Œuvres (Pléiade), tome I
Discours prononcé à l’occasion de la distribution des prix du collège de Sète
Laissez-moi vous dire que si le petit discours à vous faire m’avait quelque temps embarrassé, la visite à Saint-Denis m’a ravi. Je vous dirai même qu’elle m’a enorgueilli.
Je vais assez souvent à l’étranger, et je ne manque pas d’être attristé quelquefois de ce que j’y vois, et que je ne vois pas ici. On me montre des universités, des collèges, des musées, qui me font assez souvent songer sans fierté à quelques-uns des nôtres. Je songe à tout ce que la France a fait, à tout ce qu’elle pourrait faire, et je m’interroge sur l’avenir. Pensez-y quelquefois, chères Demoiselles, qui vivez dans cette demeure dont on ne voit pas la pareille à l’étranger, pensez aux grandes œuvres de la France. Vous êtes sa chair et son sang, vous êtes un peu de son avenir. Il vous suffit ici de lever les yeux de votre livre pour apercevoir les monuments de la grandeur de la nation. Vous vivez, vous jouez, vous travaillez en elle. Soyez-en fières, et pour toujours.
DISCOURS
PRONONCÉ A L’OCCASION
DE LA DISTRIBUTION DES PRIX DU
COLLÈGE DE SÈTE
Votre maître de Philosophie vient, en quelques pages excellentes, de nous rappeler la fonction la plus simple, la plus profonde, la plus générale de notre être, qui est de faire de l’avenir. Tout notre être, et non seulement notre esprit, n’est occupé que de ce qui sera, puisqu’il ne procède que par actes, plus ou moins prompts, plus ou moins complexes. Respirer, se nourrir, se mouvoir, c’est anticiper. Voir, c’est prévoir. Toutes nos sensations, tous nos sentiments nous engagent dans ce qui n’est pas encore ; et même nos souvenirs et nos regrets : penser qu’une chose a été, c’est définir un temps futur qui doit l’exclure. L’avenir se confond en chacun de nous avec l’acte même de vivre. Un être est vivant pour autant qu’il vivra encore, ne fût-ce qu’un instant ; et ceci signifie à la réflexion que les circonstances qui nous entourent ne changeront pas excessivement dans cet instant suivant. La vie, en somme, n’est que la conservation d’un avenir.
Notre esprit, qui est vie, développe devant nous, selon toutes ses ressources de savoir, de logique et d’analogies, l’image toujours changeante du possible. Mais ce que nous savons le mieux et qui constitue la puissance de cette image, c’est ce que nous souhaitons et c’est ce que nous craignons. Notre avenir du moment est une invention de nos vœux, de nos besoins, de nos refus ou de nos répugnances, que nous tentons d’ajuster à la connaissance que nous avons de notre milieu et du monde qui nous entoure. Plus nous connaissons ce milieu, plus notre création perpétuelle de l’avenir, cette poésie intime qui se produit naturellement en tout homme venant en ce monde, se restreint, se réduit en se précisant. C’est pourquoi cette activité intérieure qui dépend de notre époque, de notre culture, de notre situation et de nos forces, dépend si grandement de notre âge, comme votre professeur vous l’a si clairement montré tout à l’heure. L’âge réel d’un homme pourrait se mesurer par l’exercice de la fonction-Avenir de son esprit.
En somme, nous ne pouvons nous empêcher de prévoir. Notre organisme est comme un système d’appareils de prévision automatiques. Chaque souffle espère. Spiro, spero. Chaque acte vital n’a pour ressort que sa conséquence. Et notre esprit ne fait que se transformer constamment en figures de ce qui peut être, de ce qui doit être ou ne doit pas être : il désire, il redoute, il devance : il se meut, en quelque sorte, autour du moment, comme une abeille autour de cette fleur du jour même, qu’Horace conseillait de cueillir : CARPE DIEM.
Mais voici qui est bien remarquable : s’il est de notre essence de prévoir, si notre action l’exige, il n’est pas moins essentiel que nous ne puissions prévoir exactement. Il faut que nous prévoyions ; mais il faut que cette prévision soit incertaine, et que nous la sachions telle. Nous ne pouvons pas nous concevoir privés de l’idée d’un temps suivant, et nous ne pouvons nous concevoir connaissant avec certitude la suite des événements futurs de notre vie, et la vivant, avant que de la vivre, comme on lirait la partition d’un ouvrage de musique avant que de l’entendre. L’idée seule de cette prescience est absurde. Peut-on se figurer un homme sans l’espoir, sans l’hésitation, sans toutes ces combinaisons du certain avec l’incertain, d’hypothèses, de doutes et des probabilités les plus différentes, qui constituent la plus grande part de notre activité mentale ?
