Œuvres (Pléiade), tome I
Introduction Biographique
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Le choix des citations de Paul Valéry que l’on trouvera ici aurait pu être différent, sans exprimer de différences sur l’essence profonde de son être ou de sa pensée. On pourra suivre cette pensée tout au long de la vie de l’auteur, à travers des paroles ou des écrits, souvent inédits, extraits de ses notes personnelles et de sa correspondance.
1793
Naissance à Gênes de Giulio Grassi, fils de Charles Grassi et de Laura Bianchi di Lavegna di Castelbianco. Le père de son trisaïeul, Charles Antoine de Grassi, marié à Anne-Marie Visconti, nièce de l’archevêque de Milan, était venu de cette ville se fixer dans la capitale ligure au XVIIe siècle.
1800
Naissance à Capo d’Istria de Jeanne, fille d’Antoine di Lugnani et de Pauline Petronio, issue d’une ancienne et noble famille vénitienne. Les Lugnani, dont on retrouve la trace jusqu’au XIVe siècle, comptent de nombreux capitaines au service de Venise, l’un d’eux connétable sous les ordres de Gattamelata — et des intellectuels. Giuseppe di Lugnani, conservateur de la bibliothèque de Trieste, était considéré comme l’homme de cette ville le plus savant de son époque.
1824
Mariage de Giulio Grassi et de Jeanne di Lugnani, les grands-parents maternels de Paul Valéry.
1825
Naissance à Bastia de Barthélémy Valerj — véritable orthographe du nom, par la suite altéré — fils d’Ambroise Valerj et de Jeanne-Marie Guiatella.
La famille Valerj, originaire de Silgagia, près de Brando, était une famille de marins : un Valerj du XVIe siècle « homme dur et peu patient » combattit à la bataille de Lépante, aux côtés de Cervantès. Elle a possédé longtemps une compagnie de bateaux, rattachée plus tard à la Compagnie Fraissinet,
1831
Naissance à Trieste de Fanny Grassi, dernière fille de Giulio Grassi, et mère de Paul Valéry. Elle a pour parrain le fameux amiral Bandiera, dont les fils Attilio et Emilio, ses amis d’enfance, furent suppliciés et fusillés pour avoir conspiré contre l’Autriche. Sa marraine est la comtesse Grisoni, dont la fille épouse un fils du baron de Neipperg, second mari de l’impératrice Marie-Louise.
1855
Giulio Grassi est nommé consul de Sardaigne, puis d’Italie à Cette. Cinq ans plus tôt et à l’instar de Stendhal qu’il a sans doute connu, il n’avait pas été agréé comme consul à Trieste par le gouvernement de Vienne, en raison de son zèle à la cause de l’unité italienne.
1859
Mort de Mme Giulio Grassi. Pour elle est choisi au cimetière Saint-Charles de Cette — futur « Cimetière marin » — l’emplacement de la tombe où reposera Paul Valéry. Sur une stèle figurent les armoiries de la famille Grassi : lion d’or surmonté d’une étoile sur champ d’argent.
1861
Mariage de Fanny Grassi avec Barthélémy Valéry qui exerce à Cette les fonctions de vérificateur principal des douanes.
1863
Naissance de leur fils aîné, Jules Valéry.
1871
30 OCTOBRE : Naissance de Paul Valéry à Cette, 65, Grande Rue. — Ebranlée par les bombardements de 1944, la façade de sa maison natale a été, depuis lors, entièrement détruite. — Il est baptisé à l’église Saint-Louis, et reçoit les prénoms d’Ambroise, Paul, Toussaint, Jules.
1872
Le premier mot prononcé par l’enfant Valéry est le mot « clef ».
1873
Premier voyage à Gênes. Son père note que « Paolo a été très sage sur le bateau… ».
1874
Paul Valéry tombe dans le bassin du jardin public de Cette où il manque se noyer. — Mort de Giulio Grassi. Son gendre Barthélémy Valéry est alors appelé à gérer quelque temps le consulat d’Italie, et reçoit à cette occasion la croix de chevalier de la Couronne d’Italie.
1876
Paul Valéry entre en classe de onzième chez les frères dominicains. Il y restera pendant deux années.
1878
Il passe par Paris, se rendant à Londres avec ses parents chez la sœur aînée de sa mère, Pauline de Rin : « … Il ne me reste d’autre vestige de ce premier contact avec l’Angleterre qu’une impression de terreur folle
éprouvée dans le musée Tussaud.{1} ». — OCTOBRE : Il entre en 9e au collège de Cette qui porte aujourd’hui son nom : « Ce collège avait des
charmes sans pareils. Les cours dominaient la ville et la mer{2}… »
1880
Dès cette époque, la plupart de ses jeux se passent dans sa tête, et il accuse « un éloignement marqué pour les amusements violents et les exercices de
force{3}… ».
1881
« … J’ai dû commencer vers l’âge de neuf ou dix ans à me faire une sorte d’île de mon esprit, et quoique d’un naturel assez sociable et communicatif, je me réservais de plus en plus un jardin très secret où je cultivais les images qui me semblaient tout à fait miennes, ne pouvaient être que
miennes{4}… »
1882
Huysmans fait part à Mallarmé de son intention d’écrire A rebours, livre qui aura sur Valéry la plus grande influence. — A Paris, 40, rue de Villejust, on commence à construire pour Berthe Morisot et son mari Eugène Manet, frère du peintre, la maison où habitera Paul Valéry pendant quarante-trois années de sa vie — et où il mourra.
1883
FÉVRIER : Mort de Richard Wagner : « … Rien ne m’a plus influencé que l’œuvre de ce Wagner, ou du moins certains caractères de cette
œuvre{5}… » — dira plus tard Paul Valéry. — AVRIL : Mort d’Édouard Manet à Paris. — MAI : Première communion de Paul Valéry en l’église Saint-Louis de Cette. — SEPTEMBRE : Séjour de la famille Valéry à Gênes.
1884
JANVIER : Sur un cahier d’écolier en moleskine noire qui porte la mention « Collège de Cette », Paul Valéry écrit ses premiers vers. — MARS : Il réclame à son frère un dictionnaire de rimes. — Déçu de ne pouvoir poursuivre assez loin ses études mathématiques pour entrer à l’École Navale et satisfaire une vocation née de la contemplation de la Méditerranée, et des spectacles qui se passent chaque jour « sur les frontières de la vie terrestre et de la mer », — il laisse ainsi « dériver cette
passion marine malheureuse vers les lettres et la peinture{6}… ». — OCTOBRE : Il entre en 3e au lycée de Montpellier, après avoir passé avec succès l’examen, mais se montre rapidement démoralisé, très sensible à l’ennui du lycée et « ne pouvant ajuster les idées de beauté, de style, de poésie, d’observations justes et fines, avec ces horaires tambourinés, ces
exercices qui lui semblent absurdes{7}… ». — Il fait la connaissance de Gustave Fourment, élève comme lui de M. Bonnel dans cette classe. — NOVEMBRE : Ses parents quittent Cette pour habiter Montpellier, rue de l’École-de-Droit. — Paul Valéry lit beaucoup alors, découvre Théophile Gautier, Baudelaire, et des ouvrages tels que le Dictionnaire d’Architecture de Viollet le Duc, et la Grammaire de l’Ornement d’Owen Jones, qu’il consulte à la Bibliothèque Fabre. — « L’architecture a tenu une grande
place dans les premières amours de mon esprit{8}… »
1885
MAI : Mort de Victor Hugo que Paul Valéry commence à lire et à admirer.
