Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 134 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Voltaire

 

 

Il m’arrive assez souvent de rêver d’une œuvre singulière, qui serait difficile à faire, mais non impossible, que quelqu’un fera quelque jour, et qui prendrait place dans le trésor de nos Lettres, tout auprès de la Comédie Humaine, dont elle serait un développement désirable, consacré aux aventures et aux passions de l’intelligence. Ce serait une Comédie de l’Intellect, le drame des existences vouées à comprendre et à créer. On y verrait que tout ce qui distingue l’humanité, tout ce qui la relève quelque peu des conditions animales monotones est le fait d’un nombre restreint d’individus, auxquels nous devons de quoi penser, comme nous devons aux laboureurs de quoi vivre.

Nous savons bien, du reste, que chaque nation civilisée, c’est-à-dire chaque nation qui donne à la pensée plus d’importance que n’en tient la pensée dans la vie pratique, est comme signifiée à toutes les autres par quelques noms d’écrivains qui ont élevé son langage à la dignité d’une expression de valeur universelle. On dit Shakespeare, on dit Cervantes, on dit Tolstoi ; et c’est dire : Angleterre, Espagne, Russie.

Mais certains de ces grands noms évoquent non seulement une nation, et non seulement l’idée d’ouvrages admirables, mais encore nous suggèrent des types de la vie créatrice, des caractères comme nécessaires de la Comédie Intellectuelle dont j’ai parlé.

La France est riche en de tels personnages de première grandeur, dont l’entité glorieuse s’accompagne d’une sorte de présence, immortelle, sans doute, mais presque familière. Montaigne, Pascal, Rousseau sont universellement un peu plus que des auteurs : ils sont des exemplaires très divers d’attitudes significatives dans la vie, tellement que nous ne pouvons penser à leur œuvre que nous ne pensions à leur être. Même pour ceux qui ne les ont qu’à peine lus, Montaigne signifie quelqu’un, Pascal signifie quelqu’un, Voltaire aussi. Ce sont des individus significatifs.

Montaigne, Pascal, Voltaire, cette liste, certes, n’est pas complète. Telle quelle, elle suffit à témoigner de la diversité des visages d’un peuple qui n’est point réductible à une race, mais qui se trouve un composé bien plus subtil.

Notre variété paraît des plus vives chez Voltaire. Il avait, je le crains, presque tous les défauts que l’on se plaît à nous donner ; et s’il n’eut pas toutes nos qualités, il en possédait quelques-unes à leur plus haute puissance. Il nous faut avouer ou proclamer — selon les goûts — qu’il est spécifiquement français, inconcevable sous d’autres cieux, je dirai même sous un autre ciel que celui de Paris. Il en résulte que son nom excite encore chez nous, après deux cent cinquante ans, des réactions très sensibles et fortement opposées. Les uns craignent toujours, et ils abhorrent, celui qui prit plaisir à se moquer des objets de leurs croyances, à multiplier des railleries destructrices de la foi, à exploiter la lettre des Écritures contre leur sens profond et leur esprit. Les autres voient en lui l’apôtre de la liberté de la pensée et le défenseur de ces droits sacrés que tout homme se doit d’accorder à tout homme. Après tout, l’Évangile et les Droits de l’homme sont bien d’accord sur l’essentiel : la valeur infinie de la personne. Il semble que la France ne puisse guère se passer de quelque division des idéals et opposition des sentiments, analogues à celle-ci, et c’est pourquoi, qu’on le maudisse ou qu’on l’exalte, Voltaire, de qui le seul nom prononcé précipite aussitôt les éternels et antagonistes constituants de notre vie politique, Voltaire vit, Voltaire dure : il est indéfiniment actuel.

Voltaire a vingt et un ans à la mort de Louis XIV. Il en a quatre-vingt-quatre quand il succombe lui-même, roi de l’esprit européen. Il a mené le deuil d’une époque dont toute l’étrangeté, l’extrême originalité nous échappent, tant nous sommes apprivoisés dès l’enfance avec son langage et son ordonnance imposante. Elle est pompeuse et simplificatrice ; elle compose la logique et l’arbitraire ; toutes les rigueurs de la pensée ; le faste des apparences ; la volonté s’imprimant dans toutes les formes de l’art, poursuivant le naturel par l’artifice et l’obtenant parfois par l’abstraction. Le sévère et le théâtral s’y combinent. Dans la vie du monarque lui-même, une dévotion sincère, une observance exacte des devoirs religieux coexistent avec des passions successives, connues de tous, et dont les fruits illégitimes sont publiquement avoués et prennent place dans les plus hauts rangs de l’État.

