont la suprême clarté du crépuscule interprète encore les blancheurs et pâleurs précipitées.

Que les lampes s’allument, et sur la vitre tout à coup se vient peindre un fragment de visage. Un certain masque s’interpose, portrait d’homme qui demeure lumineux et constant à la surface de cette fuite de plages sombres et neigeuses.

Je m’apparais immobile et chaudement coloré sous le verre ; et si je m’approche un peu de ce moi morcelé d’ombres qui me regarde, je l’éclipse, je m’abolis, je deviens le chaos nocturne.

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Les philosophes de tout temps ont goûté ces minimes expériences. Un prestige fortuit, quelque effet simple et remarquable de dioptrique ou d’acoustique, un incident singulier de leurs perceptions les induisent en rêveries qu’ils organisent à loisir en méditation théorique. De l’éclairage d’une grotte, et des silhouettes qu’il engendre, Platon tira sans trop de peine des conséquences admirables, et peut-être funestes. Sa chambre noire naturelle nous a valu l’une des plus célèbres transmutations de valeurs.

Mais moi, non philosophe, je n’ai pas su développer à l’excès, — car il faut de l’excès, — toutes les pensées que risquait de me suggérer cette station de ma face éclairée sur une nuit mouvante et rompue de brusques fantômes.

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Je viens pourtant d’Amsterdam, où Descartes et Rembrandt ont coexisté.

On y voit leurs maisons{346}. On ne peut s’empêcher d’essayer de leurs songes. On se place naïvement dans leur personnage, au bord des canaux, sur les passerelles de l’Amstel, ou sur quelque point animé de ce labyrinthe d’eaux tout encombré de barques, de pontons, de gabarres surchargées, de sabots vernis aux panses enflées, aux poupes joufflues, qui tiennent de la jonque, du meuble et du tonneau… Les heures sont fredonnées assez tristement dans l’air du ciel pâle. Les hommes s’échangent entre les rives, sur les ponts minces. L’observateur regarde vivre, et vit.

Descartes avait une grande prédilection pour cette ville « où n’y ayant aucun homme, excepté lui, qui n’exerçât la marchandise, il y pouvait demeurer toute sa vie sans être jamais vu de personne et se promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple ».

Je ne sais s’il entendait leur langage. J’espère bien que non. Quoi de plus favorable au pensif recul en soi-même, à la délimitation bien nette d’un monde extérieur exactement terminé et séparé de l’autre, quoi de plus isolant que l’ignorance des conventions qui règnent et coordonnent le spectacle de la vie autour de nous ? Dans le métier de philosophe, il est essentiel de ne pas comprendre. Il leur faut tomber de quelque astre, se faire d’éternels étrangers. Ils doivent s’exercer à s’ébahir des choses les plus communes. Pénétrez dans le temple d’une religion inconnue, considérez un texte étrusque, asseyez-vous auprès de joueurs dont le jeu ne vous fut appris, et jouissez de vos hypothèses. Le philosophe est de même un peu partout.

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Mais ne point posséder la clé, n’être point instruit des règles, des signes, des correspondances, ne pouvoir deviner le sens de ce que l’on voit, — n’est-ce point réduire ce qui se voit à ce qui se voit, — à la figure et au mouvement ? — Rien de plus cartésien, je pense ? — Davantage, cette incompréhension n’est-elle pas une grande chance de ne rien négliger, de ne rien omettre, puisqu’on ne sait même pas que négliger, que retenir, et que tout se vaut dans ce qu’on observe ; qu’il faut donc tout noter ou tout rejeter ?

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Tel, au milieu du trafic et des Hollandais en action, Descartes isolé et non insensible contemplait leur commerce et leur vie comme il eût fait quelque machine tout inconnue. Descartes absent et présent, Descartes abstrait de leurs discours, de leurs intérêts, de leurs goûts, de leurs passions et de leurs mœurs, fort de n’y rien mêler de soi-même, se trouvait placé dans la masse vivante de leur nation étrangère comme un instrument de mesure que l’on plonge dans un milieu et que l’on en retire à volonté pour y lire ce qu’il marque. Ame bien divisée, génie même de la distinction et de l’ordre, la suite de ses pensées se rendait aisément indépendante de l’agitation des vivants autour de lui. Il disait que tout leur tracas ne lui était que le bruit d’un ruisseau. Il n’était point l’homme des foules…

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L’homme des foules est poète, conteur, ou quelque ivrogne de l’esprit.

