Œuvres (Pléiade), tome I
Discours au Pen Club
Et c’est enfin en me représentant ce fait si remarquable (quoique assez peu remarqué, me semble-t-il), l’exécution d’un acte, comme aboutissement, issue, détermination finale d’un état qui est inexprimable en termes finis (c’est-à-dire qui annule exactement la sensation cause) que j’ai adopté la résolution de prendre pour forme générale de ce cours le type le plus général possible de l’action humaine. J’ai pensé qu’il fallait à tout prix fixer une ligne simple, une sorte de voie géodésique au travers des observations et des idées d’une matière innombrable, sachant que dans une étude qui n’a pas, à ma connaissance, été jusqu’ici abordée dans son ensemble, il est illusoire de chercher un ordre intrinsèque, un développement sans répétition qui permette d’énumérer des problèmes selon le progrès d’une variable, car cette variable n’existe pas.
Dès que l’esprit est en cause, tout est en cause ; tout est désordre, et toute réaction contre le désordre est de même espèce que lui. C’est que ce désordre est d’ailleurs la condition de sa fécondité : il en contient la promesse, puisque cette fécondité dépend de l’inattendu plutôt que de l’attendu, et plutôt de ce que nous ignorons, et parce que nous l’ignorons, que de ce que nous savons. Comment en serait-il autrement ? Le domaine que j’essaye de parcourir est illimité, mais tout se réduit aux proportions humaines aussitôt que l’on prend garde de s’en tenir à sa propre expérience, aux observations que soi-même on a faites, aux moyens qu’on a éprouvés. Je m’efforce de n’oublier jamais que chacun est la mesure des choses.
DISCOURS AU PEN CLUB
Ce n’est qu’un invité qui se lève… J’ignorais, il y a quelques jours, jusqu’à l’existence du Pen Club. J’admire cette magnifique réunion où je vois des hommes comme Galsworthy, Pirandello, Unamuno, Kouprine et tant d’écrivains de toutes nations, parmi tant d’écrivains de la nôtre.
Mais laissez-moi vous dire quelle étrange impression je ressens, quelle bizarre idée me vient en considérant votre assemblée.
Je trouve cette réunion presque inexplicable. Il y a en elle je ne sais quoi de paradoxal.
La littérature est l’art du langage, elle est un art des moyens de la compréhension mutuelle.
On conçoit que des géomètres, des économistes, des fabricants de toutes races se puissent assembler utilement, car ils sont voués à des études, attachés à des intérêts dont l’objet est unique et identique.
Mais des écrivains !… Mais des hommes dont le métier se fonde directement sur leur langage natal, dont l’art consiste par conséquent à développer ce qui sépare le plus nettement, — le plus cruellement peut-être, — un peuple d’un autre peuple !… Que signifie cette réunion de ceux qui, dans chaque nation, travaillent nécessairement à maintenir, à fortifier, à perfectionner les obstacles les plus sensibles, les différences les plus remarquables et les plus nettes qui isolent cette nation de toutes les autres ? Comment cette réunion est-elle possible ?
Ici, Messieurs, il faut invoquer le miracle. Ce fut, naturellement, un miracle d’amour.
Les diverses littératures sont tombées amoureuses les unes des autres. Et ce miracle n’est pas d’aujourd’hui. Virgile se tendait vers Homère. Et nous, Français, que n’avons-nous aimé ? L’Italie sous Ronsard, l’Espagne sous Corneille, l’Angleterre sous Voltaire, l’Allemagne et le Proche-Orient par les Romantiques, l’Amérique par Baudelaire…, et, de siècle en siècle, comme des maîtresses plus constamment goûtées, la Grèce et Rome. Je considère la Grèce et Rome comme des nations simplement un peu plus éloignées de nous que les autres. Homère n’est encore qu’à quelques billions de kilomètres d’ici. Il faut l’excuser, à cause de cette distance, de n’être pas ce soir parmi nous.
Ces littératures amoureuses se sont recherchées et violemment désirées ; mais, vous le savez, Messieurs, les amants étreignent toujours ce qu’ils ignorent, et peut-être n’y aurait-il point d’amour sans cette ignorance essentielle qui donne, et même qui seule peut donner, un prix infini à l’objet aimé.
Si parfaitement que nous connaissions une langue étrangère, si profondément que nous pénétrions dans l’intimité d’un peuple qui n’est pas notre peuple, je crois impossible que nous puissions nous flatter d’en percevoir le langage et les œuvres littéraires comme un homme du pays même. Il y a toujours quelque fraction du sens, quelque résonance délicate ou extrême qui nous échappe : nous ne pouvons jamais être assurés d’une possession entière et incontestable.
Entre ces littératures qui s’étreignent, demeure toujours je ne sais quel tissu inviolable. On peut le rendre infiniment mince, le réduire à une finesse extrême ; on ne peut pas le déchirer. Mais, par prodige, les caresses de ces littératures impénétrables n’en sont pas moins fécondes. Bien au contraire, elles sont beaucoup plus fécondes que si l’on se comprenait à merveille. Le malentendu créateur opère, et il se fait un engendrement illimité de valeurs imprévues… Notre Shakespeare n’est pas celui des Anglais ; et même, le Shakespeare de Voltaire n’est pas celui de Victor Hugo… Il y a vingt Shakespeare dans le monde qui multiplient le Shakespeare initial, en développent des trésors de gloire inattendus.
Voilà une conséquence assez admirable de l’imparfaite compréhension…
Mais voilà, d’autre part, de quoi justifier assez cette réunion qui me semblait si étonnante tout à l’heure.
On petit d’ailleurs la considérer d’un tout autre point de vue, qui est sans doute un peu plus élevé.
Une telle assemblée d’écrivains de toutes races, tenue cette fois à Paris, me fait songer à la structure même de la France. Il n’est pas de nation plus hétérogène que la nôtre dans le monde, et cependant notre unité est achevée.
La France n’est-elle pas une sorte de préfigure de ce que pourrait être une Europe réunie ?
Permettez-moi, Messieurs, en terminant, de vous rappeler la pensée d’un homme que j’ai infiniment aimé et passionnément admiré. Mallarmé, dont vous savez avec quelle profondeur il a considéré les choses de la littérature, s’était fait toute une métaphysique de notre art.
Il ne pouvait pas se résoudre à le regarder comme un simple divertissement que procurent les écrivains au public. Mais il pensait de toute son âme que l’univers ne pouvait avoir d’autre objet que de produire enfin une expression complète de lui-même. Le monde, disait-il, est fait pour aboutir à un beau livre… Il ne lui trouvait point d’autre sens, et il pensait que tout devant finir par être exprimé, tous ceux qui expriment, tous ceux qui vivent par l’accroissement des pouvoirs du langage, travaillent à ce grand œuvre et en exécutent chacun quelque petite partie…
Ce livre, Messieurs, est de toutes les langues.
Je bois à ce beau livre.
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