Voltaire met ce siècle au tombeau. Mais avec quel respect, par quelle œuvre parfaite, il le dépose dans la gloire ! Il lui donne le nom du Roi. Il est le premier à constater que l’Europe, sous ce règne, a reconnu à notre nation, dans l’ordre des idées directrices et du style général des œuvres de l’esprit, aussi bien que dans les manières, une suprématie que ni les abus, ni les revers, ni l’épuisement final des ressources du royaume, n’avaient fait contester. Et il a l’idée toute neuve et très heureuse d’introduire dans une histoire le tableau de l’état des Lettres et des Arts au temps qu’elle décrit. C’est lui qui a dressé sans erreur et sans omission, sans que la postérité y ait effacé ou inséré quelque nom, la liste de ces grands écrivains que nous appelons nos classiques.

Il est l’inventeur incontestable de cette fameuse et impérieuse notion toute française du Classique, lui qui a pu, vers sa maturité, embrasser d’un regard des plus lucides, l’ensemble désormais achevé et devenant comme un système autoritaire de la perfection, d’une production littéraire du premier ordre. Elle était directement inspirée des plus purs modèles antiques, quant aux structures et à l’économie des effets ; mais nourrie, d’autre part, à la simplicité sacrée de la Vulgate ; mais pénétrée enfin du sentiment de la rigueur qu’un certain goût de la géométrie avait, depuis Descartes, communiqué à plus d’un parmi les honnêtes gens.

Voltaire, néanmoins, va se dépenser pendant toute sa vie, à ruiner, à consumer de tout ce feu qu’il est, ce qui demeurait du grand siècle, de ses traditions, de ses croyances, de ses pompes, mais non de ses œuvres. Entre le temps de sa jeunesse et celui qui le vit disparaître, le contraste est des plus frappants. S’il eût vécu dix ans de plus, cet homme qui a pu voir Louis XIV, aurait vu finir la Terreur, à moins qu’il n’eût péri par elle, avant thermidor.

C’est par quoi il peut faire songer à ce dieu JANUS auquel les Romains donnaient deux visages opposés, et qui était le dieu des commencements et des fins. Mais le visage de Voltaire, homme jeune, considère le crépuscule somptueusement triste, dans la pourpre sombre duquel le Roi Soleil se couche, accablé sous sa gloire et s’abandonnant à la nuit, en soleil solennel qu’on ne reverra plus. Mais l’autre face de ce Janus, le visage du vieux Voltaire, observe dans l’Orient il ne sait quelle aurore illuminant d’énormes nuées. Au ras de l’horizon palpitent bien des éclairs…

Entre les deux termes de sa longue existence, une activité prodigieuse.

Il est l’homme d’esprit par excellence, le plus délié des humains, le plus prompt, le plus éveillé. Tous les autres semblent dormir ou rêvasser auprès de lui. Il passe à travers ses erreurs en homme capable de les exterminer aussi lestement qu’il les épouse. Il interroge en tous les domaines, et il répond de toutes parts. Il prononce sur toutes choses, parfois à l’étourdie, toujours avec cette vivacité qui, chez lui, semble croître avec l’âge. Cet homme est une merveille physiologique. Il est la vitalité même, usant et abusant d’un corps fragile, corps toujours égrotant, en proie aux malaises, aux vapeurs, aux faiblesses, et qui, de maux en maux et de reprises en reprises, le porte à l’extrême vieillesse, au décharnement le plus prononcé, mais possédant jusqu’au dernier jour, des ressorts de réaction comme inépuisables.