Les Orientales d’abord, le Rhin qu’« il lit plus de cent fois{9} », — puis
Notre-Dame qui le plonge dans « l’extase gothique{10} ». Il peint toujours. Mais, dira-t-il plus tard « peinture et poésie n’étaient pour moi qu’amusements, et je n’ai jamais pris la poésie au sérieux avant
1891{11}… ». — Avec son père et son frère, il assiste à des cours à l’université sur des sujets variés. Ils vont fréquemment au théâtre, voient jouer Sarah Bernhardt, — Faure dans le rôle de Méphistophélès. — Paul Valéry est premier en composition française, mais n’obtient que le 2e prix de français.
1886
FÉVRIER : La famille Valéry s’installe dans un nouvel appartement, 3, rue Urbain-V. — Paul Valéry poursuit « sans éclat ses études, n’emportant des leçons données que l’horreur des choses prescrites et l’amour de sa
fantaisie{12} ». Mais ses carnets s’emplissent de notes, de vers, et de curieux croquis. Il « dessine, colore, interroge les objets, cherchant la multiple
lumière{13} ». Il étudie « les arts savants du Moyen Age, de Byzance, et
quelque peu de la Grèce{14} ». — Avec son frère Jules, il va souvent se baigner à Palavas, herboriser dans la campagne en compagnie du botaniste Flahault, ou seul, à pied, retourne à Cette pour peindre quelque marine.
1887
JANVIER : Il écrit deux petites pièces de théâtre : Le Rêve de Morgan et Les Esclaves. — MARS : Mort de Barthélémy Valéry. Jules est nommé subrogé-tuteur de son frère Paul. — JUILLET : Première épreuve du baccalauréat. La composition française a pour sujet une lettre d’un seigneur de province félicitant Boileau sur son Art poétique, tout en critiquant la façon dont il parle de Ronsard. Paul Valéry, admissible, se montre très inquiet des épreuves orales, en particulier de celle d’histoire. Il est reçu le 28 juillet. — AOÛT : Il s’embarque à Cette sur le Caïd avec sa famille, et arrive à Gênes. Promenades à la Spezia, et sur toute la Riviera. Visite des curiosités de Gênes avec l’architecte Parodi. Bains à Nervi dont il conservera le souvenir : « … Ces impressions de soleil familier et d’eau mordante, de vie consumée à demi nu, de temps ardemment perdu … longtemps sont
demeurées en moi à l’état de ressource et d’idéal{15}… » Il habite alors chez sa tante Vittoria Cabella, femme du consul de Belgique, dietro il coro di San Luca. Il peint : « J’ai là, superbe dans sa chape d’or, un Grégoire IV
magnifique qui attend les derniers coups de pinceaux{16}…» écrit-il à son ami Fourment, très important pour lui entre 87 et 92, et confident de cette époque, — auquel il envoie et dédie maints sonnets : La Voix des Choses, Pessimisme d’une heure, Solitude, dont ce vers laisse déjà présager toute l’attitude valéryenne : « Et je jouis sans fin de mon propre cerveau. » — Le prélude de Lohengrin qu’il entend pour la première fois, fait sur Valéry la plus grande impression.
1888
JANVIER : Il assiste à une conférence donnée par Charles Gide, oncle d’André Gide et professeur à la faculté de droit de Montpellier. — JUILLET : Il est reçu à la deuxième partie de son baccalauréat avec la mention assez bien. — NOVEMBRE : Il commence ses études de droit, tout en continuant à s’intéresser à l’architecture, et transcrit dans un cahier des définitions empruntées à Viollet le Duc qu’il illustre de dessins techniques précis. — Un article de Charles Viguier lu à cet âge et consacré à « L’épithète subjective » lui restera comme « l’une des seules choses précises qu’il ait
trouvée dans le domaine des Lettres{17} ». Au cours de l’année, il a écrit dix-neuf poèmes, et au mois de décembre, un essai : Conte de Nuit.
1889
Paul Valéry, étudiant en droit, donne une conférence à la faculté sur le Polyptique d’Irminon. — Il commence à s’éprendre de mathématiques et de physique, — de musique aussi, guidé par son ami Pierre Féline qui habite la même maison, et de sa chambre plonge dans celle où Valéry, chaque jour de grand matin, se dirige vers sa table de travail « lentement, le buste et la tête inclinée vers le sol, tel le jeune prêtre allant se recueillir à l’autel… ». — dira ce témoin des premières aubes laborieuses du poète. — AVRIL : Rêve trouvé et envoyé par Jules Valéry à la Revue maritime de Marseille paraît dans le numéro de ce mois, première des publications de Paul Valéry. — AOÛT : Il passe ses vacances au Vigan d’où il écrit à Fourment : « Il y a en moi un atavisme prédominant. Je descends d’une de ces familles de républiques italiennes du XVe siècle — les Galéas Visconti de Milan — et je
vis à cette époque{18}… » — 18 AOÛT : Mort de Villiers de l’Isle Adam. — SEPTEMBRE : Valéry lit La Tentation de Saint Antoine, et A rebours : « Huysmans, le romancier unique me découvrit les décadents, Verlaine,
Mallarmé et les Goncourt{19}. » — Il écrit les Chats blancs et le Conte vraisemblable, — et envoie à Karl Boès, directeur du Courrier libre, un poème, Elévation de la Lune, qui paraît dans le numéro d’octobre, et Quelques notes sur la technique littéraire que la même revue, entre-temps disparue, n’a pas publiées. — 15 NOVEMBRE : Paul Valéry interrompt ses études de droit et entre à la caserne des Minimes à Montpellier pour faire son volontariat au 122e régiment d’infanterie. — Il dédie à Huysmans un poème en prose intitulé Les Vieilles Ruelles. Il a composé dans l’année plus de quatre-vingts poèmes.
