Œuvres (Pléiade), tome I
Durtal
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Esprit délicieux et délié jusqu’à l’excès, amant passionné de ce qui fut de plus beau en tous les genres, et toutefois ami des hommes, il restera dans l’histoire de nos Lettres celui qui a rappelé à notre temps la relation remarquable et singulière que j’ai essayé de vous exprimer, entre l’indépendance de la pensée, le système d’art le plus rigoureux et le plus pur qui jamais ait été conçu, et notre nation même, libre et créatrice.
DURTAL
LA présence de Durtal unit trois livres, qui seuls, ont apporté une nouveauté générale au roman contemporain.
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Cette forme, telle que l’ont élaborée les écrivains naturalistes, se composait d’une somme de poèmes, entre lesquels le dialogue et l’action ne servaient que de liens. Une fois que l’on savait faire un de ces poèmes, l’on savait en faire beaucoup ; et la question, pour ces auteurs, consistait à passer d’un poème dans l’autre et à choisir les sujets les plus propices à ce passage. On arriva rapidement à supprimer toute action. Le dialogue, rigoureusement simplifié, se réduisit à l’échange de mots, notés ou fabriqués par l’auteur, et ne donna plus que par exception le va et vient des conversations réelles, l’ensemble à plusieurs voix de plusieurs esprits. Ni la composition des ouvrages, ni la construction des individus ne furent, à cette époque, approfondies. La composition fut restreinte à la chronologie pure, au développement d’une fonction simple du temps. La construction de l’homme fut éludée, soit qu’on se bornât à juxtaposer des paroles authentiques à d’arbitraires descriptions de types, soit qu’on s’en tînt à scrupuleusement recueillir l’historiette d’un contemporain. Tous les êtres ainsi déterminés demeurent anecdotiques ; ils restent amusants, indifférents, incommunicables. D’ailleurs, l’impuissance était évidente, d’une psychologie muette devant les plus élémentaires des faits et qui ne retrouvait la parole que pour se tromper au sujet des questions les plus complexes. Enfin, le langage, tandis qu’on l’augmentait, d’une part, en usant et abusant du rapprochement méthodique des mots les plus lointains et les plus différents entre eux, — c’est-à-dire, de combinaisons purement poétiques, — laissait fuir, d’un autre côté, son ancienne valeur abstraite, puisqu’on négligeait peu à peu la recherche des liaisons de proposition à proposition et que le dénombrement le plus riche se substituait à la poursuite des expressions générales, au désir de la loi instantanée de tout ce qu’on veut dire.
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Huysmans compose Là-Bas, après avoir connu les limites du précédent système. Alors, pour la première fois, je pense, le roman construit une saisissante multiplicité, et définit un état d’esprit dans plus d’une dimension. Une triple existence court dans ce livre ; se pose à la fois dans des milieux qui sont irréductibles et qui coïncident ; détraque le règne accoutumé de la succession du temps ; met en présence de ténébreuses ardeurs communes à des gens épars, à des vivants et à des morts, et à des siècles clos qui gardent ce qui les sépare. Dans le plein de ce riche espace, des figures incomparables, mais similaires, se répondent, des zones de durée se nouent, des étages de mœurs absolument confrontées s’unissent, combinant de pieux intérieurs, un Moyen Age qui se réchauffe, un amour dur à la Degas, une flatteuse buée de cuisine qui transporte jusqu’aux anges un arôme de pot-au-feu consommé. De loin, chaque souvenir de cet ouvrage comporte, comme un bouquet, plusieurs valeurs. La moindre bouffée qui en revient, meurt complexe.
En Route innove et néglige tout l’apprêt de l’ancien roman. C’est une longue inscription fidèle, c’est le flux des heures intactes, c’est la pensée même, dont le débit entraîne le total des impressions internes et externes, l’ensemble d’une réalité. Plus efficace que l’arrangement habituel des moments de l’homme dans les livres, cette série véridique est assez épurée néanmoins, assez différente des simples suites d’idées, pour n’être pas altérable à volonté.
Rien n’est plus voisin de toute forme de pensée que la forme générale de ce livre fluide et franc ; il raconte pourtant un cas d’exception, il énumère de rares états. Rien ne pouvait plus simplement contraindre l’esprit, tiré au hasard, d’autrui, à suivre, par la voie la plus naturelle, la direction surnaturelle que l’auteur aimante, et que Durtal doit suivre. Cette manière pure, forte, implique le renoncement aux calculs ordinaires, l’absence apparente de choix dans les idées, — pour mieux imiter, et, par conséquent, saisir, la variation de cette chose intérieure exacte qui rejoint l’auteur à l’écrit, et l’écrit au lecteur.