Il n’est pas de visage d’homme illustre plus connu, — si ce n’est, peut-être, celui de Napoléon Bonaparte, — que ce visage de vieillard aux joues détruites, aux pommettes si saillantes, aux orbites si profondément creusées que le sourire anatomique qui s’y fixe accuse une tête de mort. Mais, dans les cavités de ces orbites de squelette, brillent des yeux plus vifs que les yeux du commun des vivants, et rien de ridicule au monde, rien d’injuste au monde, rien d’odieux jamais ne leur échappera. C’est qu’il demeure jusqu’à la fin d’une irritabilité exquise. Escorté qu’il est, porté, animé, et comme enivré par cette quantité, cet essaim d’ennemis de toute espèce, qu’il se crée comme par jeu, (mais c’est par nécessité organique, sans doute), il vit littéralement d’adversaires, vivants ou abstraits, et il n’est pas d’homme qui doive davantage à tout ce qui, dans les mœurs, dans les œuvres, dans les êtres, est vulnérable, donne prise à ses traits. S’il commence par manifester les talents d’un remarquable peintre d’histoire, il apparaît bientôt un caricaturiste de génie. Il dessine en quelques mots de si prodigieux fantoches, et si vrais sous la fantaisie, des sages, des mages, des juges, des dames, ou d’étonnants Allemands, qu’on ne peut s’empêcher de penser à notre grand Daumier, et de se plaindre à soi-même que personne jadis n’ait songé à demander à ce puissant artiste d’illustrer Candide ou bien Zadig. C’est là un malheur pour notre art, un de ces manque à gagner, une de ces occasions perdues, que l’esprit se forme et déplore.

Mais la vie même de Voltaire a l’air d’un conte d’entre ses contes. Il y a du vaudeville, de la féerie, des reflets de drame et des apothéoses dans son histoire. Il se fait admirer, adorer, abhorrer, haïr et vénérer, bâtonner, couronner, avec une sorte de maîtrise encyclopédique dans l’art de susciter les sentiments les plus divers, de se créer des ennemis mortels, des dévots et des fanatiques, de n’être indifférent à personne, tandis que rien d’humain ne lui est étranger, et qu’une curiosité jamais satisfaite le tourmente. Tout excite son désir de connaître, de réduire, de combattre ; tout lui est aliment, et lui sert à entretenir ce feu si clair, si vif, où une transmutation perpétuelle s’opère, où les enthousiasmes se succèdent, où le génie de la dissociation résout chaque apparence de vérité qui traîne dans le siècle et qui s’impose encore à la paresse des esprits.

Les philosophes après lui ne voudront point qu’il soit philosophe. Ils lui refusent un titre que toute son époque lui donnait. Ils estiment, sans doute, qu’un philosophe est un homme qui s’attarde sur les termes, comme si les mots avaient plus de consistance et de profondeur que l’espace et l’instant mental où ils s’animent en chacun. Mais Voltaire vole sur eux. Peut-être qu’il ressent trop, de toute sa nerveuse nature, qu’une valeur d’esprit ne dure qu’un éclair, et que l’esprit est vie, et la vie essentiellement transitive.

Non, il n’est pas philosophe. Il est un homme qui s’est essayé dans tous les genres, qui a touché à tout, tragédie, épigramme, histoire, épopée, contes, essais, et cette correspondance innombrable ; un homme qui a mis Shakespeare à la mode, assuré et fixé Racine dans la gloire ; qui a, de son mieux, étudié, célébré et même chanté Newton ; qui a raillé Leibniz, mené contre les religions une sorte de guérilla perpétuelle ; mais élevé et dédié à Dieu même une petite église, à l’entrée de sa demeure de Ferney : DEO EREXIT VOLTAIRE.

Un homme qui a tant écrit, sur lequel on a tant écrit, dont on peut dire tant de bien, tant de mal, — et on n’y a point manqué, — un homme sur lequel Joseph de Maisttre, qui l’admire et qui le déteste, prononce cet arrêt en forme d’antithèse où il combine sa doctrine avec son goût « Je voudrais, dit-il, lui faire élever une statue… par la main du bourreau. » Non, ce n’est point un philosophe que ce diable d’homme, dont la mobilité, les ressources, les contradictions font un personnage que la musique seule, la plus vive musique pourrait suivre, suivre jusqu’à sa fin, jusqu’à cette heure où, ne pouvant tenir ses quatre-vingt-quatre ans en place, il se fait conduire à Paris, au théâtre où l’attend le triomphe. On l’y couronne. Il meurt, et ce briseur d’idoles meurt idole lui-même.