1890
Il lit les œuvres de Stuart Merrill, de Leconte de Lisle et Heredia. Mais il écrit bientôt à son ami Albert Dugrip : « … Je sens que le Parnassien qui a d’abord été moi, se dissout et s’évapore… J’ai toujours du reste l’œil sur le Maître, sur l’artiste surnaturel et magique, le plus artiste à mon sens, Edgar Allan Poe, auquel peut pleinement s’appliquer le vers de Mallarmé sur
Gautier : « Magnifique, total et solitaire{20}. » — Février : Conférence de Mallarmé sur Villiers de l’Isle Adam, chez M. et Mme Eugène Manet, à Paris. — 20 MAI : Rencontre de Paul Valéry et de Pierre Louÿs, à l’issue d’un banquet donné à Palavas pour les fêtes du VIe Centenaire de l’université de Montpellier, qui réunit des étudiants de tous les pays. — 26 MAI : Début de la volumineuse correspondance entre Louÿs et Valéry. Celui-ci se plaint à son nouvel ami de ne pouvoir trouver Hérodiade, dont quelques fragments lui ont été révélés, avec le nom de Mallarmé, par des Esseintes, le héros d’A rebours. — 22 SEPTEMBRE : Pierre Louÿs envoie à Paul Valéry trente vers d’Hérodiade copiés de sa magistrale écriture. — Sur les pages mêmes d’un ancien carnet de philosophie, Valéry colle ses poèmes préférés, — sorte d’anthologie personnelle où se trouvent les noms de Darzens, René Ghil, Stuart Merrill (poème sur Wagner), Verlaine, Heredia, Baudelaire, Mallarmé et Rimbaud dont il a copié tout Le Bateau Ivre. — 20 OCTOBRE : Valéry écrit pour la première fois à Mallarmé, et lui envoie deux poèmes : Le Jeune Prêtre et La Suave Agonie, — espérant des conseils « écrits de cette même écriture qui dans Hérodiade, éblouit et
désespère{21}… ». — 24 OCTOBRE : « — Mon cher Poète — lui répond Mallarmé — Le don de subtile analogie, avec la musique adéquate, vous possédez cela qui est tout… Quant à des conseils, seule en donne la solitude… » — La Revue indépendante publie le sonnet Pour la Nuit. — NOVEMBRE : Paul Valéry dit à Louÿs qu’il relit A rebours pour la cinquième fois « Ma bible, et mon livre de chevet. » Il lui envoie Narcisse parle. — Il achève son volontariat, et commence sa deuxième année de droit. — DECEMBRE : Sur les instances de Louÿs, André Gide vient voir Paul Valéry à Montpellier, et lui lit quelques pages des Cahiers d’André Walter. Ensemble, ils vont au Jardin botanique où « assis sur une tombe ancienne… » — celle de Narcissa qui les inspira tous deux — « sous les cyprès nous mangions des pétales de roses, en causant de choses immortelles… ». — En souvenir de cette rencontre, Valéry dédie à Gide Le Bois amical qu’il présente comme une « quelconque suggestion de l’Amitié ». — Il s’associe aux jeunes félibres pour la Sainte Estelle dans un hommage à Mistral. L’un d’eux, Joseph Loubet, traduit Au Bois donnant pour la Cigale d’Or, revue fondée par P. Redonnel qui dirige aussi Chimère où Valéry publie Hélène, sous le pseudonyme de M. Doris, l’année suivante. A partir de cette époque, Paul Valéry signe Paul Ambroise Valéry.
1891
FÉVRIER : Première édition des Cahiers d’André Walter, œuvre posthume, d’André Gide. — MARS : Narcisse parle, premier des trois états du Narcisse de Valéry, paraît dans La Conque, revue fondée par Pierre Louÿs — qui donnera cette même année plusieurs sonnets de Paul Valéry. — Dans L’Ermitage, il publie d’autres poèmes et le Paradoxe sur l’Architecte consacré aux rapports de la musique avec l’architecture : « … Car de subtiles analogies unissent l’irréelle et fugitive édification des sons à l’art solide par qui les formes imaginaires sont immobilisées au soleil dans le porphyre. Le héros, qu’il combine des octaves ou des perspectives, conçoit
en dehors du monde{22}… » — Cet essai est suivi d’Orphée. — 7 AVRIL : Article de Chantavoine dans le Journal des Débats, très élogieux pour Valéry : « Son nom voltigera sur les lèvres des hommes… » — Lettre de Paul Valéry à Mallarmé pour solliciter de. nouveau un conseil, et « connaître si quelques rêveries esthétiques accumulées cet hiver en
province lointaine, n’étaient aventureuses ou illusoires{23}… ». — 5 MAI : Mallarmé répond : « Votre Narcisse parle me charme… Gardez ce ton rare… » — 15 JUIN : Valéry écrit à Gide : « J’ai fait un vers en dormant :
« Assise la fileuse au bleu de la croisée{24}. » Quelques jours plus tard, il lui envoie le poème entier. — 30 JUILLET : Valéry est reçu à la deuxième année de droit. — 19 SEPTEMBRE : Il va à Paris avec sa mère rejoindre son frère Jules. — Ils habitent à l’Hôtel Henri-IV, rue Gay-Lussac. Ils visitent les musées, vont au Théâtre-Français entendre Ruy Bios. — Première visite de Paul Valéry à Huysmans, au Ministère de l’intérieur, rue des Saussaies : « … J’ai causé une heure et demie avec lui, prêtres et mages, — et abominations et littérature. L’homme est déjà très gris, tout hérissé, des yeux qui bougent, la parole ronflante des Flamands, jonchée de mots de
caserne — soudain un large éclair de bienveillance{25}… » — OCTOBRE : Présenté par Pierre Louÿs, il va aussi voir Mallarmé : « … C’est d’abord calme… Puis la mise en train se perçoit… Conversation sur tous les sujets » — notera-t-il. — Sur la poésie, le vers libre, la rime. — « Enfin — Mallarmé parle du Héros littéraire — de sa vie à lui, ignoblement déprimée
par le collège, au moment où il allait donner{26}… » — Louÿs et Valéry vont ensuite retrouver Gide aux Variétés. — 24 OCTOBRE : Retour à Montpellier. — Valéry fréquente le Cercle de l’Association des Etudiants, où il fait la connaissance de Pierre Devoluy et d’André Vincent. Le Bulletin de cette association publiera plusieurs poèmes de Valéry. — 10 NOVEMBRE : Mort d’Arthur Rimbaud.
1892
JANVIER : Le Bois amical paraît dans La Conque, et, dans Syrinx, Épisode. — 5 FÉVRIER : Conférence de Paul Valéry sur Villiers de l’Isle-Adam, donnée à la mairie de Montpellier, sous les auspices de l’Association languedocienne, et à la demande de son président, l’anthropologiste Vacher de Lapouge, auprès duquel Valéry a pesé, mesuré, étudié des centaines de crânes. Au sujet de cette conférence, il écrit : « … A la fin j’ai été obligé d’improviser totalement. Je raconte la mort de Villiers, je scande pour chercher les mots. Des silences funèbres prolongent les réticences dans l’esprit des spectateurs : effet d’émotion… Il y a eu des gens
empoignés{27}… » — MARS : Valéry se plaint à son frère de ne pas être avec lui à Paris : « … Tout m’y pousse, et le travail positif surtout… J’envie un peu tes Champs-Elysées de mardi… Ici, il n’y a que du meilleur
soleil{28}… ». — Le 8 mars, dans Chimère, paraît un article signé M. Doris et intitulé Gloses, sur deux tableaux du musée de Montpellier, — et dans les Entretiens politiques et littéraires, un poème en prose : Purs drames. — MAI : Sous les seules initiales M. D., et dans Chimère encore, Paul Valéry donne la traduction d’un sonnet de Dante, et un peu plus tard, en décembre, une traduction de La visione delle Cerva de Pétrarque. — Charles Maurras écrit dans la Galette de France : « Ce que j’ai vu de lui — Valéry — montre qu’il saura se servir de son art, et sortira de cette virtuosité pure où s’attardent tous ses amis… » — 28 JUILLET : Paul Valéry termine sa troisième année de droit. — 14 SEPTEMBRE : Il part pour Gênes avec sa famille, et descend chez les Cabella, salita san Francesco. — Il a quitté Montpellier après avoir traversé une crise sentimentale aiguë, et se trouve alors en proie au doute et à un grand découragement. Il est prêt à renoncer à poursuivre une carrière littéraire. — 4-5 octobre : Cette résolution et sa volonté de ne pas laisser atteindre son esprit par une trop vive sensibilité, s’affirment au cours d’une nuit d’orage : « … Nuit effroyable — passée sur mon lit — orage partout — ma chambre éblouissante par chaque éclair —
Et tout mon sort se jouait dans ma tête. Je suis entre moi et moi{29}… » —
Il dira plus tard : « … Je m’étais fait un regard{30}. » Mais alors, il s’exprime en ces termes à Gustave Fourment : « … Les deux morts valables de ces jours derniers, le Poète et l’indéfinissable célébrité qui disparurent
ont, pour nos rêveries, le sort qu’ils ont accumulé{31}… » — 15 NOVEMBRE : A ce même ami : « Gênes bellissima ! Hier, à bord d’un vaisseau, un bal où j’étais, — et la présentation au célèbre M. Mylius, l’un des plus grands collectionneurs du monde. Chez lui, c’est un Cluny et une maison des Goncourt, — aux pieds de ces merveilles, toute la mer et les flores
d’ici{32}… » — 26 novembre : Paul Valéry et sa mère arrivent à Paris où les attend Jules Valéry qui prépare l’agrégation de droit.
