Œuvres (Pléiade), tome I
Discours en l’honneur de Gœthe
Devant cet état des choses humaines, qui fait que l’homme se comprend soi-même de moins en moins, comme il semble moins concevoir la nature, à mesure qu’il y trouve de plus puissants moyens d’action, devant ce tableau fantastique, Voltaire retrouverait-il ce sourire fameux que nous lui connaissons ? Peut-être — s’il m’est permis d’achever ainsi ce propos qui traite d’un impie — lui reviendrait à la pensée cette parole suprême et auguste, la parole la plus profonde, la plus simple, la plus vraie, qui fut une fois prononcée sur le genre humain, et donc, sur sa politique, sur le progrès de ses sciences, sur ses doctrines et sur ses conflits : — peut-être se murmurerait-il cette sentence si évidente : ILS NE SAVENT CE QU’ILS FONT.
DISCOURS
EN L’HONNEUR DE GŒTHE
MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, MESDAMES, MESSIEURS,
QUELQUES hommes donnent l’idée, — ou l’illusion, — de ce que le Monde, et particulièrement l’Europe, eût pu devenir, si la puissance politique et la puissance de l’esprit eussent pu se pénétrer l’une l’autre, ou, du moins, entretenir des rapports moins incertains. Le réel eût assagi les idées ; le spirituel eût, peut-être, ennobli les actes ; et l’on ne trouverait pas, entre la culture des hommes et la conduite de leurs affaires, l’étrange et le détestable contraste qui confond tous ceux qui le voient. Mais ce sont, peut-être, des grandeurs incommensurables que ces deux puissances ; et sans doute faut-il qu’il en soit ainsi.
De ces quelques hommes dont je parlais, les uns m’apparaissent au XIIe et au XIIIe siècle. D’autres ont produit l’ardeur et la splendeur de la Renaissance. Les derniers, qui sont nés dans le XVIIIe siècle, s’éteignent avec les dernières espérances d’une certaine civilisation principalement fondée sur le Mythe de la Beauté, et sur celui de la Connaissance, l’un et l’autre, créatures ou inventions des anciens Grecs.
Gœthe est l’un d’eux. Je dis aussitôt que je n’en vois point après lui. On ne trouve après lui que des circonstances de moins en moins favorables à la grandeur singulière et universelle des individus.
C’est pourquoi ce centenaire a peut-être une signification particulière, et pourrait-il marquer une époque du monde, car l’inquiétude et l’activité de la transformation de ce monde, entre tant de choses qu’elles ébranlent et tant de valeurs qu’elles remettent en question, — éprouvent ou menacent, de bien des manières, la vie propre de l’intelligence, et les valeurs essentiellement personnelles.
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MESSIEURS,
ON ne peut trop louer l’Université de Paris de considérer que les grands hommes de Lettres ou de Sciences de toutes nations ont leur place chez Elle, et d’avoir voulu rendre un hommage solennel au premier poète de l’Allemagne, dans cette Sorbonne qui compta parmi ses élèves un Dante, un Villon, et maint autre écolier d’illustre avenir. Toutefois, Messieurs, la vérité m’oblige à vous faire moins de compliment sur le choix que vous avez fait de celui qui doit prendre ici la parole. L’honneur est grand, mais je me sens toutes les raisons du monde de redouter ce que je vais dire. Un des génies les plus vastes et les plus complets qui aient paru ; une œuvre immense, écrite dans une langue que j’ai le malheur d’ignorer ; une puissance poétique dont je ne puis soupçonner les mouvements et l’harmonie qu’au travers du voile des traductions ; un discours à tenir sur ce héros et sur cette œuvre, devant une assistance où je ne vois que des personnes plus capables que moi de la tâche qui m’a été confiée, et où il ne manque point de profonds connaisseurs de ce qui m’est presque étranger, — voilà d’abord ce que je trouve et qui me défie d’entreprendre.
Mais encore, la circonstance la plus inquiétante à mes yeux, et celle où je m’embarrasse peut-être le plus péniblement, est cette abondance insurmontable des écrits que l’occasion a fait produire, la quantité éblouissante de documents et de jugements, le nombre des idées et des thèses qui paraissent de toutes parts, et qui viennent à chaque instant enrichir l’image de Gœthe, déjà formée depuis un siècle, et agiter ce qui reposait dans l’eau du miroir du Temps.
On y voyait déjà la figure la plus complexe du monde, et cependant les nouvelles recherches ne trouvent point de limite à leur effort. Toutes les peines sont payées. Chaque regard de plus accroît l’intérêt de l’objet. Quelle merveille, après cent ans de mort, que de donner encore aux hommes, que d’occuper tant de pensées, de raviver dans les esprits bien des problèmes négligés, et qu’on redevienne le foyer de tant de réflexions et de subtiles difficultés !
Mais pour moi, c’est un événement étrange que de me trouver assez brusquement en présence du devoir ambigu de me faire une idée, assez nette pour être expliquée, assez vague pour n’être point toute fausse, d’un personnage transfiguré par la renommée, et comme absorbé dans sa gloire. Il faut craindre toujours de définir quelqu’un. Ses ouvrages, les propos mêmes que l’on a recueillis de sa bouche, ce ne sont pas les moins trompeuses des données, ni celles qui nous conduiront assurément au secret qui fait notre envie. Je sais, de science certaine, quelles erreurs sont pour nous séduire dans la recherche de la génération des œuvres, et comme l’on s’égare dans la naïve ambition de reconstituer l’être même d’un auteur. Est-ce bien dans ses productions, dans ses papiers, dans les reliques de ses amours, dans les événements éminents de sa vie que nous découvrirons ce qui nous importerait de connaître, et qui le distingue entièrement des autres hommes, — c’est-à-dire : la véritable opération de son esprit ; et, en somme, ce qu’il est avec soi-même quand il est profondément et utilement seul ? Je vais jusqu’à rêver que ce qu’il y a de remarquable, et de plus sensible dans une existence, compte pour assez peu de chose dans ce qui fait le prix de sa production. La saveur des fruits d’un arbre ne dépend pas de la figure du paysage qui l’environne, mais de la richesse invisible du terrain.
