Œuvres (Pléiade), tome I
Question d’histoire
Nous valons (socialement) en raison très composée de notre ressemblance aux autres, et de notre dissemblance d’eux.
Si nous ne leur ressemblions pas, nous leur serions tout étranges, et inintelligibles ; et eux, pour nous. Pas d’échanges.
Si nous n’en étions pas différents, nous serions indistincts ; et tout autre nous vaudrait. Echanges indifférents.
QUESTION D’HISTOIRE
Une société nue et sans mensonges, voiles, ni réticences, est-elle possible ? Serait-elle stable, chacun y exposant ce qu’il est et laissant paraître ce qu’il sent ?
Possible ou non, si on imagine cet état, qu’on le prenne pour plan de base, et que l’on rapporte à lui une société à telle époque observée, on aura une idée, sans doute, de la quantité de contraintes, de conventions, d’habitudes, de mythes, qui la soutient et qu’elle entretient à telle époque, échange et équilibre stationnaire, de durée quelconque.
Que fallait-il faire semblant de croire en l’an XL ?
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La louange engendre une certaine force et organise une certaine faiblesse… Il en est de même de la critique.
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L’un est une oreille, l’autre un œil, qui se promènent, cueillent les frémissements dont est fait l’espace, s’en nourrissent, en vivent. Il en est de parfums tout occupés. D’autres, les mots… Certains suivent en soi-mêmes, jusqu’à la fin naturelle de leur durée, les systèmes de relations dont les images sont les symboles.
APERÇUS
Les hommes qui exercent le plus d’action sur le plus grand nombre sont aussi ceux qui attendent du plus grand nombre le principal de leur raison d’être, leur plus grand Bien (matériel ou conventionnel, argent ou pouvoir, opinion ou services).
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Les grands hommes, consacrés tout vivants, finissent par considérer leur mort, dans le passé, comme un événement qui fut au milieu de leur vie.
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Celui-là n’est pas trop vivant qui a le sentiment d’être le seul vivant ; et les autres, des ombres.
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Tout enthousiaste contient un faux enthousiaste. Tout amoureux contient un feint amoureux. Tout homme de génie contient un faux homme de génie ; et en général tout écart contient sa simulation, car il faut assurer la continuité du personnage, non seulement à l’égard des tiers, mais de soi — pour comprendre, soi, pour compter sur soi, penser à soi, — et, en somme, être… Soi.
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Le ton plaisant sert à mainte chose.
Une drôlerie est un instrument.
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Tout homme contient une femme. Mais jamais sultane mieux cachée que celle-ci.
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L’amitié est justification d’un hasard passé. « On s’est rencontrés. »
Ce fait devient peu à peu providentiel.
Ce qui, né d’un hasard, réussit heureusement, béatifie ce hasard, le divinise.
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Ce ne sont pas du tout les « méchants » qui font le plus de mal en ce monde.
Ce sont les maladroits, les négligents et les crédules.
Les « méchants » seraient impuissants sans une quantité de « bons ».
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L’entrée d’une autre personne modifie instantanément et inconsciemment celle qui était seule.
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Il est indigne de se servir d’arguments qui ne valent pas dans la solitude, qui n’agissent que dans la présence publique, au moyen des tiers, sur les tiers en tant que tiers.
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Un fort esprit contient, retient et maintient en bon état tout ce qu’il faut pour détruire ses opinions et systèmes. Il se dent prêt à attaquer ses « sentiments », à réfuter ses « raisons ».
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En matière de discussion, j’appelle adversaires honorables, ceux qui ne tiennent pas tant à « avoir raison » qu’à améliorer leur organisation d’esprit — qui préfèrent leur esprit à leur amour-propre.
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La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a…
— Mieux vaut souvent qu’elle le garde !
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Le cri de douleur, le juron sont pour se faire entendre au corps, qui est sourd.
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Le vrai « snob » est celui qui craint d’avouer qu’il s’ennuie quand il s’ennuie ; et qu’il s’amuse, quand il s’amuse.
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Le sceptique est celui qui perçoit dans les paroles d’autrui et dans ses propres pensées toutes les modifications qu’on peut leur faire subir sans rien changer dans l’observable.
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C’est une grande qualité que de ressentir ennuyeux les livres et les spectacles qui se bornent à nous amuser, c’est-à-dire qui vous laissent divertis — au passé. C’est s’y prendre à l’avance.
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La qualité du menteur, la mémoire —
La mauvaise mémoire fait des menteurs.
La bonne les aide.
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Plaisirs divers.
Plaisir abstrait — celui du propriétaire : c’est son idée qui se plaît à soi-même.
Plaisir concret, celui du possesseur — c’est son acte et sa sensation qui le font jouir.
Cette chose est à moi — Je puis…
Cette chose est en moi — Je sens — j’use…
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La vie est la chute d’un corps.
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Pour juger quelqu’un, jugez (si vous les connaissez ou devinez) les intentions qu’il vous prête.
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Nul ne pourrait supporter le poids de toute sa vie : tout ce qui fut demandé, tout ce qui fut donné, subi, voulu, concédé, vu et su ; fui et poursuivi, aimé, haï ; et si (d’autre part), on savait enfin tout ce que l’on a frôlé, risqué, manqué de…
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Plaire à soi est orgueil ; aux autres, vanité.
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Le crime se propose aux esprits comme une sorte de plus court chemin qui va du désir à sa fin sans égard au désir d’autrui. Il ne considère pas les sentiments d’autrui comme obstacles — mais il ne connaît que les obstacles matériels.
Il en résulte que presque tous nos désirs sont criminels par essence.
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Les cœurs de nos amis sont souvent plus impénétrables que les cœurs de nos ennemis.
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En cas de mouvement d’humeur, regarder l’heure et la noter. Regarder la petite aiguille des secondes. Cela travaille tout seul contre le mal et le bien.
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Les expériences les plus étranges, l’essai de vivre sous toutes les latitudes psychologiques, à tous les étages de la sensibilité — ont enfin cette valeur de faire revenir à la maison paternelle, aux coutumes qui à force d’antiquité avaient paru étranges, aux règles qui avaient perdu leur raison — pour enfin comprendre ces mystères trop familiers et leur trouver des raisons, des charmes, des profondeurs, une habitabilité nouvelle, comme rajeunis par la perspective qu’ils ont prise dans l’éloignement.