Mais, comme les philosophes l’ont exilé de leur philosophie, les poètes aussi, ceux qui viendront bientôt, les enfants du siècle nouveau, lui refuseront le don divin de poésie. On lui trouvera une sécheresse, un manque de chaleur et de couleur, un scepticisme désolant. Il est vrai qu’il nous semble peu chantant, et ses vers trop conformes au détestable sentiment de d’Alembert, qui osa dire que les meilleurs vers sont ceux qui s’approchent le plus d’une bonne prose. Mais qui sait comment l’avenir jugera les Romantiques à leur tour ? Ronsard, du temps de Voltaire, était dans un état désespéré ; et Racine parut bien languissant vers 1840. Dans l’éternité littéraire, les plus morts ont quelque chance de revivre ; les plus aimés d’un temps sont aussi les plus exposés à s’évanouir assez vite dans les bibliothèques de l’oubli.

Presque tous ces arguments contre Voltaire s’adressent, en somme, au trop d’esprit qu’il eut. Puisqu’il avait tant d’esprit, il était donc superficiel. Puisqu’il avait trop d’esprit, c’est donc qu’il manquait de cœur. Tels sont les jugements du monde. Mais, contrairement au proverbe, tout le monde n’a pas du tout plus d’esprit que Voltaire, et il arrive que tout le monde soit bien sot. Les événements, hélas, trop souvent le démontrent, qui sont finalement des effets de l’action de tout le monde sur tout le monde.

Mais notre homme d’esprit par excellence, tout à coup, et comme il entre au dernier tiers de sa vie, et comme si tout cet esprit ne lui eût été donné, et qu’il ne l’eût exercé, informé, aiguisé et envenimé, pendant quarante ans, que pour s’en faire une arme destinée aux plus nobles combats, se trouve une vocation et une ardeur toutes nouvelles. Sec et superficiel, le dit-on, soit ! Mais combien de gens profonds, combien d’hommes sensibles n’ont pas fait pour les hommes en général ce que fit alors ce sceptique, ce versatile Voltaire ? II faut bien reconnaître que son « sourire hideux » éclaira, esquissa la ruine de mainte chose hideuse.

C’est, pour son immortalité, le fait décisif de sa carrière que sa métamorphose en ami et défenseur du genre humain. A l’âge où les carrières communément s’achèvent, où il était en possession de toute la renommée que les Lettres peuvent donner à quelqu’un, admiré de toutes parts, riche, n’ayant plus qu’à jouir de cette universalité légère qui se jouait dans l’atmosphère encyclopédique de son temps, si enivrant pour l’intelligence, dont ce temps fut l’âge d’or, voici qu’il se transforme en celui que nous célébrons aujourd’hui. S’il fût mort à soixante ans, il serait à présent à peu près oublié, et nous ne serions pas solennellement ici pour rendre hommage à l’auteur de Mérope, de Zaïre et de La Henriade. Nous savons bien que l’objet profond de cette assemblée est moins de commémorer la naissance d’un homme illustre, de rendre hommage à cet homme et à son œuvre, si considérable et étincelante soit-elle, que d’exalter entre nous, Français, ce qui fut sa passion la plus constante et la plus généreuse, celle de la liberté de l’esprit. Nous savons ce que vaut cette liberté. Nous savons ce qu’elle coûte. Mais nous devrions peut-être mieux savoir que son plus digne emploi, et sa preuve, et le gage de sa durée consistent dans les limites qu’elle doit marquer elle-même à son pouvoir très précieux et très redoutable de remettre toutes choses en question. Elle est en péril, cette liberté, elle est perdue, dès qu’elle passe ces frontières parfois difficiles à discerner.