Dans le cours indépendant de la pensée qui emporte les notions, les images, ou rien, sur sa page quelconque, chaque écrivain retient pour l’usage littéraire, certaines épaves : ce qui lui a paru bon pour le plus vivement frapper et toucher autrui, ce qui sera isolé et fixé, et mis à quelque place, pour servir contre l’indispensable victime, le lecteur. On jette le reste, l’inusité ; et il s’écoule, ou ne demeure que variable. Ainsi, par rapport à notre langage, à nos habitudes, à notre réalité, notre pensée paraît d’une importance irrégulière et changeante, puisqu’elle amène indifféremment des formes claires ou obscures, belles ou absurdes, et d’autres indicibles, inutiles, incommensurables, des groupes monstrueux. Nous qualifions ces formes comme je viens de le faire, nous choisissons celles qui nous conviennent, — c’est-à-dire celles qui correspondent à un petit nombre de concepts tout faits et tout prêts, — et nous les écrivons alors, dans un ordre fort différent de celui de leur génération. L’écriture, de toute évidence, rend nécessaire ce choix, en même temps qu’elle le fait possible, puisqu’elle le fixe.
Mais, dans cet En Route singulier, où se reconnaît souvent la voix sans repos et sans bruit, celle qui se tait lorsqu’on parle, l’écoulement des phrases ressemble de si près à celui de nos idées que l’inévitable choix, le travail fécond, devient imperceptible et laisse le lecteur croire qu’il pense, cependant qu’il lit. Et cette imitation arrive à son but, à son comble, lorsque le lecteur, qui a retrouvé là un monologue intime analogue au sien, et qui a épousé, à mesure, le détail reconstitué de l’homme pensant, trouve tout à coup qu’il a dépassé quelque chose, qu’il contient déjà une idée non familière, qu’il a bu par surprise une émotion inconnue et qui s’agite ; et qu’il se produit ou produit en lui-même, d’inédites représentations et des mouvements merveilleux.
Car, peu à peu, dans le texte nu, et vrai pour tout le monde, commence et s’accomplit, au fil de l’ordinaire de la vie, la transformation immense, ou conventionnelle, qui est le sujet même du livre. On a touché tous les points d’une conversion. On a rêvé être un autre, et enfin, on a connu cette opération de l’esprit si complète, qui est le plus grand exemple imaginable de la nouveauté dans la connaissance, et qui n’altère toutefois ni les lois primitives, ni les éléments concrets de la pensée.
Je remarque maintenant que j’ai pu passer par un trait continu, de la forme au motif du livre.
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Mais quelle est donc la profondeur, et quelle est la singularité de cette transformation ? Nous sommes perpétuellement altérés, convertis par le simple mouvement de nos idées, par le glissement de nos êtres que nous ne pouvons retenir de se modifier. Nos nouvelles certitudes ne changent rien à notre possibilité de changer ; elles font partie de ce qui change ; ce ne sont point des créations, des exceptions si prodigieuses que les lois de l’esprit en soient affectées. Cette remarque semble réduire la conversion de Durtal à n’être qu’une sorte de traduction, l’emploi d’un lexique nouveau, ou bien, une pure substitution entre des termes psychologiques, qui laisserait invariable le fond de l’esprit. Et, en effet, nous sommes sûrs que le souci de Dieu s’oublie comme une autre chose ; on s’endort, et il s’efface ; on entend du bruit et il quitte l’inattentif ; on additionne quelques nombres, et il n’est plus là, il ne peut plus y être. Lui-même, Durtal conserve, à travers le nouvel espace où lentement il s’est reformé, ses anciens goûts, son œil inventif, l’accent antérieur de sa parole. Qu’y a-t-il de changé ? Cette conversion grande et générale, en quoi diffère-t-elle des mille infiniment petites conversions de chaque instant de l’esprit ?
Ici, je me hasarde… Je ne crois pas qu’on puisse parler du mysticisme sans être mystique, ou absurde. D’autre part, un mystique qui écrit et veut s’expliquer, n’est guère entendu que de ses pareils, et je pourrais dire pourquoi. Je vais cependant risquer quelques suppositions, en faisant bien remarquer que je n’examine en rien la croyance elle-même. Personne ne peut décider sur ce point, sinon pour soi. Je me doute, aussi, que les procédés purement logiques demeurent infructueux pour l’analyse de la foi ; ils se bornent, en dernier, à faire reconnaître la conformité ou la non conformité d’une proposition donnée avec certains postulats — tels celui d’identité ou celui de contradiction. Or, ces postulats postulent eux-mêmes des définitions acceptées, et celles-ci réclament enfin des objets sensibles. La logique ne peut donc rien nous apprendre, si on lui oppose directement quelque croyance à des objets non sensibles. Elle peut ne pas exister pour l’homme solitaire.
Placé au-dehors, privé de compréhension mystique, et de l’érudition spéciale qu’un mystique seul peut vraiment acquérir, je ne vois d’abord dans cette manière d’être, qu’une distribution nouvelle des valeurs des choses, un nouveau dictionnaire, personnel.
Nous aimions un objet ou un acte, c’est-à-dire que la pensée nous en était douce. Nous détections un autre. Tous les objets, tous les actes étaient ainsi classés. Quelque chose se produit ; le temps marche. La chose aimée, l’être attirant change de valeur. Désormais, il nous fait horreur. Réciproquement, une chose indifférente naguère, ou odieuse, se fait aimer, nous imprime les plus vifs élans.