Il se noie dans la quantité des âmes ambulantes ; il s’enivre d’absorber un nombre inépuisable de visages et de regards, et de ressentir au fil de la rue fluide le vertige du passage de l’infinité des individus… Il subit et confond des milliers de pas et de rythmes de marche ; ses yeux trouvent et perdent des milliers d’yeux, dont il remonte le fleuve de visions, de directions, de volontés séparées.

A certaines heures, le mouvement des villes énormes engendre le merveilleux malaise de la multiplication des seuls. On constate naïvement, avec une sorte d’horreur et de sentiment panique, que les singuliers sont innombrables. Tant de personnes particulières ; chacune capitale pour soi, nulle ou négligeable au regard de presque toutes les autres, et toutes ensemble donnant vaguement à chacune l’impression d’un cimetière en marche, ou d’un défilé de fantômes, car le flux des physionomies, la sensation moyenne du bruit des propos et des bottes, l’écoulement égal des dissemblances mêmes nous imposent l’idée de la somme indistincte de tant de distinctes destinées, — nous inspirent le même détachement, parfois morne, — joyeux parfois, — qui nous saisit au milieu d’un peuple de tombes.

Rien n’enlève à la vie son air de vie, mais rien n’ôte à la mort son prestige de mort, comme le sentiment puissant de la quantité des vivants ou des morts. Le nombre et la répétition ont pour effet de nous faire sentir la loi et la machine, et presque leur ridicule ; et tantôt écrasent l’esprit, tantôt lui font inventer pour sa défense ce qu’il lui faut pour se croire unique et maître de soi.

On pourrait dire enfin que, dans l’homme des foules, la pensée se compose avec le mouvement, la multitude des images entraîne, en quelque sorte, la faculté même qui les perçoit.

Tout autre est un Descartes.

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Tout en rêvant mille choses de lui, je m’amusais là-bas à voir de ma fenêtre les passants trotter dans la neige toute fraîche, les mariniers emmitouflés manœuvrer sur l’eau blanche et noire, à demi prise, à demi rompue, déplacer avec une adresse incroyable leurs péniches lourdes et longues, si pressées et engagées quelquefois les unes entre les autres qu’il faut s’y prendre comme au jeu de dames, opérer par substitutions réfléchies, créer devant soi le lieu où l’on va se mettre, en trouver un pour la coque que l’on déloge, attendre, pousser, gouverner, gagner enfin l’entrée de quelque tunnel étroit et sombre où l’on disparaît au bruit sourd du moteur, l’homme à la barre ployant la tête au moment juste qu’elle va heurter le sommet de la voûte. Les mouettes innombrables dissipaient mon attention, la ravissaient et renouvelaient dans l’espace. Leurs corps lisses et purs, bien placés contre le vent, glissaient, filaient sur d’invisibles pentes, effleuraient le balcon, viraient, rompaient le vol et s’abattaient sur les gros glaçons, où les blanches bêtes posées se disputaient entre elles les ordures tremblantes et les débris affreux de poisson rejetés à l’eau.

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Entre deux oiseaux instantanés je revenais à ma première pensée. Reprenant distraitement une rêverie quasi cartésienne, j’imaginais à ma façon les sensations de ce grand homme. J’accordais, j’arrangeais à ma guise ce que je voyais avec une vague idée de sa philosophie… Que l’ombre illustre n’en soit pas irritée ! Je ne sais aimer quelque personne sans me la rendre si présente à l’esprit qu’elle en devient fort différente de soi-même.

Je compte aussi que la pensée du vivant Descartes n’était point toute pareille à celle qu’il a mise dans ses livres. Les livres nous trompent toujours en plus et en moins. Ce qu’ils taisent de l’écrivain, ce qu’ils y ajoutent, laisse bien de la liberté à qui veut imaginer leur auteur comme il se peut qu’il fût.

