Œuvres (Pléiade), tome I
Tais-toi
Voila un excellent titre..
un excellent Tout…
Mieux qu’une « œuvre »…
Et pourtant — une œuvre : — « Car »
Si tu énumères — chacun des cas
où la forme et le mouvement
d’une parole, comme une onde,
se soulèvent, se dessinent —
A partir d’une sensation,
d’une surprise, d’un souvenir,
d’une présence ou d’une lacune, …
d’un bien, d’un mal, — d’un rien et de Tout,
Et que tu observes, et que tu cherches,
que tu ressentes, que tu mesures
l’obstacle à mettre à cette puissance,
le poids du poids à mettre sur ta langue
et l’effort du frein de ta volonté,
Tu connaîtras sagesse et puissance
et Te Taire sera plus beau
que l’armée de souris et que les ruisseaux de perles dont prodigue est la bouche des hommes.
LE VIDE ET LE PLEIN
Je mets là ce livre ; je regarde mes objets familiers, je me caresse le menton ; je feuillette ce cahier. — Et tout ceci se passe sans empêchements, comme librement — comme si c’étaient des événements séparés, indépendants, séparés par du vide, et comme sans action les uns sur les autres. Et le livre qui repose là, et la main qui est ici, n’ont pas de liaisons entre eux ; ni le bouton de la porte qui brille — avec les autres choses. — Mais je puis tout à coup voir tout autrement — et vouloir voir que tout ceci se tient comme les engrenages d’un mécanisme, les compartiments d’un parquet — et que chaque modification est rigoureusement une substitution — comme dans un liquide où une molécule ne se déplace qu’une autre ne la remplace. — Rien n’est plus gratuit. Rien n’est plus isolé. Les objets ne sont indépendants qu’en apparence. Leurs distances, leurs non-contacts sont apparences. Et ma sensation de liberté…