Comment démêler dans les livres ce qui tient à l’essence de l’homme, ce qui vient de l’instant, ce qui procède d’une intention particulière, ce qui naît du hasard ? La substance et l’accident s’y combinent. Le spontané et le réfléchi, le nécessaire et l’arbitraire, tout ceci est fondu dans l’expression extérieure, comme le cuivre et l’étain dans le bronze ; et le créateur que nous supposons à une œuvre, comme une cause qui ne pouvait engendrer que cet effet, en est au contraire une créature, de même que l’ensemble d’une existence est une illusion qui ne se construit que par une loi de chronologie perspective. Il faut bien se dire que les œuvres de quelqu’un pourraient être d’autres œuvres, comme la mémoire de chacun de nous pourrait être formée de tout autres souvenirs. Essayer de reconstituer un auteur, c’est essayer de reconstituer une capacité d’œuvres tout autres que les siennes, mais telles cependant que LUI SEUL eût pu les produire.
Il faut donc désespérer, — et je désespère, — c’est-à-dire : que je ne m’attacherai qu’à mon sentiment. Je sens que nous pouvons considérer les grands hommes qui nous dominent comme des êtres qui sont seulement bien plus familiers que nous avec ce que nous avons de plus profond. Peut-être ne pouvons-nous rien faire de plus raisonnable, pour nous imaginer de les connaître, que de descendre en nous-mêmes et d’y observer ce qui nous fait le plus d’envie dans l’ordre des désirs les plus relevés. C’est là supposer que le plus grand homme ne fait que remplir certaines lacunes dont la forme pourtant existe chez tous. Il existe dans chacun (c’est mon hypothèse) la place qui attend quelque génie.
Ainsi : Gœthe soit-il : notre soif de plénitude de l’intelligence, de regard universel et de production très heureuse. Il nous représente, Messieurs les humains, un de nos meilleurs essais de nous rendre semblables à des dieux. Cette très vieille promesse, dont il semble qu’il ait rendu à Celui qui l’avait faite l’insigne hommage de le mettre en scène, il l’a prise comme un conseil.
L’idée qu’il donne de soi est bien celle d’une puissance de revêtir une étonnante quantité d’aspects. L’inépuisable est dans sa nature, et c’est pourquoi, au lendemain de sa mort, aussitôt il se place parmi les déités et les héros de la Fable Intellectuelle, parmi ceux dont les noms sont devenus symboles. On dit : GŒTHE, comme on dit : ORPHÉE, — et son nom sur-le-champ impose, enfante à l’esprit une Figure prodigieuse, — un monstre de compréhension et de force créatrice, — monstre de vitalité, monstre de mobilité, monstre de sérénité, — qui, ayant saisi, ayant dévoré, ayant transformé en ouvrages immortels tout ce qu’une expérience humaine a pu, dans sa carrière, accueillir ou étreindre, et métamorphoser, — est lui-même à la fin métamorphosé en Mythe, car il contraint la postérité de créer, d’exalter à jamais cet incomparable GŒTHE dont nous observons le retour, au bout d’un siècle, au plus haut du Ciel de l’Esprit.
En vérité, sur le tapis du monde, ce grand homme est un des coups les plus heureux que le destin du genre humain ait amenés.
Mais dans le jeu mystérieux de l’intelligence et du Hasard, comme dans toutes les parties, il faut examiner un peu les chances du joueur ; et, sans se flatter de venir à bout et de comprendre ce qui fut, par l’analyse de ce qui pouvait être, on peut tenter, du moins, de noter les circonstances les plus évidentes.
Ce qui me frappe dans Gœthe, avant toute chose, c’est cette vie fort longue. L’homme du développement, le théoricien des actions lentes et des accroissements successifs (qui se combine curieusement en lui avec le créateur de Faust, qui est l’impatience même) a vécu tout le temps qu’il fallut pour éprouver maintes fois chacun des ressorts de son être ; pour qu’il se fît de soi-même plusieurs différentes idées, et qu’il s’en dégageât et se connût toujours plus vaste. Il obtint de se trouver, de se perdre, de se reprendre et reconstruire, d’être diversement le Même et l’Autre ; et d’observer en soi-même son rythme de changement et de croissance. Un changement d’amplitude presque séculaire, par la substitution insensible des goûts, des désirs, des opinions, des pouvoirs de l’être, fait songer qu’un homme qui vivrait assez obstinément éprouverait successivement toutes les attractions, toutes les répulsions, connaîtrait, peut-être, toutes les vertus ; à coup sûr, tous les vices ; épuiserait enfin, à l’égard de toute chose, le total des affections contraires et symétriques qu’elle peut exciter. Le Moi répond, après tout, à tout appel ; et la Vie n’est au fond que possibilité.
Mais cette quantité de durée qui forme Gœthe abonde en événements de première grandeur, et pendant cette longue présence, le monde lui offre à contempler, à méditer, à subir, et parfois à écarter de son esprit, un grand nombre de faits considérables, une catastrophe générale, la fin d’un Temps et le commencement d’un Temps.
Il naît dans une époque, dont nous savons aujourd’hui qu’elle fut délicieuse. Il s’élève dans ce siècle de plaisirs et d’encyclopédie, où, pour la dernière fois, les conditions les plus exquises de la vie civilisée se sont trouvées réunies. L’élégance, le sentiment, le cynisme s’y voient à demi confondus. On voit s’y développer à la fois ce qu’il y a de plus sec et de plus tendre dans l’âme. Les salons mêlent aux dames les géomètres et les mystes. On remarque un peu partout la curiosité la plus vive et déjà la plus libre, l’irritation joyeuse des idées, la délicatesse dans les formes. Gœthe prit assurément sa bonne part de douceur de vivre.
Tout ceci brille, flambe et périt. Les sans-culottes rondement vont visiter les capitales. Guerre pendant vingt-trois ans. Guerre toute nouvelle : ce n’est plus la guerre de Louis XV et de Monsieur de Thorane, la guerre qui apprend au petit Gœthe le français, et qui lui révèle nos tragédies. Mais guerre qui va tout changer dans le monde ; guerre non plus de princes, mais de principes, c’est-à-dire : désordre en profondeur, où les dynasties menacées, les nations éveillées et prenant conscience de leurs forces totales ; et enfin un génie extraordinaire suscité, déchaîné, qui veut refondre l’Europe à l’image de son esprit, composent l’Ouverture à grand fracas des Temps Nouveaux.