Voltaire entre donc, aux approches de la soixantaine, dans une véritable action politique à base judiciaire. On sait le grand rôle qu’à toute époque ont joué dans la vie publique du pays les débats devant la justice. Il suscite, il crée littéralement, à partir d’erreurs ou d’abus juridiques, une suite d’affaires, auxquelles son prestige et ses talents donnent un retentissement que le temps n’a point amorti. Il rend à jamais célèbres quelques causes dont les noms interviennent encore dans nos conflits vivants. Il développe sur le tard une générosité agissante, une sensibilité inattendue aux exactions légales et aux iniquités qui semblaient jusque-là des effets inévitables (sinon des conditions nécessaires), de l’existence d’une société organisée. Il y avait alors une criminalité que l’évolution des esprits faisait de plus en plus discutable ; mais qui demeurait sanctionnée par des peines atroces ; il y avait une abominable routine de la torture, et une redoutable absence de garanties pour la défense des accusés. Voltaire reprend ces causes à leur source, revient sur les faits allégués ; il les pèse ; il critique les témoignages, compare l’inanité des charges à l’affreux excès de la répression. Il invoque la raison, mais il tire au cœur. Qu’est-ce qui résisterait à l’alliance de la vérité et de la pitié ? L’une et l’autre travaillent en l’homme ce qu’il a de plus humain, ce qui vit en lui quand il est libre d’être soi, quand il est sans haine et sans crainte, comme parle le Code. Mais c’était là intervenir dans le régime régulier de la vie sociale, comme une puissance personnelle non reconnue, qui ose se mesurer à la puissance publique, qui se légitime elle-même, par l’objet noble et la démonstration du besoin supérieur de son intervention et qui s’appuie sur le talent, le talent seul. Je me trompe ! le talent avec le courage et la foi. Il soustrait les affaires dont il s’occupe à l’appréciation étroite, presque machinale, à l’indifférence ou à l’endurcissement professionnel du magistrat, et les porte devant ce juge encore peu conscient de l’être en dernier ressort, encore ignorant de sa compétence comme de son pouvoir, l’Homme. Il traduit la loi devant l’Homme. C’est là, certes, un désordre.

Mais il faut bien qu’il existe, par-ci, par-là, dans la masse de la conscience moyenne d’un peuple, quelque agent d’irritation et de destruction qui dissolve ou corrode les parties mortes, les choses qui furent vraies et qui ne le sont plus ; qui précipite celles qui ne savent pas mourir et qui excite à naître celles qui devraient et pourraient vivre. Il faut bien que ce qui se repose et s’endort dans un bien-être trop égal, dans une possession des moyens ou du pouvoir trop assurée, soit quelquefois traversé dans sa quiétude, et éveillé sur les vices profonds de son état, car il est des maux pernicieux qui ne causent longtemps aucune douleur ; et il est des douleurs que celui même qui les ressent ne sait pas définir, et articuler pour s’en plaindre et pour s’en défendre. Voltaire fut le premier et le plus actif de ceux qui rendirent sensibles à tous des pratiques détectables que l’on ne détestait pas encore, et qui semblaient indivisibles de l’administration de la justice. Il excite des scrupules qui n’existaient pas, une horreur qui ne se connaissait pas elle-même à l’égard de certaines procédures dont une longue habitude révérentielle faisait accepter l’inutile, l’injuste et l’affreuse rigueur, et il devient ainsi une sorte de législateur d’une nouvelle espèce, puisqu’il définit, il institue un crime tout nouveau. Les lois pénales jusque-là ne frappaient que les infractions et les injures faites à l’ordre social, à l’État et à la religion de l’État. Mais Voltaire proclame qu’il est des crimes contre l’humanité, et qu’il en est contre la pensée, et il les décrète d’accusation. Il fait comprendre aussi que le châtiment quelquefois se fait lui-même crime, car le spectacle d’épouvantables supplices réveille et entretient la férocité latente des uns, tandis qu’il transforme aux yeux des autres, en presque innocente victime, celui qui n’était qu’un misérable criminel. Si la puissance publique se passionne, qu’elle s’acharne sur un corps de coupable, si elle épouse la colère ou poursuit une sorte de vengeance, la notion abstraite et pure de l’État rendant la justice en est altérée et dégradée. On s’avise que l’État lui-même est exercé par des instincts qu’il ne devrait pas connaître, et qu’il ne connaît qu’aux dépens de sa raison d’être même.

De ces affaires criminelles dont il s’est soi-même saisi, Voltaire saisit le genre humain. Par le seul pouvoir de la plume, rien qu’avec de l’esprit, il remue, il ébranle toute son époque. (Ceci, quand on y songe, donne un certain vertige.) Il renouvelle le grand assaut dont le XVIe siècle avait déjà donné de formidables exemples : une entreprise intellectuelle isolée qui menace dans leur substance même, quoique naissant et agissant sous la main de celles-ci, les puissances régnantes, le système de forces plus fictives que réelles qui ne subsiste que par l’adhésion plus ou moins consciente des esprits : mais surtout par leur abstention. Un édifice social est d’autant plus solide qu’il demande moins de force pour le soutenir.