Croyez donc bien, chers Jeunes Gens, que je n’ai pas prévu, bien longtemps avant votre naissance, que je dusse revenir un jour dans ce Collège, sous les apparences brodées d’un Membre de l’Institut.
Je n’avais assurément pas la moindre notion de l’existence de cet illustre Corps de l’État, le 2 ou le 3 octobre 1878, quand je suis monté jusqu’ici, la main dans la main de mon père ; assez anxieux, mais assez curieux de la suite de cette grande aventure, prêt à rire, et non loin de pleurer. Il me souvient encore des premières sensations de ma vie scolaire : l’odeur spécifique des cahiers vierges et des moleskines cirées des cartables, le mystère des livres tout neufs, roides et presque impénétrables d’abord dans leur armure de colle et de carton ; mais qui deviennent assez vite des albums où la vie s’inscrit sous forme de taches, de figures étranges, de notes, de marques et de repères, parfois d’imprécations. Je ne prétends pas, Jeunes Gens, qu’il faille salir les livres pour leur donner l’air d’avoir vécu. Je ne tiens pas le moins du monde à me brouiller avec les Bibliophiles. Mais laissez-moi vous dire que rien ne touche plus le cœur d’un écrivain que de trouver couvert de notes, — et même d’injurieuses notes, — bordé de traits, le dos rompu, et les pages cornées, quelque exemplaire de l’un de ses ouvrages. Le vrai lecteur, avouons-le, ne respecte que l’esprit.
Je me retrouve donc ici, après cinquante-sept ans que j’y suis entré, et il me semble reconnaître en moi, non seulement ces sensations du commencement des études organisées, mais plus profondément, les émotions enfantines et les réactions qui leur répondent dans l’être jeune offert aux incidents de la classe et de la cour. Dès l’entrée, il reçoit ses premières leçons de psychologie, de politique, de sociologie, dans ce milieu, qui a ses lois, ses rites, ses coutumes, et une curieuse diversité de hiérarchies : on y reconnaît, par exemple, une autorité musculaire et une autre intellectuelle, une valeur qui est attribuée par les maîtres, et une autre par l’opinion des camarades. Elles ne coïncident pas toujours…
Il me souvient aussi de ces tâtonnements entre les sympathies et les antipathies au milieu de tant de nouveaux visages, qui sont nos premières expériences dans la connaissance des hommes ; et de ces impressions très intimes que nous apprenons à réprimer et qui nous gouvernent si impérieusement. Nous éprouvons les émois de l’infraction, les angoisses de la concurrence, la torture du problème inintelligible, du texte impénétrable, du mot qui manque à l’esprit, et toutes les agitations de la sensibilité par des circonstances dont la puérilité ne diminue point la puissance.
Même, la vie intérieure s’introduit (ou du moins s’introduisait alors), dans l’âme de l’écolier, par certaine pénalité que l’adoucissement des mœurs a peut-être fait rayer de vos codes. Je ne vous cacherai pas qu’il m’est arrivé de passer ici quelques heures, le nez au mur et les bras croisés. Cette cure de silence et d’immobilité en station verticale, n’est sans doute plus à la mode, car toutes les bonnes choses se perdent. Le Piquet de jadis avait pourtant ses vertus. Se taire, quelle leçon !… Contenir les mouvements et les bonds qui naissent d’une jeune énergie et qu’il faut que l’esprit oblige à se résorber, quelle notion plus immédiate de la durée… Et la contemplation des accidents du badigeon de la muraille, quelle occasion de rêverie !…
Ainsi, le Revenant que je suis, sur cette colline, qui m’est chère à cause de vous et qui m’est sacrée à cause des morts, trouverait donc ici ce mélange de permanence et de changement qui nous permet, je vous l’ai dit, de prévoir en quelque mesure, — assez pour pouvoir agir ; pas assez pour nous réduire à l’automatisme.
Mais parmi ce qui a profondément et même terriblement changé, depuis mon temps, je trouve cette condition capitale de la vie des jeunes, qui est précisément l’idée qu’ils peuvent se faire de leur avenir.