Cette tourmente, peut-être, n’est pas ce qui émeut le plus intimement Gœthe, qui l’a vue naître et s’apaiser. C’est une sorte de problème pour certains que celui de l’attention que doivent porter les grands esprits aux événements de l’histoire externe, s’ils doivent s’y attacher, ou s’y mêler, ou bien les ignorer autant qu’ils le peuvent. Quant à Gœthe, certes il n’ignore pas la Révolution, ni les vicissitudes qui la suivent. Il accompagne en France un corps d’invasion ; il revoit les Français en Allemagne. Mais il semble que sa pensée fut moins émue et agitée par tout ceci que par les révolutions et les batailles idéales, auxquelles il assistait et prenait part dans le domaine de la culture.
Il voit s’évanouir l’empire classique et analytique que la France de Louis XIV et celle de Louis XV exerçaient. La tyrannie des types littéraires définis et bien raisonnés, l’élégance tout abstraite, la séduction savante exercée par la pureté des artifices, la très noble rigueur des exigences formelles sont condamnées. Shakespeare, duquel Voltaire fait un auteur européen, extermine la tragédie, rend fantôme Racine, annule tout le théâtre de Voltaire même. Herder fait sortir de l’oubli les traditions germaniques, dénonce l’épuisement de l’art français, arrête Gœthe sur les marches de l’Ouest.
Dans le même temps, une étonnante production philosophique et musicale naît du sein de l’Allemagne. Ceux qui seront les Pères profonds de la pensée du siècle XIXe, Kant, Fichte, Hegel, et ceux qui seront les Pères sublimes de la Musique, vivent et travaillent non loin de Gœthe. Et, dans l’ordre des arts plastiques comme dans celui de l’érudition, les publications de l’Institut d’Égypte, les découvertes d’Herculanum renouvellent la connaissance de l’antiquité. Pompéi est rendue au jour l’année même de la naissance de Gœthe.
Enfin, pendant la durée de cette même vie, et dans l’ordre des sciences, Newton régnant toujours, et même ne cessant d’accroître sa puissance prodigieuse, qui pénètre par les travaux de Laplace jusqu’aux moindres inégalités du Système du Monde, voici que l’électricité, de Volta à Ampère, se dévoile et s’accuse comme le phénomène substantiel de l’Univers. La Chimie se fonde. Tout présage que le pouvoir de l’homme sur l’énergie va prodigieusement s’accroître.
Mais la science de la nature vivante n’est pas moins anxieuse de s’agrandir. La métaphysique, proscrite du ciel et de tous les domaines où l’expérience, la mesure, le calcul peuvent se répondre exactement, s’attache, et veut en quelque sorte se confondre, aux mystérieux phénomènes de la vie. Une grande controverse commence, qui sur bien des points dure encore, et qui n’est pas sans avenir.
Telle est, en peu de mots, la table des événements et des conditions extérieures les plus visibles qui ont pu solliciter Gœthe entre son adolescence et sa fin.
Il faut y joindre l’infini des incidents et des circonstances privées, les rencontres, les occasions, l’amitié du souverain, les femmes, les rivalités littéraires ; et tenter de considérer comment ce héros, ce très bel homme, ce vivant terriblement vivant, ce voluptueux assez effréné, mais cet esprit qui se découvre toujours plus vaste, va s’arranger des complications de l’existence, dégager son destin, et s’établir enfin dans l’immortalité.
Mais comment ne point se perdre dans la variété de ce fantastique Gœthe ?
Je remarque qu’il semble précisément doué au plus haut degré des mêmes propriétés qu’il a si bien reconnues aux êtres vivants, dans ses belles et profondes recherches biologiques.
Rien ne l’a plus frappé que l’aptitude des vivants à s’accommoder et à se donner les formes qui conviennent aux circonstances.
Or, je trouve qu’il faut à lui-même reconnaître une sorte de génie de cette espèce. C’est par ce don qu’il réagit avec tant de variété, d’opportunité, de grâce, et parfois de vigueur, contre tant d’impressions, de désirs, de lectures, qui le sollicitent ; même contre les conséquences de ses actes, et parfois contre celles de la séduction même qu’il exerce.
Ce génie de transformations est d’ailleurs essentiellement poétique, puisqu’il préside aussi bien à la formation des métaphores et des figures, par lesquelles le poète joue de la multiplicité des expressions, qu’à la création des personnages et des situations du théâtre. Mais dans le poète ou dans la plante, c’est le même principe naturel : tous les êtres ont une aptitude à s’accommoder, et cette aptitude variable mesure leur aptitude à vivre, c’est-à-dire à demeurer ce qu’ils sont, en possédant plus d’une manière d’être ce qu’ils sont.
Gœthe, Poète et Protée, vit une quantité de vies au moyen d’une seule. Il assimile tout, il en fait substance. Il transforme même le milieu où il s’implante et prospère. Weimar lui doit un culte et le lui rend. Il y trouve une terre excellente où il s’adapte, et qu’il illustre. Quoi de plus propice que ce petit terrain de culture pour y grandir et y pousser tant de rameaux que l’on voit dans tout l’univers ? Là, courtisan, confident, ministre, fonctionnaire ponctuel, et poète ; collectionneur et naturaliste, — il y trouve aussi le loisir assez agité de diriger avec zèle et passion le théâtre, cependant qu’il surveille les boutures ou les semis de plantes rares qu’il étudie, et peut-être quelques cocons de vers à soie dont il soigne l’éclosion. Mais là, il peut aussi observer à son aise, comme dans un verre de montre, une miniature de vie politique et diplomatique ; et, se pliant très aisément à toutes les observances cérémonielles et à l’étiquette, il respire une atmosphère d’aimable liberté. Il est peut-être le dernier homme qui ait joui de la perfection de l’Europe.
Ce n’est pas tout que d’assembler tant d’avantages. Trop favorisés par les choses, il nous arrive que cette faveur ait ses périls. Une vie envahie de douceur est une vie intimement menacée. Si le cœur est atteint, Protée perd sa ressource. Il lui faut donc se garder de son cœur ; il lui faut préserver ce qu’il a d’unique sous tant de formes qu’il sait revêtir. Et si le Dieu a pu, pour ses plaisirs, se changer en taureau, en cygne ou en pluie d’or, il ne faut point qu’il y demeure à jamais enchaîné, pris au piège de quelqu’une de ses figures de séduction, — et en somme, transformé à jamais en bête.