1893
MAI : Jules Valéry est reçu 4e à l’agrégation de droit. — Son frère l’entraîne à l’Opéra pour entendre la Walkyrie, Avec Pierre Louÿs, il va souvent aux Concerts Lamoureux : Mallarmé est au promenoir, entouré d’une jeunesse enthousiaste «… subissant avec ravissement, mais avec cette angélique douceur qui naît des rivalités supérieures, l’enchantement de Beethoven et
de Wagner{33}… ». — JUILLET : Paul Valéry se rend à Fontainebleau chez son ami Aubanel, qui devait se suicider peu après. — Il écrit à Gide que l’erreur de bien des gens à son égard, est de lui supposer — malgré tout
« une arrière-pensée littéraire{34}… ». Pour lui-même il remarque : « Mon écriture me révèle le changement volontaire qui s’est fait en moi, d’intuitif
concret en intuitif abstrait{35}. » — 22 OCTOBRE : Il suit les funérailles de Mac-Mahon. — 23 OCTOBRE : Retour à Montpellier. Jules Valéry nommé professeur à la faculté de droit de Montpellier s’y installe avec sa famille, 9, rue de la Vieille-Intendance, dans la maison des Intendants du Languedoc. — NOVEMBRE : Paul Valéry fait la connaissance d’Eugène Rouart, ami de Gide, avec qui il se lie rapidement. — « Mes lectures — rares — Une très bonne Histoire du Matérialisme, par Lange. Un bien curieux essai sur le Principe générateur des Constitutions politiques, par J. de Maistre. Et surtout, le passionnant Électro-Magnétisme du dernier grand théoricien
(mort) Maxwell{36} », dit-il. Vers cette époque, il lit aussi les conférences de Sir William Thomson (Lord Kelvin) sur la Constitution de la Matière et écrit à ce sujet : « Sir Thomson a voulu réaliser matériellement ces mécanismes de compréhension. En fer, en cuivre, en verre, il a fait des métaphores. Toute la physique d’aujourd’hui est une métaphore hydraulique, et lui l’a extraite des formes algébriques pour donner aux sens
eux-mêmes, le spectacle de la continuité de la pensée{37}… » — 14 DECEMBRE : Écrivant à Gide et faisant allusion à la crise de 1892, il reconnaît que « l’ancienne tension a fortement contribué au développement
de la conscience, c’est-à-dire de la liberté de voir et de juger{38}… ».
1894
FÉVRIER : Paul Valéry manifeste le désir de se fixer à Paris. Sa famille s’inquiète des carrières qu’il pourra tenter. Il part le 3 mars, se fixe rue Gay-Lussac, dans une petite chambre sévère et nue, sans autres ornements qu’un tableau noir qu’il couvre de calculs et d’équations, et que la reproduction du squelette de Ligier Richer, homme dépouillé de soi-même, et réduit à sa simple structure. Dans cette cellule, André Gide, Henri de Régnier, Pierre Louÿs, ses amis d’alors, viennent le soir pour parler, assis sur le lit ou sur une malle pleine de livres. — 18 MARS : Lettre de Léon Blum à Paul Valéry pour lui demander de publier un de ses sonnets inédits dont Louÿs possède le manuscrit. — Valéry hésite à accepter une place au Collège arménien de Constantinople. — Quelques mois plus tard, il regrette de ne pas être nommé au secrétariat de la Revue de Paris auquel ses amis, et notamment Henri de Régnier, avaient songé pour lui. — 6 JUIN : Il part pour l’Angleterre, et descend chez sa tante de Rin à Londres. Il entre en contact avec quelques jeunes hommes de lettres, va voir Faust par Irving au Lyceum. Représentation où « la machinerie, détails, diableries sont
extraordinaires — mais ni drame, ni art{39}… », écrit-il. Mais « le grand
événement de mon voyage fut ma visite à George Meredith{40} ». Il va le voir à Box Hill, dans sa maison de campagne. — AOÛT : Paul Valéry commence à écrire La Soirée avec Monsieur Teste, à Montpellier, dans la maison des Intendants du Languedoc où est — peut-être — né Auguste Comte et où séjourna la Grande Mademoiselle. — Lettre à son frère Jules. Il y développe longuement le thème d’un article sur Vinci que Mme Juliette Adam lui a demandé pour la Nouvelle Revue, à l’instigation de Léon Daudet. « Il me faudrait pour l’exécuter, appliquer la devise même du Vinci
qui me plaît tant « Hostinato Rigore{41}. » — A cette époque, il voit souvent Heredia, Herold, Fontainas, et tous ceux qui fréquentent assidûment comme lui les « mardis » de la rue de Rome où, devant un paysage de Claude Monet, une esquisse d’Hamlet, et le portrait de Mallarmé par Manet, dans un brouillard de fumée, se distillent les plus rares et précieux entretiens. — De cette année, date le premier cahier connu des 257 cahiers de Valéry, sa « Somme » intellectuelle, où jour après jour, pendant cinquante et une années, il enfermera tout le système de notations et de réflexions qui lui sont particulières. Celui-ci s’appelle Journal de Bord, et porte la mention : Pré-Teste.
1895
Paul Valéry écrit l’Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci : « … Mon article entre dans la partie sérieuse qui est assez difficile et s’attarde… J’ai à combiner les termes suivants, peinture, architecture, mathématiques,
mécanique, physique et mécanismes{42}… » — Ier MARS : Il assiste à un banquet offert à Edmond de Concourt. — L’éditeur Bailly lui demande d’éditer « ses vieux vers ». — 2 MARS : Mort de Berthe Morisot. Valéry qui l’a une seule fois aperçue à la vente de la collection Théodore Duret, l’année précédente, annonce cette nouvelle à son frère Jules : « Est morte une artiste exquise, Mme Manet (Berthe Morisot), dont les tableaux sont
vraiment bien{43}… » — Introduit par Eugène Rouart et ses frères Alexis, Ernest, Louis, auprès de leur père, et souvent reçu dans son hôtel de la rue de Lisbonne qui n’était « depuis le seuil jusqu’à la chambre la plus haute
que peintures exquisément choisies{44} », — Paul Valéry admire chez Henri Rouart, ingénieur, peintre et collectionneur « la plénitude d’une carrière dans laquelle toutes les vertus du caractère et de l’esprit se trouvaient
composées{45}… ». Il le placera parmi les hommes qui ont fait impression sur son esprit. — AVRIL : Suivant les conseils de Huysmans, il se présente au concours de rédacteur au Ministère de la Guerre. Malgré des appréciations peu favorables : « esprit absolument nuageux, vulgaire décadent, un Paul Verlaine dont l’administration n’a que faire… », il est reçu en juin. — AOÛT : Il fait une période de 28 jours à Montpellier. — SEPTEMBRE-OCTOBRE : Il voyage en Italie avec sa famille, visite Venise, Trieste, Padoue, Milan, Pavie : « Tant de villes traversées m’ahurissent. Enfin je stagne un
peu à Gênes{46}… » — OCTOBRE : Mariages d’André Gide avec Madeleine Rondeaux, — et d’Henri de Régnier avec Marie de Heredia. Absent de Paris, Valéry n’assiste pas aux mariages de ses amis. — Il travaille alors à une étude inspirée du conflit sino-japonais, et dédiée à Ferdinand Herold : Le Ya-Li, plus tard publié sous le nom de Yalou. Ses cahiers de 1895 s’appellent Docks, Self Book… etc. — Les Mémoires du Chevalier Dupin où s’ébauche le personnage de Teste datent de la même année.