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Mon Descartes dans Amsterdam considérant ce qu’il me plaisait qu’il considérât, parmi tant d’objets et de choses sur quoi son regard pût se fixer avec quelque vraisemblance, je n’en voyais pas de plus propre à le remplacer sans délai dans son système ordinaire de pensées que tout l’attirail du commerce qui encombrait les berges et les quais de ses barriques, de ses caisses, de ses amas, de ses engins.

Treuils, poulies, machines simples, et toutes ces manœuvres de manutention qui de la rive dans les cales, de la cale sur la rive transposent la matière des échanges ; ce sont de charmants objets de contemplation pour un tel amateur de méchanique et de choses quantitatives. Il était, sur ces bords industrieux, tout environné d’occasions mathématiques, et sollicité à chaque instant d’une foule de petits problèmes qui, dans une tête si bien faite, risquaient fort de devenir grands. Peu de chose suffit, — un tonneau qui s’ébranle, un tas de grains qui s’accumule, un câble rompu qui revient cingler son attache, et même une pomme qui tombe, — pour jeter un homme d’esprit dans la dynamique universelle. L’homme s’arrête ; et l’esprit file sur sa route singulière vers je ne sais quel point d’où il faut revenir à soi par syllogismes…

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Point de site plus favorable, point de milieu plus nourrissant pour la méditation du grand dessein de notre Richelieu intellectuel que ce théâtre du négoce où règne en souveraine la mesure. Tout dans un port est manifestement, ouvertement, brutalement métrique. Presque toute l’activité qui s’y observe se dépense à compter, peser, ranger, arrimer ; le nombre et l’ordre y commandent visiblement tous les actes, et rien ne s’y passe qui ne s’évalue en tonnes, livres, boisseaux et en jauges diverses…

La Méthode, après tout, n’est-elle point la Charte d’un empire du Nombre dont nous voyons à présent toutes les ambitions, si nous n’en voyons encore toute la puissance ? Le mesurable a conquis presque toute la science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie, déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus machinal.

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J’ai demandé là-bas si l’on savait dans quelles circonstances Hais et Descartes se sont rencontrés. Mais il paraît qu’il n’y a point de documents de cette rencontre si précieuse. On aimerait bien de savoir qui a conduit le peintre au philosophe ou le philosophe au peintre ; combien de séances et de combien de temps ; si Descartes posait bien, et quels propos se sont échangés, et même si le modèle était d’avis que la peinture est vanité ?… J’ignore d’ailleurs si les deux hommes pouvaient s’entendre l’un l’autre sans truchement.

Il y avait en ce temps-là à Amsterdam un peintre de petits philosophes dont nous avons au Louvre deux ou trois admirables. Ils font songer à Spinoza plus qu’à Descartes. Ils ne sont point à muser et à flâner sur l’Amstel ou sur le Dam, l’esprit tantôt intus, tantôt extra, passant d’un monde dans l’autre, et d’un système de l’univers à un incident de la rue ou du canal.

Ces petits philosophes de Rembrandt sont des philosophes enfermés. Ils mûrissent encore dans le poêle. Un rayon de soleil enfermé avec eux éclaire leur chambre de pierre, ou, plus exactement, crée une conque de clarté dans la grandeur obscure d’une chambre. L’hélice d’un escalier en vis qui descend des ténèbres, la perspective d’une galerie déserte introduisent ou accroissent insensiblement l’impression de considérer l’intérieur d’un étrange coquillage qu’habite le petit animal intellectuel qui en a sécrété la substance lumineuse. L’idée de reploiement en soi-même, celle de profondeur, celle de la formation par l’être même de sa sphère de connaissance, sont suggérées par cette disposition qui engendre vaguement, mais invinciblement, des analogies spirituelles. L’inégalité de la distribution de la lumière, la forme de la région éclairée, le domaine borné de ce soleil captif d’une cellule où il définit et situe quelques objets et en laisse d’autres confusément mystérieux, font pressentir que l’attention et l’attente de l’idée sont le sujet véritable de la composition. La figure même du petit être pensant est remarquablement située par rapport à la figure de la lumière.