Mais Gœthe ne se laisse jamais prendre. Son génie de métamorphoses par quoi il entre dans tant de compositions que lui offre l’instant ou la pensée, s’accompagne nécessairement d’un génie de dégagement et de fuite. A peine sent-il la durée d’un attachement excéder ce temps divin, pendant lequel elle est insensible, il sent aussi toutes les forces de l’impatience l’envahir, et il n’est de tendresse, d’habitude, d’intérêt qui le tienne un peu plus captif qu’il ne faudrait. Il n’est pas d’homme possédé plus que lui par l’instinct de la liberté. Il traverse la vie, les passions, les circonstances, sans consentir jamais que quelque chose vaille tout ce qu’il est. Et je sais bien ce qu’il emporte, quand il fuit et se dérobe comme si son Démon l’enlevait. Il arrache un trésor sans prix aux heures les plus douces. Il préserve en fuyant la cassette mystérieuse où tout le possible est enfermé, toute une richesse imperceptible de prochaine aventure et d’arrière-pensée. Il ravit brusquement aux autres l’avenir, son avenir jaloux. Et qu’y a-t-il en nous de plus vivant et de plus instant ? Notre égoïsme n’est au fond qu’une injonction et qu’une appropriation indéfinie de l’avenir.
Le sentiment tout-puissant d’être une fois pour toutes possède Gœthe. Il lui faut tout, il faut qu’il ait tout connu, tout éprouvé, tout créé. Et c’est en quoi il est prodigue de tout ce qu’il est ; il prodigue ses apparences et ses produits de variété ; mais il retient jalousement ce qu’il pourrait être : il est avare de son lendemain. La vie, après tout, ne se résume-t-elle pas dans cette formule de paradoxe : la conservation du futur ?
Par là s’explique assez la liberté de Gœthe avec l’amour. On sait bien qu’il montrait aisément une curieuse magnificence dans l’indépendance du cœur. Ce grand lyrique est le moins fou des hommes ; ce grand amant en est le moins égaré. Son Démon très lucide lui commande d’aimer ; mais aimer, c’est pour lui : tirer de l’amour tout ce que l’amour peut offrir à l’esprit, tout ce que la volupté personnelle, les émotions et les énergies intimes qu’elle excite, peuvent enfin livrer à la faculté de comprendre, au désir supérieur de s’édifier, à la puissance de produire, d’agir et d’éterniser. Il sacrifie donc toute femme à l‘Éternel féminin.
L’amour, moyen. L’amour de toute femme immolé à l’idéal de l’amour. L’amour, serpent, dont il faut bien se défier pour le décrire ou pour le peindre. Qu’est-ce que Don Juan, pauvre esprit qui ne laisse rien après soi, au prix de ce génie bien plus profondément voluptueux, et suprêmement libre, qui semble ne séduire et n’abandonner, que pour extraire de la diversité des expériences de la tendresse, l’essence unique qui enivre l’intellect ?
Il faut donc tout à Gœthe. Tout, et de plus, être sauvé. Car Faust DOIT être sauvé. Et en effet, ne vaut-il pas de l’être ? Ceux-là seuls ne sont pas sauvés, et ne peuvent pas l’être, qui n’ayant rien à perdre, ne peuvent même être perdus.
Mais à Celui qui offre le contracte des dons les plus rares, rien ne témoigne plus la destination immortelle de son être, que le nombre de sa nature, la pluralité de ses attentions et de ses dons indépendants. L’idée qu’il doit se faire nécessairement de soi-même est donc des plus détachées de tout. Il est comme contraint de placer son point d’existence absolue, son centre de solitude et d’identité profonde si haut, que sa raison toujours maîtresse et reine, sa raison qui doit admettre et veut circonscrire le Démonisme qu’elle observe dans ce Gœthe chatoyant et insaisissable, s’en explique avec elle-même, et trouve un sens nouveau et universel à cette existence exceptionnelle. L’orgueil d’être une si brillante réussite, d’être un maître en toutes choses merveilleuses, l’orgueil croissant s’épure et s’élève à ce degré métaphysique qui le rend équivalent à une modestie infinie. Il n’y a point d’orgueil dans un cèdre à se reconnaître le plus grand arbre des arbres ; et ce mystérieux Démonisme, par le moyen duquel Gœthe reporte sur un principe de la Nature le mérite ou l’apparent démérite de ses attitudes, lui signifie sans doute que chaque tendance toute-puissante, bonne ou mauvaise, qui est en nous, qui vient de nous, et nous étonne, nous doit faire soupçonner quelque dessein d’origine universelle, puisque nous ne trouvons rien dans notre cœur qui nous en fasse prévoir et nous en éclaire les mouvements prétendus spontanés. Et c’est par quoi l’être de Gœthe, dès qu’il a reconnu comme source de ses passions, de ses réactions d’indépendance et de libération, une loi dont la nature est la génératrice, il s’y confie entièrement. Il met sa complaisance entière, et c’est là une des perfections de sa gloire, dans une entière soumission aux choses qui sont, en tant qu’elles sont — c’est-à-dire : en tant qu’elles paraissent. Il professe une obéissance totale, et comme un abandon aux enseignements du monde sensible. « J’ai toujours pensé, a-t-il dit, que le monde était plus génial que mon génie. » Il ne veut consentir qu’il existe dans le sujet quoi que ce soit de plus significatif et de plus important que ce qui s’observe dans le moindre objet. La moindre feuille, pour lui, a plus de sens que toute parole ; et presque à son dernier jour il dit encore à Eckermann qu’il n’est pas de discours qui vaille un dessin, même tracé au hasard par la main. Ce poète déprise les mots.
Mais le salut, la rédemption finale, ne seraient-ils pas, dans la pensée de Gœthe, achetés par ce consentement singulier à l’apparence, par cette mystique étrange de l’objectivité ? Une scène imaginaire que je compose, ou plutôt qui s’impose d’elle-même à mon esprit, me représente assez bien cette attitude par un contraste facile.
Je songe à Shakespeare, qui déborde de vie et toutefois de désespoir. Hamlet (rappelez-vous) soupèse un crâne : il en respire avec horreur le vide, et son cœur se soulève… Il le rejette avec dégoût. Mais Faust ramasse froidement cet objet funeste, et qui peut confondre toute pensée. Il sait bien qu’une méditation ne mène à rien ; et qu’il n’est pas dans les voies directes de la nature que l’on se perde par l’esprit dans ce passé futur : la mort. Il examine donc, il déchiffre avec le plus grand soin ce crâne ; il compare lui-même cet effort d’attention à celui que jadis il faisait pour déchiffrer de très anciens manuscrits…
Au terme de son examen, ce n’est point un monologue tout inspiré par le néant qui sort de ses lèvres. Mais il dit : « La tête des mammifères se compose de six vertèbres : trois, pour la partie postérieure qui enferment le trésor cérébral et les terminaisons de la vie, divisées en réseaux ténus qu’il envoie à l’intérieur et à la surface de l’ensemble. Trois composent la partie antérieure qui s’ouvre en présence du monde extérieur qu’elle saisit, qu’elle embrasse et QU’ELLE COMPREND. » Et il se fortifie, il se confirme dans son être, par l’attitude parfaitement nette et singulière qu’il prend à l’égard de la connaissance.