1896
10 JANVIER : Valéry assiste aux obsèques de Verlaine. — A cette époque, il voit beaucoup Marcel Schwob, retrouve chez lui des écrivains, des acteurs, Marguerite Moreno, Le Bargy, — des journalistes, nombre de gens : « …
Ce qui m’est indispensable. La solitude m’est trop bruyante{47}… » — FÉVRIER : Il rencontre Degas chez Henri Rouart : « J’ai fait avec bonheur la connaissance de Degas, le maître de Forain et de bien d’autres, qui est à la fois très connu et très inconnu… Son œuvre m’intéressait tant, que je voulais, il y a peu de mois écrire une longue étude sur lui en forme de
portrait, quand j’ai appris qu’il n’aimait pas qu’on écrivît sur lu{48}… » — 8 MARS : Exposition de Berthe Morisot à la galerie Durand Ruel, pour laquelle Mallarmé a écrit une préface. — Paul Valéry pense à dédier La Soirée avec monsieur Teste à Degas, — mais, pressenti par Eugène Rouart, Degas refuse. — 30 MARS : Valéry part pour Londres où il a été appelé par les services de presse de la Chartered Company pour traduire divers articles sur l’Afrique du Sud, inspirés par Lord Cecil Rhodes. — Il écrit La Conquête allemande — article demandé par W.-E. Henley, directeur de The New Review. — 18 MAI : Dîner donné au d’Harcourt pour fêter la publication du premier volume de la revue Centaure, dans laquelle paraissent deux poèmes de Valéry : Été et Vue. Les convives signent les exemplaires. Ce sont Debussy, Stuart Merrill, Schwob, Vallette, Rachilde, Colette « et son homme Willy », Léon-Paul Fargue, Paul Valéry, Douglas, l’ami d’Oscar Wilde. — Deux articles sont demandés de Londres à Valéry pour The Art Journal, l’un sur le sculpteur Paul Dubois, gendre de Taine, l’autre sur Houdon. On lui demande aussi une préface pour une édition « nouvelle et meilleure des Liaisons dangereuses de Laclos, un des plus
curieux individus qui aient été{49}… ». — OCTOBRE : Gide corrige les épreuves de La Soirée avec Monsieur Teste, qui paraît dans le second volume du Centaure, dédicacée — après un nouveau refus de Degas — à M. Kolbassine, professeur d’origine russe, agrégé de philosophie, et ami de l’auteur. — Après cette publication, celui-ci écrit à son frère : « Monsieur Teste a — paraît-il — intrigué beaucoup Barrés. Je suis assez content de cet effet de raccourci — mais non pas tant de l’exécution que de cinq ou six idées y incluses. Je crois également que la vue du théâtre très schématique est intéressante. La partie trop peu développée est sûrement l’examen de
l’intelligence du Monsieur{50}… » — Valéry va à la première, d’Ubu-Roi : « Au-dessus de ma tête, J. Reinach semblait le véritable Ubu… Ça a été
vraiment extraordinaire, cette soirée… L’acteur Gémier merveilleux{51}… » — Dîner chez le poète Vielé Griffîn, — un autre chez Gide « qui joue du
piano jusqu’à deux heures du matin{52}… ». — Réveillon chez Heredia : « … On a fait des folies… Heredia a dansé une jota quelconque avec sa fille
aînée{53}… » — Un des cahiers de Paul Valéry daté de 1896 s’appelle Log Book.
1897
JANVIER : La Conquête allemande, essai sur l’expansion germanique, paraît dans The New Review. — Paul Valéry assiste à une messe à Sainte-Clotilde pour l’anniversaire de la mort de Verlaine. — FÉVRIER : Banquet officiel offert à Mallarmé par ses amis et disciples, auquel se rend Valéry sur les instances du Maître. — Mallarmé lui donne les épreuves du Coup de Dés, annotées et corrigées de sa main : « Est-ce que je ne suis pas fou ? Trouvez-vous que ce n’est pas un acte de démence ? » — Valéry écrit Valvins pour l’hommage à Mallarmé auquel s’associent Pierre Louÿs, Henri de Régnier, Claudel, Gide, Rodenbach, Fontainas. — Mallarmé le remercie : « La voile invite dans vos vers qui en sont le frisson, avec plus de blancheur que je ne lui en connus. Tout de vous ce morceau, Valéry, ému et riche abstraitement… » — AVRIL : Paul Valéry est nommé rédacteur au Ministère de la Guerre. — Échange de lettres entre Gide et lui au sujet de Stendhal : « Quant à Lucien Leuwen que j’adore, je vais te prohiber — tel un Louÿs —
d’en dire autre chose que des louanges{54}. » Dans la même lettre, Valéry dit à son ami qu’il étudie « la mathématique de la parole ». — 5 MAI : Il entre au Ministère, à la direction de. l’artillerie où l’on étudie et prépare la fabrication du canon de 75. — Le Mercure de France publie Les Nourritures terrestres d’André Gide, — et plus tard L’Art militaire, essai de Paul Valéry. — 7 OCTOBRE : Valéry va au concert Lamoureux avec Mallarmé qu’il décrira « sortant des concerts plein d’une sublime jalousie ». — « Il cherchait désespérément à trouver les moyens de reprendre pour notre art ce que la trop puissante Musique lui avait dérobé de merveilles et
d’importance{55}. » — 18 OCTOBRE : Mariage de Jules Valéry avec Germaine Descolis.