J’ai longuement rêvé autrefois à cet art subtil de disposer d’un élément assez arbitraire afin d’agir insidieusement sur le spectateur, tandis que son regard est attiré et fixé par des objets nets et reconnaissables. Tandis que la conscience retrouve et nomme les choses bien définies, les données significatives du tableau, — nous recevons toutefois l’action sourde, et comme latérale, des taches et des zones du clair-obscur. Cette géographie de l’ombre et de la lumière est insignifiante pour l’intellect ; elle est informe pour lui, comme lui sont informes les images des continents et des mers sur la carte ; mais l’œil perçoit ce que l’esprit ne sait définir ; et l’artiste, qui est dans le secret de cette perception incomplète, peut spéculer sur elle, donner à l’ensemble des lumières et des ombres quelque figure qui serve quelque dessein, et en somme une fonction cachée, dans l’effet de l’œuvre. Le même tableau porterait ainsi deux compositions simultanées, l’une des corps et des objets représentés, l’autre des lieux de la lumière. Quand j’admirais jadis, dans certains Rembrandts, des modèles de cette action indirecte (que ses recherches d’aquafortiste ont dû, à mon avis, lui faire saisir et analyser), je ne manquais pas de songer aux effets latéraux que peuvent produire les harmonies divisées d’un orchestre… Wagner, comme Rembrandt, savait attacher l’âme du patient à quelque partie éclatante et principale ; et cependant qu’il l’enchaînait et l’entraînait à ce développement tout-puissant, il faisait naître dans l’ombre de l’ouïe, dans les régions distraites et sans défense de l’âme sensitive, — des événements lointains et préparatoires, — des pressentiments, des attentes, des questions, des énigmes, des commencements indéfinissables…

C’est là construire un art à plusieurs dimensions, ou organiser, en quelque sorte, les environs et les profondeurs des choses explicitement dites.

Il me souvient d’un temps fort éloigné où je m’inquiétais si des effets analogues à ceux-ci pourraient se rechercher raisonnablement en littérature. Je n’exerçais. pas… Je pouvais me permettre bien des hypothèses. Ce n’est pas le moment d’expliquer dans quelle voie et par l’usage de quels moyens je pensais que l’expérience devait être tentée. Je dirai seulement sa condition essentielle : l’artifice doit échapper au lecteur non prévenu, et l’effet ne pas révéler sa cause.

Je m’assurais, peut-être trop facilement (mais, à tout dire, je m’en assure encore), que l’art d’écrire contient de grandes ressources virtuelles, des richesses de combinaisons et de composition à peine soupçonnées, si ce n’est inconnues… Elles nous sont cachées par la notion que nous avons encore du mécanisme littéraire, notion curieusement vague et grossière au milieu de la précision généralisée. Descartes n’a point passé par là. Les anciens ont été plus subtils et plus « scientifiques » que nous ne le sommes en ces matières. Nous en sommes à la mythologie.

On s’explique d’ailleurs assez bien qu’un art dont le moyen — la parole — est toujours sur nos lèvres, et nous sert continuellement à communiquer avec nous-même comme avec les autres, se confonde si aisément et si intimement avec la vie même qu’il lui soit difficile, sinon impossible, d’atteindre au développement formel de ses puissances. J’ajoute qu’il m’est apparu, à l’âge délicieux où ces problèmes imaginaires me venaient visiter l’esprit, que de telles tentatives demanderaient un travail immense d’analyse préalable, un cruel effort de coordination dans l’exécution. On a vu, dans le temps où le temps ne comptait pas, de simples sonnets exiger de leurs auteurs plusieurs années de soins, de maturation (avec des ferveurs, des désespoirs, des reprises, et presque des réconciliations), qui faisaient des rapports du poète et de ses quatorze vers une longue et dramatique histoire d’amour. Je crois que ces temps-là sont révolus et que nous sommes à l’âge d’or. Jamais tant de fruits, et je ne sais combien de moissons chaque année.