Depuis longtemps déjà on savait que la littérature peut s’employer à d’autres fins que le pur plaisir de la lecture. Elle n’est, en principe, que la liberté donnée au langage d’abuser de sa fonction pour offrir aux loisirs des gens les divertissements de la fable ou l’enchantement de la forme. Mais sous le couvert de ces prétextes et de ces espèces séduisantes, et par le détour des agréments et de l’amusement, la critique des mœurs, des lois, des puissants et puissances du jour s’y glisse, et insinue des venins d’autant plus pernicieux qu’ils sont plus délicieux à absorber. Au commencement du XVIIIe siècle, l’esprit partout fermente ; mais il faut encore user de stratagème. Montesquieu se déguise en Persan. Dans une clandestinité absolue, qui doit durer longtemps encore, Saint-Simon invente pour ses Mémoires cette langue extraordinaire dont la morsure et les longues phrases, formées d’étonnants raccourcis, émerveilleront les connaisseurs de l’avenir.

Mais Voltaire, rompu par ses innombrables polémiques personnelles à une escrime plus rapide, moins rigoureuse, aussi dangereuse que l’avait été, cent ans auparavant, celle du redoutable auteur des Lettres Provinciales, s’est créé une prose lucide, offensive et prompte aux dépens du grand style des écrivains compacts et sonores dont sa jeunesse avait été nourrie. Au regard de bien des lecteurs, ces écrivains importants étaient des auteurs difficiles. Ils embarrassaient dans de savantes constructions, trop noblement ordonnées, les esprits impatients ou de médiocre culture, qui se perdaient bientôt dans la déduction de périodes abstraites bien nombrées.

Voltaire substitue aux argumentations massives une tactique de vitesse, de pointes brèves, de feintes, et d’ironie de harcèlement. Il passe du logique au comique, du bon sens à la fantaisie pure, exploite tous les faibles de l’adversaire et l’abandonne ridicule, s’il ne l’a pas finalement rendu tout à fait odieux.

Et c’est ainsi qu’il obtient un résultat considérable qu’on n’a pas assez remarqué. Ce qu’on nomme l’Opinion se formait jusqu’alors autour de la Cour de Versailles ; elle gagnait la Ville, et de là, pouvait, au bout d’un temps, toucher dans les provinces un nombre assez restreint de personnes de l’aristocratie et d’honnêtes gens. Voltaire rompt ce cercle, élargit le champ d’action de la parole écrite. Son style, l’intérêt puissant qui s’attache à ses appels en faveur de la justice et l’espèce de scandale qu’ils produisent, engendrent dans tout le royaume et au delà de ses frontières une quantité de lecteurs. Ce qui était le sentiment de la Cour et de la Ville devient l’opinion du public. On voit toute l’importance et la signification d’une simple modification de la forme : une forme facile a créé le public. Faisons croître encore ce nombre, relâchons encore les contraintes de toute nature du langage ; rendons-le immédiatement accessible à la masse ; empruntons à celle-ci ses expressions familières ou pittoresques, et ce n’est plus le public qu’il faudra dire, en parlant de l’ensemble de ceux que la parole écrite vise, veut émouvoir, convaincre, faire agir. C’est le peuple qu’il faut dire, et c’est là toute la Révolution.

Voltaire est, je crois bien, le premier de ces hommes de lettres qui useront ou abuseront de l’autorité que les Lettres leur ont value, quand, parvenus au comble de cette gloire, ils ne peuvent se tenir d’en désirer une autre qu’ils estiment plus enivrante et plus digne d’être enviée. Ils brûlent de se trouver dans l’univers politique une carrière toute nouvelle, et ils rêvent de faire agir selon leurs idées les hommes qu’ils s’étaient bornés jusque-là à instruire, à émouvoir ou à fournir d’images et de chants. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Zola, saisis, chacun selon sa nature, du démon politique, entreprendront sur leurs contemporains en vue de manœuvrer les événements par les âmes, comme ils avaient manœuvré les âmes par les œuvres purement littéraires de leur génie.