1898
4 JANVIER : Lettre de Valéry à Fourment sur ce qu’il nomme « Arithmetica Universalis ». Il y envisage les variations et le sort possible des phénomènes mentaux, et leur égalité « relativement à certains états ». — Dans la rubrique « Méthodes » du Mercure de France, il publie un article Analyse de la Sémantique, de Michel Bréal. — Mars : La même revue donne une étude de lui intitulée Durtal sur Là-bas, En route et La Cathédrale. Huysmans le félicite et le remercie. — Valéry commence à écrire « sub lumine » un « Conte singulier » qu’il appelle Agathe. — MAI : Soirée de musique chez les demoiselles Paule et Jeannie Gobillard, et Julie Manet, à laquelle sont conviés Renoir, Degas, Mallarmé… Depuis la mort de Berthe Morisot, sa fille et ses nièces habitent ensemble, 40, rue de Villejust, au quatrième étage. En réponse à leur invitation, Mallarmé adresse un quatrain à l’une d’elles, Jeannie. — 14 JUILLET : Dernière visite de Paul Valéry à Mallarmé, à Val vins : « … Rien ne me disait que je ne le reverrais plus. Il n’y avait point dans l’or du jour de corbeau chargé de prédire… Nous sommes allés dans la campagne. Le poète artificiel cueillait les fleurs les plus naïves… L’air était feu, la splendeur absolue, le silence plein de
vertiges et d’échanges, la mort impossible ou indifférente{56} … » — 9 SEPTEMBRE : Un télégramme de Geneviève Mallarmé apprend à Valéry la mort de son père, Stéphane Mallarmé. — Enterrement à Samoreau. Au cimetière, Paul Valéry est si ému, qu’après quelques mots, il ne peut poursuivre son discours. — 18 septembre : Naissance de Jean, fils de Jules Valéry. — 6 OCTOBRE : « … J’ai dû me rendre à Valvins, sur l’appel de ces
femmes qui restent{57}… » Il raconte ensuite à Gide qu’introduit dans la chambre mortuaire de Mallarmé, sur la table intacte, on lui a montré deux fragments presque finis d’Hérodiade, et le papier « lambeau effrayant d’écriture convulsée » où était griffonné l’ordre de ne rien publier d’inédit, et de brûler ses notes. Avec Gide, Valéry s’occupe de venir en aide aux dames Mallarmé. — Il voit souvent Jean Moréas « délicieux, dernier type
de la race loisir et perfection du vers{58}… ». — DÉCEMBRE : Soirée chez Henri Rouart, rue de Lisbonne, pour le mariage de son fils Eugène avec la fille du peintre Lerolle, nièce d’Ernest Chausson. Dans un petit salon où un portrait de Goya voisine avec des Corot et des Daumier, Degas présente Paul Valéry aux demoiselles Gobillard et Manet. Elles le prient de venir voir chez elles leurs tableaux et un éventail donné par Degas à Berthe Morisot. Valéry devient ainsi l’un des familiers de cette maison où l’art habite tous les murs, et fait aussi partie de la vie : peinture et musique y sont les moyens d’expression.
1899
Mariage de Pierre Louÿs avec Louise de Heredia. — MAI : Le Mercure de France publie un article de Valéry sur La Machine à explorer le temps, de Wells. — 14-15 JUILLET : Chez les dames Mallarmé à Valvins, Paul Valéry retrouve ses amies Paule et Jeannie, et leur cousine Julie dont Mallarmé avait été le subrogé-tuteur : « On a été un peu sous-bois, et faire de
l’aquarelle au bord de la Seine{59}… » — Dans une lettre à son frère, il raconte qu’il a eu un colloque très intéressant avec Barrés et un cousin de Dreyfus, et qu’il leur a exprimé ses idées sur le nationalisme : « Ce triloque
était savoureusement franc… Rien ne vaut la carte sur table{60}. » — Il songe à réunir ses vers en une édition « non courante ». — Comme tous les écrivains de cette époque, et peut-être à l’instigation de Marcel Schwob, Valéry lit Nietzsche. Il lit aussi, en l’étudiant et l’annotant, un ouvrage de G. Cantor sur les Fondements de la Théorie des Ensembles transfinis paru dans l’année. — Décembre : Il quitte la rue Gay-Lussac pour habiter rue de Beaune.
1900
FÉVRIER : Fiançailles de Paul Valéry avec Jeannie Gobillard, dont la mère née Yves Morisot, plusieurs fois représentée par Degas vers 1869, était la fille d’un préfet de Louis-Philippe, et la sœur de Berthe Morisot. — « … M’unir à ce milieu avait été un des projets de S. Mallarmé — écrit Valéry à
Fourment — et cela se fait{61}… » — 26 MAI : Soirée de contrat rue de Villejust, à l’occasion des mariages de Jeannie Gobillard avec Paul Valéry, et de Julie Manet avec Ernest Rouart, — au cours de laquelle se font entendre les musiciens Pablo Casais et Jules Boucherit. — 31 MAI : Les deux mariages sont célébrés en l’église Saint-Honoré-d’Eylau, place Victor-Hugo. Gide est le témoin de Valéry à la mairie, Pierre Louÿs à l’église. — Voyage de noces en Belgique et Hollande : « Sono felicissimo. Je respire dans le vague avec autant de délices que j’en ai eu à le fuir. Il y a aussi le bonheur ou vanité à trouver qu’on peut suspendre une assez vieille
discipline{62}… » — JUILLET : Paul Valéry quitte le Ministère de la Guerre, et, par l’intervention de son ami André Lebey, devient le secrétaire particulier de l’un des administrateurs les plus influents de l’Agence Havas, M. Édouard Lebey, qui est atteint de paralysie. Pendant plus de vingt années, il passera trois ou quatre heures par jour auprès de cet homme impotent, mais lucide, qu’il conseille et remplace dans ses affaires, — ce qui lui donne l’occasion d’entrer en contact « avec divers financiers de haute branche », et d’être particulièrement informé des événements du monde entier. Cette situation lui permet surtout de se réserver beaucoup de temps pour son travail personnel. — AOÛT : Il dit de ce travail : « … D’autre part, j’écris rarement ou récris une phrase du début d’Agathe. C’est
bien dur. Mais où il n’y a pas de gêne, il n’y a pas de plaisir à écrire{63}… » — OCTOBRE : Paul Valéry s’installe avec sa femme et la sœur de celle-ci, le peintre Paule Gobillard, 57, avenue Victor-Hugo. Elles gardent à leur service Charlotte Lecoq, entrée chez elles en 1896 sur les instances de Mallarmé qui estimait beaucoup son père, un voisin cultivateur avec lequel il aimait s’entretenir le soir, à Valvins, au bord de la Seine. Elle consacrera sa vie entière et de rares qualités de cœur et d’intelligence à Paul Valéry et à sa famille ; morte fort âgée en 1956, elle sera enterrée à Samoreau, comme Mallarmé. Un déjeuner chez Pierre Louÿs réunit Debussy et Paul Valéry. Ensemble ils imaginent l’argument d’un ballet qui ne sera pas réalisé. — Dans l’« Anthologie » du Mercure de France, présentée par Paul Léautaud, paraît le Narcisse parle ainsi que d’autres pièces de vers de Valéry. — NOVEMBRE : Paul Fort lui écrit pour le remercier de son poème Ame qui va être publié en décembre dans La Plume. — Odilon Redon fait un portrait au pastel d’après Paule Gobillard.
1901
Mariage de Geneviève Mallarmé avec le docteur Edmond Bonniot. Paul Valéry donne le bras à Mme Thadée Nathanson, femme du directeur de la Revue Blanche, et plus tard du peintre José Maria Sert, elle-même connue à Paris sous le nom de Missia. — 14 JUILLET : Valéry écrit à Gide : «… Je suis
beaucoup plus satisfait de mes éternelles notules que d’Agathe{64}… » — AOÛT : Séjour d’été à Saint-Georges-de-Didonne, près de Royan, et auprès des amis Odilon Redon et Arthur Fontaine. — Rentré à Paris, Paul Valéry va entendre l’Orphée de Gluck : « … Orphée m’a empoigné, surtout le Ier et le IVe actes. Cela a eu le don de toucher en moi une très ancienne roche abandonnée. Je me suis souvenu de l’Orphée que j’avais moi-même chanté jadis, et voulant l’être… quand j’attribuais à mon imagination et à ma
volonté une puissance divine… Je suis rentré lyrique{65}… » — Il écrit aussi à sa femme : « … Tantôt ce fut l’hésitation entre les divers personnages qu’il y a en moi — tantôt l’extrême dégoût né de l’extrême contemplation. Quel chaos ! Quel orchestre bizarre je porte, avec trois ou quatre thèmes capitaux, et un thème de silences singuliers. J’en suis à ne
plus saisir le monde que comme une foule d’instantanés qui se valent{66}. » — Valéry va voir Huysmans, chez les bénédictins qui lui ont offert un appartement rue Monsieur. Il lit son volume De tout qui est fait « d’anciens morceaux amusants… ».