Nous revenons par là à la philosophie de tout à l’heure, mais sous un tout autre aspect.
Que faites-vous ici, chers Camarades ? Vous y faites de la préparation à une vie. Mais une préparation suppose une conjecture. Tout enseignement implique une certaine idée de l’avenir et une certaine conception des êtres qui vivront ce lendemain.
C’est ici que les choses s’obscurcissent. Votre situation, je vous le dis, sans joie et sans ménagements, est bien plus difficile que ne le fut la nôtre. Votre destin personnel, d’une part ; le destin de la culture, d’autre part, sont aujourd’hui des énigmes plus obscures qu’ils ne le furent jamais.
Les études, jadis, conduisaient assez régulièrement à des carrières où la plupart arrivaient à s’établir. Entreprendre ses études, c’était, en quelque sorte, prendre un train qui menait quelque part (sauf accidents). On faisait ses classes ; on passait, quitte à s’y reprendre, ses examens ou ses concours. On devenait notaire, médecin, artilleur, avocat ou fonctionnaire, et les perspectives offraient à qui prenait quelqu’une de ces voies, déjà bien tracées et jalonnées, un sort à peu près sûr. Les diplômes, en ce temps-là, représentaient une manière de valeur or. On pouvait compter sur le milieu social, dont les changements étaient lents, et s’effectuaient, d’ailleurs, dans un sens assez facile à pressentir. Il était possible, alors, de perdre un peu de temps aux dépens des études : ce n’était point toujours du temps perdu pour l’esprit, car l’esprit se nourrit de tout, et même de loisir, pourvu qu’il ait cet appétit où je vois sa vertu principale.
Hélas ! Jamais l’avenir ne fut si difficile à imaginer. A peine le traitons-nous en esquisse, les traits se brouillent, les idées s’opposent aux idées, et nous nous perdons dans le désordre caractéristique du monde moderne. Vous savez assez que les plus savants, les plus subtils, ne peuvent rien en dire qu’ils ne se sentent aussitôt tentés de se rétracter ; qu’il n’est de philosophe, ni de politique, ni d’économiste qui puisse se flatter d’assigner à ce chaos un terme dans la durée, et un état final dans l’ordre et la stabilité. Cette phase critique est l’effet composé de l’activité de l’esprit humain : nous avons, en effet, en quelques dizaines d’années, créé et bouleversé tant de choses aux dépens du passé, — en le réfutant, en le désorganisant, en refaisant les idées, les méthodes, les institutions, — que le présent nous apparaît comme une conjoncture sans précédent et sans exemple, un conflit sans issue entre des choses qui ne savent pas mourir et des choses qui ne peuvent pas vivre. C’est pourquoi il m’arrive parfois de dire sous forme de paradoxe : que la tradition et le progrès sont les deux grands ennemis du genre humain.
Le monde est devenu, en quelques années, entièrement méconnaissable aux yeux de ceux qui ont assez vécu pour l’avoir vu bien différent. Songez à tous les faits nouveaux, — entièrement nouveaux, — prodigieusement nouveaux qui se sont révélés à partir du commencement du siècle dernier.
Tenez, je vous ferai ici un petit conte pour bien accuser la pensée que je vous propose, et qui est, en somme, l’entrée du genre humain dans une phase de son histoire où toute prévision devient — par cela seul qu’elle est prévision — une chance d’erreur, une production suspecte de notre esprit.