Il porte toute sa volonté d’observation, toute la maîtrise de sa vaste faculté imaginative dans l’étude et la représentation du monde sensible. Il vit, comme ce Lyncée dont il chante si gracieusement dans le second Faust, les voluptés visuelles, il vit par les yeux, et ses grands yeux jamais ne se lassent de s’imprégner de figures et de couleurs. Il s’enivre de tout objet qui lui répète la lumière ; il vit de voir.
Ce qui se voit s’oppose en lui si fortement à ce qui demeure dans le monde instable et indescriptible de la vie intérieure, qu’il déclare formellement ne s’être jamais inquiété d’explorer cette dimension de notre conscience : « Je n’ai jamais pensé à la pensée », dit-il. Et il ajoute, une autre fois : « Ce que l’homme observe et sent à l’intérieur de soi-même me paraît constituer la partie la moindre de son existence. Il aperçoit alors bien plutôt ce qui lui manque que ce qu’il possède. »
Gœthe est le grand apologiste de l’Apparence. Il donne à ce qui passe pour la surface des choses un intérêt et une valeur où je trouve une franchise et un parti pris des plus importants.
Il a compris que si nous percevons une infinité de sensations qui sont inutiles par soi, c’est d’elles toutefois, tout indifférentes qu’elles sont, que nous avons tiré par une curiosité toute gratuite et une attention de pur luxe, toutes nos sciences et nos arts. Je pense quelquefois qu’il existe, pour certains, comme pour lui, une vie extérieure d’intensité et de profondeur au moins égales à celles que nous prêtons aux ténèbres intimes et aux secrètes découvertes des ascètes et des soufis. Quelle révélation doit être, pour un aveugle-né, les premiers, les douloureux et merveilleux accents du jour sur la rétine ! et quels progrès, fermes et sans retour, il se sent faire peu à peu vers la connaissance limite — la netteté des formes et des corps !
Mais, au contraire, le monde intérieur est toujours menacé d’une confusion de sensations obscures, de souvenirs, de tensions, de paroles virtuelles, où ce que nous désirons observer et saisir, altère, déprave en quelque sorte l’observation elle-même. A peine si nous pouvons concevoir et ébaucher ce que c’est que de penser la pensée, et dès ce second degré, dès que nous tentons d’élever à cette seconde puissance notre conscience, aussitôt tout se trouble…
Gœthe observe, contemple, et tantôt dans les œuvres de l’art plastique, tantôt dans la Nature, poursuit la forme, essaie de lire le dessein de ce qui a tracé ou modelé l’œuvre ou l’objet qu’il examine. Le même homme, qui est capable de tant de passion, de tant de liberté, des caprices du sentiment et des créations imprévues de l’esprit poétique, se fait avec délices un observateur d’une patience inépuisable ; il se consacre à des études minutieuses de botanique et d’anatomie, dont il rapporte les résultats dans la langue la plus simple et la plus précise.
C’est là une preuve de plus que la diversité, et presque l’incompatibilité ordinaire des dons, est essentielle aux esprits de l’ordre le plus relevé.
Mais l’amour des formes ne se borne pour Gœthe à la délectation contemplative ; toute forme vivante est un élément d’une transformation, et toute partie de quelque forme est peut-être une modification de quelque autre. Gœthe passionnément s’attache à l’idée de métamorphose qu’il entrevoit dans la plante et dans le squelette des vertébrés. Il recherche les forces sous les formes, il décèle les modulations morphologiques ; la continuité des causes lui apparaît sous la discontinuité des effets. Il découvre que la feuille se fait pétale, étamine, pistil ; qu’il y a identité profonde entre la graine et le bourgeon. Il décrit avec la plus grande exactitude les effets de l’adaptation, et quelques-uns des tropismes qui régissent la croissance des plantes, l’équilibre de puissances qui s’établit et se rétablit, heure par heure, entre une loi intime de développement et le lieu et les circonstances accidentelles. Il est un des fondateurs du transformisme.
Il dit de la plante « qu’elle joint à une fixité originelle, générique et spécifique, une souplesse et une heureuse mobilité qui lui permet de se plier en se modifiant à toutes les conditions variées que présente la surface du globe ». Il essaye de comprendre toutes les espèces végétales dans une notion commune ; il se persuade, dit-il, « que cette conception peut être rendue plus sensible, — et cette idée se présente à ses yeux, sous la forme visible d’une plante unique, type idéal de toutes les autres. » Il faut qu’il voie.
C’est là une combinaison bien remarquable d’un archétype botanique et d’une conception d’évolution.
Peut-être n’est-il pas téméraire de voir ici un des nœuds profonds de ce grand esprit. Tout se tient dans une intelligence ; plus elle est vaste, plus elle est reliée : ou plutôt, son amplitude n’est que le haut degré de sa connexion. Peut-être donc ce pressentiment, ce désir de découvrir et de suivre dans les êtres vivants une volonté de métamorphose, dérivent-ils du commerce qu’il avait jadis entretenu avec certaines doctrines à demi poétiques, à demi ésotériques, qui furent en honneur chez les anciens et que les initiés de la fin du XVIIIe siècle s’étaient repris à cultiver. L’idée assez enchanteresse et fort imprécise de l’Orphisme, l’idée magique de supposer en toute chose, vivante et même inanimée, je ne sais quel principe caché de vie, et quelle tendance vers une vie plus élevée ; l’idée qu’un esprit fermente dans tout élément de la réalité, et qu’il n’est donc pas impossible d’agir par les voies de l’esprit sur toute chose et sur tout être, en tant qu’ils enferment des esprits, est de celles qui témoignent à la fois de la persistance d’une sorte de raisonnement primitif et d’un instinct : essentiellement générateur de poésie ou de personnification.