1902
Lettre de Valéry à Henri de Régnier pour le remercier de son nouveau livre de vers : « De ma barque petite et qui tourne éternellement sur son ancre, je me moque des courants. J’admire seulement les navires. Je regarde
s’émouvoir la belle Cité-des-Eaux, je sais où elle va{67}… » — 28 AVRIL : Paul Valéry assiste à la première de Pelléas, donnée dans un tumulte de sifflets et d’applaudissements. — 21 MAI : Il commence une période militaire de 28 jours à Montpellier. — JUILLET : M. et Mme Paul Valéry quittent leur appartement de l’avenue Victor-Hugo pour aller demeurer 40, rue de Villejust, au 3e étage, dans la maison de M. et Mme Ernest Rouart, avec lesquels ils entretiennent les plus étroites relations familiales. — SEPTEMBRE : Gide est toujours le confident de Valéry : « … Sur mes travaux, tant de considérations très différentes m’occupent, tant de commencements ou de chemins se dessinent, que je ne pourrais les exposer clairement. Tu sais qu’il n’y a personne à qui j’aimerais mieux qu’à toi m’ouvrir de mes tentatives. Feuilleter ensemble, dans un coin sûr, un de ces cahiers que je tiens au jour le jour — et dont je fais le seul lien — me plairait très
profondément{68}… » — Ces travaux, ces tentatives sont le fruit des méditations matinales auxquelles, le jour encore à naître, Valéry ne cessera de se livrer, toute sa vie, et en toutes circonstances : « Il n’est pas de phénomène plus excitant pour moi que le réveil… », dit-il. — Il voit fréquemment Degas, Pierre Louÿs, dont les lourdes missives arrivent rue de Villejust pendant les repas, Albert Mockel, Vielé-Griffin, Fontainas, les Mardrus, les Chausson parfois. — Mort de la tante de Valéry, Vittoria Cabella chez laquelle il descendait chaque fois qu’il allait à Gênes. — Cette année a paru Science et hypothèse, d’Henri Poincaré, qui, avec La valeur de la Science et quelques autres livres du même auteur, ne quittera jamais la table de chevet de Paul Valéry. — 2 DÉCEMBRE : Visite à Renoir qui lui parle de l’inutilité, selon lui, d’avoir trop de recherches dans les procédés.
1903
JANVIER : Dans une lettre à Fourment : « Je sais — écrit Valéry — que l’amitié aura été ma grande passion. Je hais public et humanité à proportion du goût que j’éprouve pour les coteries et les quelques-uns… J’ai été heureux en amis — seulement — il y a déjà bien longtemps. Aujourd’hui, le fond du cœur de mon esprit est très désert… A la mort de Mallarmé, ce
cœur-là a été bien atteint. Donc il est{69}… » — JUIN : Valéry va pour la première fois au Mesnil, propriété des Ernest Rouart, acquise par Eugène Manet en 1891, et située près de Juziers, en Seine-et-Oise. Il ira souvent y retrouver les siens pendant les vacances. — JUILLET : A Gide, il parle de Pierre Louÿs, revu après une absence : « … Il m’a paru très bien portant, très vieil-amical. J’ai passé une heure rajeunie et quasi-wagnérienne. Nous avons découvert en causant que nous avions passé tous deux la moitié de la nuit du 11 au 12 avril, à regarder l’éclipse de la lune avec des
jumelles{70}. » Valéry qui observe souvent le ciel dit que « Rien n’illustre mieux l’expression, « loisir Studieux, » que la considération, c’est-à-dire
l’astronomie{71}… ». — 14 AOÛT : Naissance de Claude, fils aîné de Paul Valéry : « Sur le minuit, j’ai eu un fils… Maintenant, je ne sais ce qu’il faut penser et donc je ne pense pas. Sans doute faut-il faire comme lui :
vagir{72}… » — 6 OCTOBRE : II emmène sa mère à Rouen. — Ses travaux le préoccupent toujours : « Et que j’en ai besoin de lumière ! Dans ce dédale inexprimable où je cherche le fil, il faut une fichue lanterne. Je crois qu’on la trouvera… Ce n’est qu’une affaire d’ingéniosité. J’entrevois tant de relations, et d’autre part, une méthode si certaine de simplification que je ne
puis désespérer, — au moins pour d’autres{73}… »
1904
Il écrit un Mémoire sur l’Attention, sujet choisi par l’Académie des Sciences Morales pour l’attribution du prix Saintour. Bien que ce mémoire porte sur certains mécanismes psychologiques dont Valéry poursuit l’étude depuis des années, il trouve le sujet « neuf » pour lui, et se décourage : « L’A. est sur une roche, la quille dans la vase et la coque défoncée. Elle
fume et siffle en vain{74}… » Son travail inachevé, il n’obtient pas le prix. — JUILLET : Il va un soir chez les dames Mallarmé : « Après dîner — raconte-t-il à sa femme — j’ai beaucoup parlé de Mallarmé, comme je sais parler de lui… Alors on m’a montré un manuscrit très ancien, Igitur. C’est un brouillon, notes et morceaux, pour une œuvre en prose. Or, j’ai retrouvé dans ce brouillon les premières traces du Coup de Dés, jusqu’à ce mot même. Mais ce qui m’a très fixé — sur ces papiers informes — c’est un fragment plus achevé, le Minuit. Ce Minuit a bien des points de contact avec Agathe, avec ce qui est fait d’Agathe. De même qu’elle, il est en plusieurs états, avec des reprises, des surcharges, des re-reprises… etc. C’est aussi le noir et le cerveau… Ce qu’il faut comprendre dans ce genre d’amusement ou de torture — c’est qu’il n’est plus question là de talent ou de génie ordinaires, de plaisir à donner ou à recevoir. Ce sont des travaux plus pour l’auteur que pour leur lecteur. Ce sont des monuments de discipline — de suppression — de coercition — d’attention — de pureté et de finesse pure — et, comme dans la géométrie, la forme et le fond doivent
être identiques{75}. » — SEPTEMBRE : Paul Valéry et sa femme vont passer quelques jours à Cuverville, chez les Gide, en Normandie. Conversations, — lectures de poèmes d’Anna de Noailles et de Francis Jammes. On va se baigner au Havre, à Étretat. « Charme des quatre mains avec Gide — dit Jeannie Valéry — Gide sous le grand cèdre pour l’adieu. » — D’une visite à Degas, Valéry rapporte : « Maint souvenir de Manet qu’il raconte avec admiration, émotion et rosserife profonde mêlées. Un mélange si profond,
naturel, si juste de telles couleurs vraies me plaît{76}… » — 26 OCTOBRE : Un dîner réunit Degas et Pierre Louÿs chez les Valéry : « Vous voyez un vieillard maniaque », dit Degas qui s’est mis à table sans attendre l’arrivée de Louÿs. — 17 DÉCEMBRE : Renoir fait cadeau à Jeannie Valéry du portrait qu’il vient de faire d’après elle.