Veuillez donc supposer que les plus grands savants qui ont existé jusque vers la fin du XVIIIe siècle, les Archimède et les Newton, les Galilée et les Descartes, étant assemblés en quelque lieu des Enfers, un messager de la Terre leur apporte une dynamo et la leur donne à examiner à loisir. On leur dit que cet appareil sert aux hommes qui vivent à produire du mouvement, de la lumière ou de la chaleur. Ils regardent ; ils font tourner la partie mobile de la machine. Ils la font démonter, en interrogent et en mesurent toutes les parties. Ils font, en somme, tout ce qu’ils peuvent… Mais le courant leur est inconnu, l’induction leur est inconnue ; ils n’ont guère l’idée que de transformations mécaniques. « A quoi servent ces fils embobinés ? » disent-ils. Ils doivent conclure à leur impuissance. Ainsi, tout le savoir et tout le génie humain réunis devant ce mystérieux objet, échouent à en découvrir le secret, à deviner le fait nouveau qui fut apporté par Volta, et ceux que révélèrent Ampère, Œrsted, Faraday et les autres…
(N’omettons pas, ici, de remarquer que tous ces grands hommes qui viennent de se déclarer incapables de comprendre la dynamo tombée de la terre aux enfers ont fait exactement ce que nous-mêmes faisons, quand nous interrogeons un cerveau, le pesant, le disséquant, le débitant en coupes minces et soumettant ces lamelles fixées à l’examen histologique. Ce transformateur naturel nous demeure incompréhensible…)
Remarquez aussi que j’ai choisi, dans mon exemple de la dynamo, des esprits de première grandeur, qui se trouvent réduits à l’impuissance, à l’impossibilité radicale de s’expliquer un appareil dont la conduite et l’usage sont familiers aujourd’hui à tant d’hommes et qui, d’ailleurs, sont devenus indispensables à la vie sociale.
Songez quel effort d’adaptation s’impose à une race si longtemps enfermée dans la contemplation, l’explication et l’utilisation des mêmes phénomènes immédiatement observables depuis l’origine !
En somme, nous avons le privilège, — ou le grand malheur, — d’assister à une transformation profonde, rapide, irrésistible, totale de toutes les conditions de la vie et de l’action humaines. Elle amorce sans doute un certain avenir, mais un avenir que nous ne pouvons absolument pas imaginer. C’est là, entre autres nouveautés, la plus grande, sans doute. Nous ne pouvons plus déduire de ce que nous savons, quelque figure du futur à laquelle nous puissions attacher la moindre créance. Nous ne voyons, de toutes parts, sur cette terre, que tentatives, expériences, plans et tâtonnements précipités dans tous les ordres. La Russie, l’Allemagne, l’Italie, les États-Unis sont comme de vastes laboratoires où se poursuivent des essais d’une ampleur jusqu’ici inconnue ; où l’on tente de façonner un homme nouveau ; de faire une économie, des mœurs, des lois et jusqu’à des croyances nouvelles. On voit partout que l’action de l’esprit créant ou détruisant furieusement, multipliant des moyens matériels d’énorme puissance, a engendré des modifications d’échelle mondiale du monde humain, et ces modifications inouïes se sont imposées sans ordre, sans frein ; et surtout sans égard à la nature vivante, à sa lenteur d’adaptation, à ses limites originelles. En un mot, on peut dire que l’homme, s’éloignant de plus en plus, et bien plus rapidement que jamais, de ses conditions primitives d’existence, il arrive que tout ce qu’il sait, c’est-à-dire tout ce qu’il peut, s’oppose fortement à ce qu’il est.
Et alors, que voit-on à présent ? Que constate chacun de nous dans sa propre existence, dans les difficultés qu’il trouve à la soutenir, dans l’incertitude croissante du lendemain ? Chacun de nous sent bien que les conditions se font de plus en plus étroites, de plus en plus brutales, de plus en plus instables, — tellement que, au sein de la civilisation la plus puissamment équipée, la plus riche en matière utilisable et en énergie, la plus savante en fait d’organisation et de distribution des idées et des choses, voici que la vie individuelle tend à redevenir aussi précaire, aussi inquiète, aussi harcelée, et plus anxieuse, que l’était la vie des lointains primitifs. Les nations elles-mêmes ne se comportent-elles point comme des tribus étrangement fermées, naïvement égoïstes ?
Tout ceci rend poignante et pleine de dangers la contradiction qui existe à présent entre les diverses activités de l’homme ; la nature matérielle lui est de plus en plus soumise : il a profondément transformé ses notions du temps, de l’espace, de la matière et de l’énergie. Mais il n’a presque rien su reconstruire dans l’ordre spirituel et social. Le monde moderne, qui a prodigieusement modifié notre vie matérielle, n’a su se faire ni des lois, ni des mœurs, ni une politique, ni une économie, qui fussent en harmonie avec ces immenses changements, ses conquêtes de puissance et de précision.
Le malaise actuel me paraît donc être une crise de l’esprit, une crise des esprits et des choses de l’esprit. Nos esprits sont pénétrés d’habitudes que les bouleversements rapides des dernières années ont déconcertées sans les détruire ; et nous portons aussi le poids des erreurs sur l’avenir commises par les hommes qui nous ont précédés et qui peut-être ne pouvaient guère ne pas les commettre.