Gœthe semble profondément pénétré du sentiment de cette puissance, qui satisfait en lui le poète et excite le naturaliste. Il voit en somme dans la plante une sorte de phénomène inspiré, une volonté de métamorphose qui « monte, dit-il, graduellement agissante, en faisant éclore une forme d’une autre, COMME SUR UNE ÉCHELLE IDÉALE, jusqu’au point le plus élevé de la nature vivante, la propagation par les deux sexes ».
La découverte de cette métamorphose lui est un grand titre de gloire. Elle est des exemples les plus nets du passage de la pensée poétique à la théorie scientifique, ou de la mise en lumière d’un fait, par conséquence d’une harmonie exigée par l’intuition. L’observation vérifie ce que l’artiste intérieur a deviné. L’arbre porte des fruits de science.
Et de même, si Gœthe trouve l’os intermaxillaire, c’est pour l’avoir déjà trouvé…
Mais ce grand don d’analogie s’oppose en lui à la faculté logique. Il lui inspire même de l’éloignement pour ce mode fermé de métamorphose abstraite. Il a trop le génie de l’Apparence pour suivre le raisonnement déductif, dont l’effet précieux et périlleux est de nous conduire souvent fort loin des apparences, dans un monde, parfois appelé imaginaire, pour être impossible à imaginer. La mathématique manque peut-être à cette tête si bien faite. Gœthe n’est pas géomètre. II dit qu’il est « absolument incapable d’opérer par des signes et des chiffres, de quelque manière que ce soit ». Il ne sent pas que l’Algèbre est aussi une Morphologie, et une génération en quelque sorte organique du nombre, dont elle définit les espèces, les transformations, la structure.
Et cependant, je le saisis en flagrant délit d’intention géométrique : je trouve un appel singulier à quelque secours mathématique, et même d’ordre assez élevé, dans son Mémoire même qui traite de la métamorphose des Plantes : il pense que les transformations qui s’observent dans les plantes pourraient s’expliquer en combinant les forces élémentaires et les liaisons qui agissent dans la production végétale, et il dit en propres termes : « Je suis convaincu qu’en suivant cette marche, on parviendrait à expliquer les formes si variées des fleurs et des fruits. Seulement il faudrait que les notions d’extension, de contraction, de compression et d’anastomose fussent bien fixées, et qu’on pût les manier comme des formules algébriques, pour les employer comme elles peuvent l’être. »
Il est impossible de souhaiter et de définir plus nettement une variété de Calcul symbolique, analogue à quelqu’un de ceux que la dynamique et la physique modernes instituent et utilisent si couramment.
Si j’ai insisté sur l’aspect scientifique de l’esprit de Gœthe, c’est que je pense qu’il importe assez de s’arrêter sur les sujets favoris de réflexion dans un homme que l’on considère. Gœthe mettait peut-être plus de soi-même et de son orgueil dans ses recherches de cet ordre que dans ses travaux purement littéraires. Il a joui de l’étonnement qui se produisit lorsqu’un poète (ce sont ses termes) « occupé ordinairement des phénomènes intellectuels qui sont du ressort du sentiment et de l’imagination, s’étant un instant détourné de sa route, fit EN PASSANT une découverte de cette importance ».
C’est ici, d’autre part, un remarquable trait de l’ambiguïté caractéristique et des ambitions très hautes de ce grand homme.
Il réagit avec Rousseau, dont l’exemple l’incite à s’attacher à l’étude de la vie, contre la mode analytique du temps de sa jeunesse. L’algèbre domine, comme la tragédie. Les déductions de la Loi de Newton occupent et émerveillent le monde savant. Newton, aux mains habiles de Clairaut, de d’Alembert, de Lagrange et de Laplace, explique tout. Voltaire le vulgarise et le chante. La mécanique analytique est la reine des sciences.
Mais les sciences de la vie commencent d’appeler les attentions. Les mathématiques qui sont un art de la conséquence et de la connexion dans un système de propriétés rigoureusement clos, une sorte de poésie de la répétition pure, ne satisfont pas tout le monde. Il y a du romantisme à cette époque à s’en écarter.
En somme, Gœthe nous offre un système presque complet de contrastes, combinaison rare et féconde. C’est un classique et un romantique alternatifs. C’est un philosophe, qui répugne au principal moyen de la philosophie, — l’analyse du sujet ; c’est un savant qui ne peut ou qui ne veut user de l’instrument le plus puissant de la science positive ; c’est aussi un mystique, mais un mystique d’espèce singulière, entièrement voué à la contemplation de l’extériorité. Il essaye de se faire une conception de la nature qui ne tienne ni de Newton ni de Dieu — du moins du Dieu que les religions proposent. Il refuse la création, dont il voit dans l’évolution des organismes une réfutation invincible. Il repousse, d’autre part, l’explication de la vie par les seules forces physicochimiques.
Ses idées, sur ce point, ne sont pas infiniment éloignées des nôtres. Nous avons sur lui l’avantage d’une foule de faits, découverts depuis son époque. Mais l’idée que nous pouvons nous former de la vie, n’a gagné que de s’exprimer en contradictions plus précises et en énigmes plus nombreuses et plus composées.
C’est en quoi les propriétés de la vie et les caractères de l’être de Gœthe se conviennent si bien.
C’est que Gœthe est tout espoir ; il repousse, il écarte de soi tout ce qui peut affaiblir la volonté de vivre et de comprendre. Il ne recule devant aucune contradiction apparente, si la contradiction l’enrichit. Il brise vivement tous les liens, même les plus tendres ; il veut ignorer tous les maux, même les plus proches, si ces liens, si ces maux lui font craindre de donner plus de vie qu’il n’en recevra de ces impressions. Il se tourne constamment, comme une de ces plantes qu’il aime, vers le plus lumineux et le plus chaud de l’instant…
Les anciens, peut-être, l’eussent figuré sous les espèces ambiguës de ce dieu monstrueux que Rome révérait ; dieu du passage, dieu de la transition, qui contemplait toutes choses possibles par deux visages opposés, JANUS. De Gœthe, IANVS BIFRONS, un visage s’oppose au siècle qui s’achève ; l’autre, vers nous, regarde. Et de même, il pourrait offrir un visage de beauté classique vers l’Allemagne, et un autre d’expression toute romantique, offert à la France.