1905
7 JANVIER : Valéry se rend à une soirée chez Adrien Mithouard, directeur à cette époque de la Revue Occident. — FÉVRIER : Il va entendre l’Orfeo de Monteverde, et de nouveau l’Orphée de Gluck, chanté par le célèbre Caron. —
8 AVRIL : Paul Valéry donne à son fils Claude une séance d’ombres chinoises représentant Napoléon, la Mule du Pape, le Diable et ses cornes… qu’il a lui-même dessinées et découpées. — MAI : Il écrit à Léautaud avec lequel il est alors très lié : « Je travaille peu, je ne lis pas. J’attends je ne sais
quel messie{77}. » — SEPTEMBRE : Il passe ses vacances à Montivilliers, en Normandie, et demande à Gide de venir l’y voir : « … Donc, ami, si ton rhume est séché, si ton voyage à Montpellier est éliminé, repars un peu vers
le Sud{78}… » — 3 OCTOBRE : Mort de José Maria de Heredia. — Analysant toujours le « moi pensant » Valéry le définit « une attitude interne, un mode instantané de classer et de distribuer les phénomènes simultanés ou immédiatement voisins par rapport aux réponses qu’ils vont
susciter{79}… ».
1906
7 MARS : Naissance de la fille de Paul Valéry : « Une petite demoiselle
arrive ce matin chez nous{80}… », écrit-il à André Gide. Il la nomme Agathe, du nom de son « Conte singulier » qui, pour lui, s’intitulera désormais Manuscrit trouvé dans me cervelle. Tout en trouvant ce titre « excellent », Pierre Louÿs demande : « Pourquoi fait-il exprès de se brancher sur Poe presque mot à mot ? Divise-le… » — Valéry dit de la nouvelle née : « Et maintenant, quand je pense ce nom, je ne pense plus à
l’autre, — à celle psychologique et si brune et obscure de naguère{81}… » — 24 MARS : Il va à la vente Heredia où le chirurgien Pozzi et Gide se disputent les livres. — JUIN : Période militaire pendant laquelle il note : « Quelle curiosité, plaisir parfois, de n’agir qu’avec le dixième de son cerveau, et, pendant des jours et des jours demeurer sans problèmes, sans
profondeur, sans étendue{82}… » — JUILLET : Il achève un de ses grands cahiers de notes, et le refeuillette « retrouvant toujours mes mêmes énigmes, mes solutions sans cesse reprises, réobscurcies, redégagées, — seul fil de ma vie, seul culte, seule morale, seul luxe, seul capital, et sans
doute placement à fond perdu{83}… » confie-t-il à André Lebey. Il lui raconte aussi ses promenades du matin sur sa bicyclette neuve : « … Sur elle je vire dans le Bois… Je me dissipe et trouve qu’il en faut si peu pour sourire. Je place par-dessus tout la moindre parcelle de bonne humeur… Mon vice est une sorte de sobriété. Je supporte naïvement ce qui
vient{84}… » — SEPTEMBRE : Paul Valéry et sa famille vont en vacances à Fontenay. Il rentre à Paris à bicyclette, après avoir couché à Caudebec. — Relisant Rimbaud, il se déclare « toujours épaté… ». — Paul Valéry rencontre par hasard Degas qui l’invite chez lui, disant : « Monsieur Ange (nom qu’il lui donnait volontiers) — ne venez-vous donc pas dîner avec un vieillard de soixante-douze ans que la sculpture isole et abrège ?… » — Il assiste à l’enterrement de Jean Lorrain : « J’espérais voir tous ses ennemis, — ses victimes, ses débiteurs, ses créanciers, mus par grandeur d’âme,
satisfaction et pose. Mais non{85}… » — Première édition hors commerce de La Soirée avec Monsieur Teste.
1907
7 FÉVRIER : Paul Valéry va voir l’Olympia de Manet, que Clemenceau, à la demande de Claude Monet, vient de faire entrer au Louvre. — MARS : Il note une conversation avec le général Mercier, ministre de la Guerre à l’époque de l’Affaire Dreyfus, — à Notre-Dame, un sermon du R.P. Janvier qu’il rencontre souvent chez les Rouart, et avec qui il a de grandes controverses religieuses, — un bal chez Ambroise Vollard, — un concert d’Isaye et Pugno, qui donne des leçons de piano à Jeannie Valéry. — JUIN : Le peintre José Maria Sert reproche à Paul Valéry de ne pas publier : « Nous sommes dans la danse, il faut danser !… ». — Visite à Renoir, au milieu de ses nus superbes. Les désignant, Renoir dit à Valéry : « … Et maintenant, tant pis si je ne puis plus travailler… » — SEPTEMBRE : Vacances à Plaisance dans l’Aveyron, propriété de Jules Valéry. Albi fait à Paul Valéry une grande impression. — Dans une lettre à André Lebey, Valéry s’interroge : « Pourquoi ne pas voir que l’essentiel en matière extérieure et sociale est acquis depuis des centaines de siècles — immuable en réalité, comme tous les philosophes l’ont vu, senti, redit ! Il faut donc s’interdire toute réflexion approfondie — ou se jeter dans les sciences ou
dans l’art. Pour moi, les mathématiques sont souvent de l’opium{86}… ». — 15 décembre : Valéry et sa femme visitent l’étrange maison que s’est fait construire Gide à Auteuil, villa Montmorency, et que le peintre René Piot a décorée de fresques. Gide demande à Valéry de s’enquérir auprès de Maillol des trois Statues qu’il lui a commandées pour cette maison.
1908
JANVIER : Valéry va entendre La Mer dirigée par Debussy, et Boris Godounov chanté par Chaliapine. Un autre jour Euryanthe : Weber est avec Gluck un des musiciens qu’il aime. Mais nul autant que Wagner : « Telle que je vois son œuvre, elle m’apparaît la seule entreprise dans l’art moderne qui conserve l’équilibre des facultés diverses à exciter dans l’homme et qui en exige la connaissance et l’instinct dans Fauteur… Je reconnais que la
tâche des musiciens est bien difficile après un tel homme{87}… » Jeannie Valéry, et son amie la femme du peintre Charles Lacoste se réunissent souvent rue de Villejust, jouant et chantant pour Valéry le IIIe acte de la Walkyrie, dont lui-même, d’un seul doigt, tente parfois de déchiffrer au piano la ligne mélodique. — 19 MARS : Il écrit à Gide qu’il vient de subir une crise des plus dures « tout intellectuelle » : « J’en suis abîmé… J’en suis rompu. Imagine ce que c’est de trouver, en plein travail, deux ou trois idées les plus chères, les plus originales, les plus centrales — découvertes à
peu près par autrui, utilisées largement{88}… » — 26 MARS : Ravel vient voir Valéry qui le dessine de dos, tandis qu’il exécute sa Sonatine et Elborado del Gracioso. Il dit que La Soirée avec Monsieur Teste a été « une de ses plus profondes impressions ». — 17 MAI : « Vous avez un grave défaut, Valéry, vous voulez tout comprendre… », gronde Degas. A un dîner chez lui où il avoue ne pas connaître Rimbaud, Paul Valéry lui cite quelques vers du Bateau ivre : « Sa mine était une mixture comique (et voulue) de désespoir et de blague — rapporte Valéry à Gide — Mais moi !… Je n’avais pas revu ni remâché ces vers depuis des ans et des ans… Le voilà qui reparaît à l’entrée du port de l’esprit, et je le trouve… inutile… Restent