Œuvres (Pléiade), tome I
Dernière visite à Mallarmé
L’avatar est devenu une sorte de loi. On dirait que toutes les créatures de l’esprit sont assujetties, de notre temps, à des incarnations et à des réincarnations indéfinies. La pensée initiale ne semble pas y gagner grand’chose.
N’allez pas croire que j’exagère. Comme on pressait le docteur Bonniot de donner son autorisation au spectacle du Coup de dés, et qu’il suggérait de représenter L’Après-midi d’un Faune (qui fut faite pour la scène), à la place du Coup de dés (qui ne fut pas fait pour elle), on repartit : «Vous n’y pensez pas, docteur ! Jouer L’Après-midi d’un Faune !… Après ce que Nijinski en a fait ! » Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma haute estime et de mes sentiments les plus distingués.
Paul VALÉRY.
DERNIÈRE VISITE À MALLARMÉ
LORSQUE j’ai commencé de fréquenter Mallarmé en personne, la littérature ne m’était presque plus de rien. Lire et écrire me pesaient, et je confesse qu’il me reste quelque chose de cet ennui. La conscience de moi-même pour elle-même, l’éclaircissement de cette attention, et le souci de me dessiner nettement mon existence ne me quittaient guère. Ce mal secret éloigne des Lettres, desquelles il tient cependant son origine.
Mallarmé, toutefois, figurait dans mon système intime le personnage de l’art savant et le suprême état de l’ambition littéraire la plus relevée. Je m’étais fait de son esprit une profonde compagnie, et j’espérais qu’en dépit de la différence de nos âges et de l’écart immense de nos mérites le jour viendrait que je ne craindrais pas de lui proposer mes difficultés et mes vues particulières. Ce n’était point qu’il m’intimidât, car personne ne fut plus doux ni plus délicieusement simple que lui ; mais il me semblait alors qu’il existât une sorte de contraste entre l’exercice de la littérature et la poursuite d’une certaine rigueur et d’une entière sincérité de la pensée. La question est infiniment délicate. Devais-je en saisir Mallarmé ? Je l’aimais et je le plaçais au-dessus de tous ; mais j’avais renoncé à adorer ce qu’il avait adoré toute sa vie, et à quoi il l’avait toute offerte, et je ne me trouvais pas le cœur de le lui faire entendre.
Je ne voyais cependant d’hommage plus véritable à lui rendre que de lui confier ma pensée, et que de lui montrer combien ses recherches, et les analyses très fines et très précises dont elles procèdent, avaient transformé à mes yeux le problème littéraire et m’avaient conduit à abandonner la partie. C’est que les efforts de Mallarmé, très opposés aux doctrines et au souci de ses contemporains, tendaient à ordonner tout le domaine des Lettres par la considération générale des formes. Il est extrêmement remarquable qu’il soit arrivé, par l’étude approfondie de son art, et sans connaissances scientifiques, à une conception si abstraite et si proche des spéculations les plus élevées de certaines sciences. Il ne parlait jamais, d’ailleurs, de ses idées que par figures. L’enseignement explicite lui répugnait étrangement. Son métier, qu’il abhorrait, était pour quelque chose dans cette aversion. Mais moi, en essayant de me résumer ses tendances, je me permettais intérieurement de les désigner à ma façon. La littérature ordinaire me semblait comparable à une arithmétique, c’est-à-dire à la recherche de résultats particuliers, dans lesquels on distingue mal le précepte de l’exemple ; celle qu’il concevait me paraissait analogue à une algèbre, car elle supposait la volonté de mettre en évidence, de conserver à travers les pensées et de développer pour elles-mêmes, les formes du langage.
« Mais du moment qu’un principe a été reconnu et saisi par quelqu’un, il est bien inutile de perdre son temps dans ses applications », me disais-je…
Le jour que j’attendais ne vint jamais.
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J’ai vu pour la dernière fois Stéphane Mallarmé le 14 juillet 1898, à Valvins. Le déjeuner achevé, il me conduisit à son « cabinet de travail ». Quatre pas de long, deux de large ; la fenêtre ouverte à la Seine et à la forêt au travers d’un feuillage tout déchiré de lumière, et les moindres frémissements de la rivière éblouissante faiblement redits par les murs.
Mallarmé s’inquiétait des suprêmes détails de la fabrication du Coup de dés. L’inventeur considérait et retouchait du crayon cette machine toute nouvelle que l’imprimerie Lahure avait accepté de construire.
Nul encore n’avait entrepris, ni rêvé d’entreprendre, de donner à la figure d’un texte une signification et une action comparables à celles du texte même. Comme l’usage ordinaire de nos membres nous fait presque oublier leur existence et négliger la variété de leurs ressources, et comme il arrive qu’un artiste du corps humain nous en fasse voir quelquefois toutes les souplesses, au prix de sa vie qu’il consume en exercices et qu’il expose aux dangers de son désir, ainsi l’usage habituel de la parole, la pratique de la lecture cursive et celle de l’expression immédiate affaiblissent la conscience de ces actes trop familiers et abolissent jusqu’à l’idée de leurs puissances et de leurs perfections possibles, — à moins que ne survienne et ne se dévoue quelque personne étrangement dédaigneuse des facilités de son esprit, mais singulièrement attentive à ce qu’il peut produire de plus inattendu et de plus délié.
J’étais auprès de cette personne. Rien ne me disait que je ne la reverrais jamais plus. Il n’y avait point, dans l’or du jour, de corbeau chargé de prédire.
Tout était calme et sûr… Mais cependant que Mallarmé me parlait, le doigt sur la page, il me souvient que ma pensée se mit à rêver de ce moment même. Elle y donnait distraitement une valeur comme absolue. Je songeais, près de lui vivant, à son destin comme achevé. Né pour le délice des uns, pour le scandale des autres, et merveille pour tous : pour ceux-ci, de démence et d’absurdité ; pour les siens, merveille d’orgueil, d’élégance et de pudeur intellectuelle, il lui avait suffi de quelques poèmes pour remettre en question l’objet même de la littérature. Son œuvre difficile à entendre, impossible à négliger, divisait le peuple lettré. Pauvre et sans honneurs, la nudité de sa condition avilissait tous les avantages des autres ; mais il s’était assuré, sans les rechercher, des fidélités extraordinaires. Quant à lui, dont le sourire de sage, de victime supérieure, accablait doucement l’univers, il n’avait jamais demandé au monde que ce qu’il contient de plus rare et de plus précieux. Il le trouvait en soi.
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