Mais la même statue étrange peut aussi bien considérer cent autres dualismes ; et fixer d’un double front une étonnante quantité de perspectives symétriques, de profondeurs conjuguées, de visions et d’attentions complémentaires. Car tous les lanus de Rome ne suffiraient pas à représenter toutes les oppositions, tous les contrastes — ou si l’on veut, toutes les synthèses qu’il y a dans Gœthe. C’est presque un jeu de les trouver en lui, et ce jeu fait même douter s’il ne s’était pas fait un système de cultiver exactement les contraires.
L’âme lyrique en lui alterne avec l’âme tranquille et patiente d’un botaniste. Il est amateur, il est créateur ; il est savant et galant ; il combine la noblesse et la candeur à un cynisme que Méphistophélès tient peut-être de Rameau-le-Neveu ; il sait joindre une liberté suprême à la ponctualité et au zèle dans ses fonctions publiques. Enfin, il compose à son gré Apollon et Dionysos, le gothique et l’antique, l’Enfer et les Enfers, Dieu et le Diable ; comme il compose dans sa pensée l’Orphisme et la Science expérimentale, Kant et le Démonique, et toute chose en général avec une autre qui la réfute.
Toutes ces contradictions le surélèvent. Fort de sa puissance vitale ; fort de sa puissance poétique ; maître de ses moyens ; libre, comme un stratège, de ses manœuvres intérieures, — libre contre l’amour, libre contre les doctrines, libre contre la tragédie, libre contre la pensée pure et contre la pensée de la pensée ; libre contre Hegel, libre contre Fichte, libre contre Newton, — Gœthe prend sans effort, sans rival, sa place unique et souveraine dans le monde de l’esprit ; et il l’occupe si manifestement, ou plutôt, il la crée, il en définit les conditions par son être même, si évidemment, qu’il faut bien qu’en 1808 se produise, comme par une nécessité astrologique, cet appel et cette rencontre presque trop désirable, trop faite pour être merveille, et comme trop heureusement commandée par la fatalité poétique, l’appel et la rencontre de Napoléon.
Il faut bien, (songent, peut-être, dans leur mystérieuse absence), les Mères, ces « Déesses inconnues aux mortels et que nous ne nommons qu’à regret », — il faut bien que ces grandes lignes se rencontrent, et que de leur rencontre un grand événement pour l’Esprit soit créé. Il faut que ces deux êtres uniques s’attirent, et qu’il arrive qu’ils se soient vus. Il importe que les yeux admirables et vastes du Poète aient reçu le regard impérial, et que l’homme qui dispose de tant de vies, et l’homme qui dispose de tant d’esprits, se connaissent — ou se reconnaissent.
Gœthe n’a jamais oublié cette entrevue ; certainement son plus grand souvenir et le diamant de son orgueil…
La scène, pourtant, fut très simple ; nous y observons avec intérêt la présence du prince de Talleyrand, et le grand soin que prit ce personnage, si fort considéré par Balzac, d’en noter et d’en contrôler les moindres détails.
La facilité de faire valoir littérairement un tel sujet me fait hésiter à m’arrêter sur lui. Napoléon lui-même conseille de ne pas se faire, comme il dit, de tableaux, c’est-à-dire de ces compositions imaginaires de circonstances, qui se construisent comme d’elles-mêmes, en illusions et en situations trop significatives.
Et cependant, comment ne pas songer ici, et comment ne pas faire leur part au romantisme et à la rhétorique de jadis ? La Sorbonne, d’ailleurs, ni l’Académie n’y répugnent. Il se peut, après tout, que l’antithèse et le parallèle correspondent à quelque nécessité de l’esprit.
Comment ne pas songer ? disais-je.
L’empire qui s’est fondé sur l’intelligence en action et l’empire de l’intelligence à l’état libre se contemplent et s’entretiennent UN MOMENT… Quel Moment !… Quel moment que celui où le Héros de la Révolution organisée, le Démon de l’Ouest, le Fort armé, le Séducteur de la Victoire, celui que Joseph de Maistre disait annoncé par l’Apocalypse, mande Gœthe à Erfurt ; — le mande, et le traite, d’homme, — c’est-à-dire d’égal !
Quel moment ! … C’est l’heure même, 1808, l’instant sans prix où culmine l’Étoile.
C’est un moment qui dit de lui-même à l’Empereur les mots fatals du pacte : ARRÊTE-MOI… JE SUIS SI BEAU. Il est si beau que tous les monarques de l’Europe sont à Erfurt aux pieds de ce Faust couronné. Mais Lui, n’ignore pas que son véritable destin n’est pas, pour le grand avenir, le destin des batailles. Certes le sort du monde est en ses belles mains ; mais le sort de son Nom est aux mains qui tiennent la plume ; et toute sa grandeur à lui, qui ne rêve que de la postérité ; à lui, qui craint sur toute chose les libelles et l’ironie, il sait qu’elle dépend enfin de l’humeur de quelques hommes de talent. Il veut s’assurer les poètes ; et, dans une pensée politique, il assemble autour de soi, à côté des princes de la terre, les plus illustres écrivains de l’Allemagne.
On parle littérature. Werther et la tragédie française sont utilisés pour remplir le temps convenable. Mais il s’agit de bien autre chose. Quoique rien ne fasse sentir dans les propos tout le poids de la coïncidence, de la conjonction d’événements qui met en présence l’Empereur Corse, et l’Homme qui rattache la pensée allemande à la source solaire du classicisme et qui a deviné le secret voluptueux de la pureté formelle, — tout un monde de faits, d’idées, de possibilité charge cette conjoncture… Mais la coquetterie est essentielle à un tel entretien. Chacun veut paraître à l’aise et choisit son sourire. Ce sont deux Enchanteurs qui tentent de se charmer l’un l’autre. Napoléon se fait empereur de l’Esprit, et même des Lettres. Gœthe se fait ici figurer l’Esprit même. Peut-être l’Empereur a-t-il, de la véritable substance de son pouvoir, une conscience plus exacte que Gœthe ne l’imaginait ?
Napoléon savait mieux que personne que son pouvoir, plus encore que tous les pouvoirs du monde ne le sont, était un pouvoir rigoureusement magique, — un pouvoir de l’esprit sur des esprits, — un prestige.
Il dit à Gœthe : Vous êtes un Homme. (Ou bien, il dit de Gœthe : Voilà un Homme.) Gœthe se rend. Gœthe est flatté jusque dans le fond de l’âme. Il est pris. Ce génie captif d’un autre génie ne se déliera jamais. Il sera tiède en 1813 au moment que toute l’Allemagne s’échauffe et que l’empire reflue.
