Œuvres (Pléiade), tome I
Un feu distinct…
Leurs liens fauves et leurs caresses… Mais certaines, Moins captives du rythme et des harpes lointaines, S’en vont d’un pas subtil au lac enseveli
Boire des lys l’eau frêle où dort le pur oubli.
UN FEU DISTINCT…
Un feu distinct m’habite, et je vois froidement La violente vie illuminée entière…
Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormant Ses actes gracieux mélangés de lumière.
Mes jours viennent la nuit me rendre des regards, Après le premier temps de sommeil malheureux ; Quand le malheur lui-même est dans le noir épars Ils reviennent me vivre et me donner des yeux.
Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveille
N’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,
Et mon rire étranger suspend à mon oreille,
Comme à la vide conque un murmure de mer,
Le doute, — sur le bord d’une extrême merveille, Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ?
NARCISSE PARLE
Narcissœ placandis manibus
O frères ! tristes lys, je languis de beauté
Pour m’être désiré dans votre nudité,
Et vers vous, Nymphe, Nymphe, ô Nymphe des fontaines, Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.
Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir. La voix des sources change et me parle du soir ; J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte, Et la lune perfide élève son miroir
Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.
Et moi ! De tout mon cœur dans ces roseaux jeté, Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !
Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne
Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.
Que je déplore ton éclat fatal et pur,
Si mollement de moi fontaine environnée,
Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur
Mon image de fleurs humides couronnée !
Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels ! A travers les bois bleus et les bras fraternels,
Une tendre lueur d’heure ambiguë existe,
Et d’un reste du jour me forme un fiancé
Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste…
Délicieux démon, désirable et glacé !
Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée,
O forme obéissante à mes yeux opposée !
Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !… Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,
Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !…
Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close,
Narcisse… ce nom même est un tendre parfum Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt Sur ce vide tombeau la funérale rose.
Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser
Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser, Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine, Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers. Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.