En voici un exemple qui me paraît bien significatif.
En 1881, Bismarck est au faîte de sa gloire et de son autorité. Il est en vérité l’arbitre, presque le maître de l’univers politique. Il convoque à Berlin un congrès où tous les ministres des Affaires étrangères d’Europe sont appelés. Il s’agit de régler le sort de l’Afrique et le partage des terres encore libres ou disputées qui s’y trouvent. Bismarck n’exige rien pour son pays. Il suggère à la France d’étendre sa domination sur la Tunisie. Il donne le plus riche morceau de l’Afrique, le Congo, le Katanga, à Léopold II, roi des Belges. Il ne lui vient pas à l’esprit que dans fort peu d’années l’Allemagne exigera des colonies et s’engagera bientôt dans une politique d’expansion mondiale qui conduira fatalement à la guerre et à la ruine de son œuvre.
C’est que Bismarck, quel que fût son génie et sa faculté de prévoir, était à son insu dominé par une vision des choses formée, et comme solidifiée, par son éducation. Il voyait l’Europe et le monde selon l’histoire et la science politique et économique qu’il avait apprises dans la première moitié du XIXe siècle. Il a agi selon sa jeunesse.
Mais cette considération, mes Amis, me ramène au Collège et à vous. Me sera-t-il permis de songer un peu à ce que vous faites ? Et puis-je faire réflexion sur l’Enseignement ?
Que va dire M. le Ministre de l’Éducation si je me mêle de ses affaires ? L’ancien élève Roustan est sans doute un vieil ami de l’ancien élève Valéry. Le ministre et l’académicien se rencontrent assez souvent dans des solennités dont la solennité ne les empêche pas de se sourire, — et dans ce sourire, chers Camarades, croyez bien que le souvenir du vieux collège entre pour quelque chose. Nous nous revoyons ici même.
Puis-je donc avancer ici très timidement certaines vues hardies ? Puis-je penser tout haut, sans risquer de choquer M. le Recteur (qui a bien voulu venir de Montpellier assister à cette cérémonie), ni MM. les Doyens, et ni M. le Principal du Collège, ni M. le Maire, qui ont pris l’initiative dangereuse de m’appeler ici pour que j’y prenne la parole ?
Mais non… Que tout le monde se rassure. Je ne dirai pas que tout notre enseignement exige une réforme des plus profondes. Ce serait l’opinion d’un profane, d’un amateur, et il faut se garder de ces gens-là. Il ne faut écouter jamais que les hommes compétents, qui sont les hommes qui se trompent dans toutes les règles. Voyez encore Bismarck deux fois nommé.
Je dirai seulement, sur cette question si délicate de l’Enseignement, ce que je pense à l’occasion de toute question actuelle. Tout doit, ou devrait, dépendre de l’idée que l’on peut se faire de l’homme, l’homme d’aujourd’hui, ou plutôt l’homme prochain, l’homme qui est en vous, mes chers Jeunes Gens, qui grandit et se forme en vous. Cette idée, où est-elle ? Si elle est, j’avoue ne pas la connaître. Est-elle le principe des programmes en vigueur ? Constitue-t-elle l’âme des méthodes ? Estelle (si elle est) la lumière de ceux qui forment nos professeurs ? Je le souhaite. Je l’espère. Mais si elle n’est pas, si (comme quelques mauvais esprits le prétendent) notre enseignement participe de notre incertitude générale, et n’ose pas considérer qu’il s’agit de faire de vous des hommes prêts à affronter ce qui n’a jamais été, alors ne faut-il pas songer à cette réforme profonde dont je parlais tout à l’heure, — discrètement ?