Voltaire, lui, n’avait à espérer ni siège dans une Assemblée législative, ni quelque portefeuille de ministre. Et donc, qu’on le veuille ou non, qu’on l’aime ou non, tout s’est passé, dans ce dernier tiers de sa vie, comme s’il n’eût été guidé et mû que par le seul souci du bien public. S’il revivait… que verrait-il, que dirait-il ?

Je parlais tout à l’heure d’une Comédie de l’intelligence qui serait à écrire, et viendrait se joindre à l’immense Comédie Humaine de Balzac. Mais notre époque engendrera peut-être une affreuse Comédie de la Bestialité. Que ais-je ! C’est une Mythologie que nous mériterions. Nous sommes, nous vivons et nous nous mouvons au milieu de héros et de monstres. Et tantôt ce sont de terribles individus, auxquels tous les sentiments humains semblent étrangers ; tantôt d’inconcevables peuples, chez lesquels la crédulité, la brutalité, la stupidité, cette fois organisées, équipées, disciplinées, et, circonstances inouïes, si dangereusement associées à des vertus de bravoure, et à la conscience de faire aussi bien que possible tout le mal que l’imagination avec la science peuvent inventer ; tantôt, ce sont des problèmes qu’il faut résoudre, à peine de périr, et qui passent en complexité tout ce que les meilleures têtes humaines peuvent saisir et suivre dans leurs calculs, — voilà nos hydres, nos sphinx, nos minotaures, nos méduses ! Mais nous avons aussi nos Thésée et nos Persée… C’est à eux, nos héros, que nous devons à présent d’être ici, et libres de parler en liberté.

Voltaire, cependant, fut aussi, à sa façon, une manière de héros. Mais que pourrait-il aujourd’hui ? Que peut un homme de l’esprit ? Quelle est la voix qui peut à présent se faire entendre au-dessus de toutes les autres, qui dominerait le fracas des explosions, le vacarme des machines, le babillage de la Babel des propagandes propagé de toutes parts, à toute heure et dans chaque maison ? Où est le Voltaire qui incriminera le monde moderne ? On dirait que tous nos efforts de pensée, tous les accroissements inouïs de notre connaissance positive n’ont servi qu’à porter à une puissance écrasante et sauvage les moyens d’en finir avec le genre humain, et d’abord de ruiner en lui les espoirs qu’il conservait depuis des siècles dans l’adoucissement de sa propre nature. Devons-nous consentir enfin que rien d’atroce, rien de barbare, rien de méchamment et froidement médité, ne puisse jamais être considéré comme aboli et définitivement effacé de la terre ? Qu’est devenu l’ordre royal qui abolissait la torture ? Mais que sont devenus les traités et les conventions, les essais timides de La Haye, les organismes et les clauses d’arbitrages que le souhait unanime des hommes, j’entends des hommes à face humaine, avait obtenu de ceux qui les représentent ? Où est le Voltaire, la voix qui s’élevera aujourd’hui ? Et quel Voltaire gigantesque, à la mesure du monde en feu, faudrait-il pour accuser, maudire, ravaler le forfait énorme et planétaire aux proportions d’un crime crapuleux ? C’est qu’il ne s’agit plus, de nos jours, de quelques innocents suppliciés, de victimes que l’on pouvait compter… c’est par millions aujourd’hui que l’on compte — que l’on ne compte même plus les Calas et les Chevalier de la Barre. C’est qu’il ne s’agit plus de faire modifier quelques arrêts de justice et de réformer quelques lois. Il s’agit de toute la structure du monde politique et économique, qui, déjà dans l’état de paix, mal assurée et secouée par l’intervention imprévue de besoins tout nouveaux, balancée entre la surabondance et l’insuffisance, entre l’inertie des habitudes et des situations acquises et la spontanéité désordonnée des créations et des ambitions qui s’éveillent, est en proie à l’incendie universel de la guerre… Et tout ceci compose au regard de l’esprit (quand, par instants, notre esprit se retrouve quelque peu maître de son regard), tout ceci lui propose un chaos de contradictions, une succession de renversements et de retours de la fortune. En quelques mois, il voit l’espoir se changer en désespoir, et le contraire se produire ; il voit l’union la plus étroite tourner à l’antagonisme ; et la victoire se rompre en défaite ; et la défaite se reprendre en victoire.