— Vous êtes un Homme. Un HOMME ?… C’est-à-dire : une mesure de toutes choses, et c’est-à-dire : un être auprès duquel les autres ne sont que des ébauches, des fragments d’hommes, — des hommes, à peine, car ils ne mesurent point toutes choses, — comme nous faisons, VOUS ET MOI. II y a en nous, Monsieur Gœthe, une étrange vertu de plénitude, et une fureur, ou une fatalité de faire, de devenir, de transformer, de ne point laisser après nous le monde semblable à ce qu’il était…
Et Gœthe (ceci n’est plus de ma fantaisie), Gœthe songe, et se réfère à son étrange conception du Démonique.
Et en effet, quel personnage que Bonaparte pour un troisième Faust !
En vérité, il existe entre ces deux Augures, ces deux Prophètes des Temps Nouveaux, une curieuse analogie, qui ne se découvre qu’à distance, et une symétrie qui m’apparaît sans que je veuille le moins du monde la solliciter. J’en déduirai peut-être une conception tout imaginaire : mais jugez comme d’elle-même elle se propose. Il suffit de regarder pour l’apercevoir.
L’un et l’autre, ce sont des esprits d’une force et d’une liberté extraordinaires : Bonaparte, déchaîné dans le réel, qu’il mène et traite vivement et violemment, conduisant l’orchestre des faits avec un mouvement furieux, et communiquant à l’allure de la réalité des choses humaines, la vitesse et l’intérêt anxieux d’une fiction fantasmagorique… Il est partout, gagne partout ; même le malheur alimente sa gloire ; il décrète en tout point pour tout point. D’ailleurs, le type idéal de l’Action complète, c’est-à-dire de l’acte imaginé, construit dans l’esprit jusque dans le moindre détail, avec une précision incroyable, — exécuté avec la promptitude et l’énergie totale de la détente d’un fauve, l’habite et le définit exactement. C’est ce caractère, c’est l’organisation de cet Homme pour l’action complète, qui lui donne, sans doute, cette physionomie antique que l’on a souvent remarquée.
Il nous paraît antique comme César nous semble un moderne, car l’un et l’autre peuvent entrer et agir dans tous les temps. L’imagination puissante et précise ne connaît pas de traditions qui l’embarrassent ; et quant aux nouveautés, elle en fait son affaire. L’action complète trouve toujours et partout matière à dominer. Napoléon est capable de comprendre et de manœuvrer toutes les races. Il eût commandé des Arabes, des Hindous, des Mongols, comme il a conduit des Napolitains à Moscou et des Saxons jusqu’à Cadix. Mais Gœthe, dans sa sphère, engage, convoque, manœuvre — Euripide comme Shakespeare, Voltaire et le Trismégiste, Job et Diderot, Dieu lui-même et le Diable. Il est capable d’être Linné et Don Juan, d’admirer Jean-Jacques, et de régler à la Cour du Grand Duc les difficultés de l’étiquette. Et Gœthe et Napoléon, tous deux cèdent parfois, chacun selon sa nature, à la séduction orientale. Bonaparte apprécie dans l’Islam une religion simple et guerrière. Gœthe se grise d’Hafiz : tous deux admirent Mahomet. Mais qu’y a-t-il de plus européen que d’être séduit par l’Orient ?
Tous deux présentent des traits des plus grandes époques ; ils font songer à la fois à l’Antiquité fabuleuse et à l’Antiquité classique. Mais voici un autre point remarquable de ressemblance : ils professent tous deux le mépris de l’idéologie. La spéculation pure ne plaît ni à l’un, ni à l’autre. Gœthe ne veut pas penser à la pensée. Bonaparte dédaigne ce que l’esprit construit sans exiger sanction, vérification, exécution — effet positif et sensible.
Tous deux enfin observent à l’égard des religions une attitude assez comparable, où il entre de la considération et du mépris ; ils entendent en user comme de moyens politiques ou dramatiques, sans distinguer entre elles toutes, et ils n’y voient que des ressorts de leurs théâtres respectifs.
L’un, le plus sage, sans doute ; l’autre, peut-être, le plus fou des mortels ; mais par là, l’un et l’autre, les plus passionnants personnages du monde.
Napoléon, l’âme des coups de foudre, des concentrations d’hommes et de feux préparées dans le secret, exécutées furieusement, agissant par la surprise plus encore que par la puissance, — à la manière des catastrophes naturelles ; — en somme, le vulcanisme appliqué à l’art militaire et même pratiqué dans la politique, car il s’agit, avec lui, de refaire le monde en dix ans.
Mais c’est ici la grande différence ! Gœthe n’aime pas les volcans. Sa géologie les condamne comme sa destinée. Il a adopté le système profond des transformations insensibles. Il est convaincu, et comme amoureux, des lenteurs maternelles de la nature. Il vivra longuement. Vie longue, vie pleine, haute et voluptueuse. Les hommes ni les dieux ne lui furent cruels. Il n’y a pas de mortel qui ait su joindre, avec tant de bonheur, les voluptés qui créent aux voluptés qui dépassent et consument. Il sut donner aux détails de son existence, à ses divertissements, et même à ses moindres ennuis, un intérêt universel. C’est un grand secret que de tout changer en nectar pour les esprits.
Un Sage, — nous dit-on, — Un Sage ? — OUI. Avec ce qu’il faut de diable pour être complet, — et ce qu’il faut enfin d’absolu et d’inaliénable dans la liberté de l’esprit pour se servir du diable, — et finalement le duper.
Vers le soir, au cœur de l’Europe, centre lui-même de l’attention et de l’admiration de tout le peuple des esprits, Centre lui-même de la plus vaste curiosité, Maître le plus savant et le plus noble de l’Art de vivre et d’approfondir le goût de la vie, Polyphile de Génie, Pontifex Maximus, c’est-à-dire grand constructeur de Ponts entre les siècles et les formes de la culture, il vieillit lumineusement, parmi ses antiques, ses herbiers, ses gravures, ses livres, entre ses pensées et ses confidents. Vers le tard, pas un mot qu’il ne dît qui ne devint oracle. Il exerce une sorte de suprême fonction, une magistrature de l’Esprit européen, plus vénérée encore, et plus pompeuse que celle de Voltaire, car il a su profiter de bien des destructions que l’autre avaient accomplies, sans assumer les haines, sans exciter les colères que celui-ci avait soulevées.