N’oublions pas que la concurrence la plus pressante est une des dures conditions du temps actuel. Jusque dans la science, jusque dans les sports, les nations se disputent chaque jour la prééminence. Cette lutte existe aussi dans la formation de la jeunesse, et il est hors de doute que cette formation aura les plus grandes conséquences. Or, les hommes de demain, en Europe, qui sont les enfants et les adolescents d’aujourd’hui, se divisent en groupes bien différents. Dans trois ou quatre grands pays, la jeunesse tout entière est soumise à un traitement et à un entraînement de caractères très divers, quant aux doctrines, mais tout à fait comparables quant au dessein de faire des hommes adaptés à une structure sociale et à des fins nationales bien déterminées. L’État se fait ses hommes. Je ne crois pas que la culture y gagnera. Mais je considère que nous ne pouvons pas ne pas observer que nos enfants se trouveront demain en face de ces hommes nouveaux ; façonnés, dressés selon des plans systématiques, et constituant des populations d’éducation homogène, adaptées à l’économie et aux conditions de la vie moderne. J’ai grand peur que la liberté de l’esprit et les productions les plus délicates de la culture ne pâtissent de ce forcement des intelligences ; mais c’est là un fait considérable, que je ne puis m’empêcher de voir, et sur lequel je crois bon que nous méditions un peu, nous autres Français.
Toutefois ne croyez pas que je désespère le moins du . monde. Je connais nos ressources, que nous avons assez montrées il n’y a pas si longtemps. Je voudrais seulement que nous les mettions en œuvre avec plus de suite, et non seulement sous la pression des dangers.
Je voudrais, Jeunes Gens, que vous sentiez vos forces. Votre éducation aura donné son fruit le plus précieux, si vous parvenez à donner à ces connaissances très diverses que vos excellents maîtres vous enseignent, à ces auteurs que l’on vous explique, quelque valeur toute personnelle. Ce n’est pas tant la quantité du savoir qui importe, que la part que vous lui donnez en vous. Votre affaire et votre intérêt, est de vivifier toute cette matière intellectuelle. Un peu de savoir et beaucoup d’esprit, beaucoup d’activité de l’esprit, voilà l’essentiel.
Et puis, regardez par-dessus les toits : vous avez une grande chance, dans ce Collège. Si vos yeux s’élèvent au livre ou du cahier, ils se posent sur la mer. Quant à moi, je dois beaucoup à ce regard de mes premières années d’élève de ce Collège. J’ai eu, moi aussi, la chance d’avoir, comme à la disposition de ma distraction, la vue de cette mer et de ce port tourné vers l’Orient. Il m’arrive parfois d’en parler fort loin d’ici, dans mes conférences à l’étranger ; et l’on me demande assez souvent : Qu’est-ce que Sète ?
Je suis d’abord assez vexé de la question. Mais je reprends bientôt ce sentiment.
Eh bien, me dis-je, je vais leur enseigner ce que c’est que Sète. Et je commence tout un poème descriptif où je ne leur épargne rien de ce que nous observons et aimons dans notre ville. Je leur dis que nous habitons une île singulière, qui se rattache tout juste au continent par deux bandes de sable fin. Que nous régnons d’une part sur la mer ; de l’autre, sur un lac salé, que des Phéniciens sans doute baptisèrent THAU, que nous buvons (quand nous buvons de l’eau) une eau venue de loin, d’une source dont le nom est indéchiffrable, personne n’ayant expliqué le mystère de l’Issanka ; que nous avons ici l’art consommé de produire les meilleurs vins du monde, par magie, — qu’il n’y a pas dans toute la Méditerranée de bateaux de pêche aussi forts, aussi beaux que les nôtres ; et que rien au monde n’est plus gracieux que la gerbe des antennes de nos bœufs, quand ils sont tous à quai, bordant le port vieux jusqu’au môle.
Je leur dis bien d’autres choses encore dans le style d’Hérodote. Mais vous les savez aussi bien que moi. Vous les savez, mais peut-être n’y songez-vous pas assez souvent et assez attentivement. J’étais comme vous. Je ne voyais pas ce que je voyais. Mais les circonstances m’ayant fixé loin de Sète depuis nombre d’années, j’ai observé souvent que ma pensée ne pouvait s’approfondir quelque peu, que je ne retrouve au fond de moi quelque impression d’origine toute sétoise. Croyez bien, mes Enfants, que toute pensée a son port d’attache, et que si vieil académicien qu’on soit, il suffit de réfléchir pour retrouver quelque heure primitive et décisive de la formation de sa pensée… Je ne veux pas dire qu’il suffise de réfléchir pour rajeunir… Ce serait trop beau. Je dis que si, d’événements en événements, et d’idées en idées, je remonte le long de la chaîne de ma vie, je la retrouve attachée par son premier chaînon à quelqu’un de ces anneaux de fer qui sont scellés dans la pierre de nos quais. L’autre bout est dans mon cœur.