Voilà le plus simple des faits de cet ordre. Il faut remarquer que cet objet aimé devenu détesté est généralement aimé : souvent, même, nous ne l’avions aimé que par imitation, par enseignement.
A un degré plus élevé, l’objet d’horreur que nous changeons en centre de désir, peut être physiquement insupportable ; c’est la douleur de la chair, une chose que tout homme fuit entièrement, et qui se place au premier rang de la réalité, à l’extrême pointe du monde ; c’est la chose en soi momentanément irréfutable ; comme une frange pénétrante du milieu étranger. Le mystique parvient à lui sourire — à se la donner. Alors, le fait élémentaire est devenu énorme.
Pour que cela soit concevable, et cela est, il faut que le mystique ait substitué une nouvelle idée à l’ancien jugement qu’il portait sur ses sensations. Il faut que ce nouveau groupe, fait d’une action qui n’a pas varié et d’une idée nouvelle, puisse résister, non seulement aux plus immédiates apparences ; aux plus indissolubles formes habituées, mais jusqu’aux objurgations de la douleur. Il faut que, par rapport aux nouveaux ensembles spirituels formés dans le mystique, la réalité sous la forme la plus aiguë ou brûlante, devienne aussi molle et fugace que le montre notre pensée ordinaire, si on tire le canon, brusquement, à nos côtés.
Il y a donc, dans cet esprit, l’édification d’une sorte de réalité tout individuelle ; et ce nouveau monde est si capable de solidité, que, chez tous les mystiques, s’accuse, avant tout, la présence de choses étrangères en eux, qui longuement résistent. Ils entendent des voix qui leur tiennent des propos absolument neufs, qui s’opposent à leurs opinions, qui surprennent leurs connaissances acquises. Ils ont des dialogues qui se prolongent, et où l’imprévu se maintient et peut durer.
C’est pourquoi, si nous retournons à l’exemple d’un dictionnaire, si nous assimilons encore la conversion à un changement de signes, — ce qui abstraitement est exact, — si nous rappelons que tout système de signes repose sur quelque chose considérée fixe, et pouvant être indéfiniment répétée, non seulement nous admettrons que le mystique s’est donné cette base dure, mais nous devons la concevoir plus dure que tout. Dans le dictionnaire de cet esprit, à chaque impression correspondra une valeur telle, que la souffrance vulgaire ajoutée à un certain ensemble intérieur deviendra délicieuse, et que le plaisir courant, vu en même temps qu’autre chose, provoquera l’horreur, le dégoût et la peine.
Dans ce lieu de rapports nouveaux, le mystique, comme un physicien du premier ordre, peut désormais construire de colossales figures, le Dieu et le Démon, leurs cortèges et leurs endroits, et des systèmes immenses, doués de propriétés suivies et puissantes, qui représenteront, pareils à d’immenses épures précises, les grandeurs et le mécanisme de son Amour.
La psychologie des mystiques est à faire comme toutes les autres. Je m’imagine que si quelqu’un, par l’effort d’une analyse double, arrivait à suivre les opérations extraordinaires de cette espèce, à pouvoir retraduire le peu intelligible vocabulaire personnel des auteurs spéciaux, le résultat serait grand. La mystique me fait penser à une sorte de science pure individuelle. Elle développe uniquement, à l’écart de toute réalité, des sentiments et des visions ; elle se crée une langue toute conventionnelle, qui, empruntant les mots de la nôtre, semble pleine de contradictions. De même que le géomètre, en dehors de toute image possible, et dans le domaine spécial du pur concevable, du verbalisme pur et de l’écriture laissée à sa puissance propre, donne l’existence à des quantités imaginaires et à des espaces métagéométriques, le mystique, dans le règne de l’imaginable, déplace les limites apparentes, réalise les bornes du changement intérieur. Peut-être, si les lois de la représentation étaient déjà inventées, si l’on pouvait apprécier le résultat du travail imaginaire et des transformations d’un objet donné à la conscience ; si, d’autre part, on savait déchiffrer ce vocabulaire vague et spécial, rigoureux et indéterminé, alors, peut-être, la littérature mystique serait le plus précieux des documents, sur toute une région de l’esprit.
Le fait est, qu’en cherchant à traduire de la sorte certains termes jadis techniques qui sont devenus vulgaires, ou qui désignent des choses connues, en cherchant les périphrases correspondantes à des mots comme celui de prière ou d’extase, l’on se sent en présence de la plus profonde des études, de l’invention psychologique la plus surprenante.
La religion, événement continuel, produit de l’expérience la plus étendue ; œuvre, aux yeux du non-croyant, incomparable, et qui n’a jamais été attaquée que par des raisonnements incomplets, s’est donné, dès l’origine, les véritables, les seuls instruments de toute science ; mais ils sont appliqués à un but spécial. Si un amateur d’analyse, indifférent comme moi, examine le fait de prier, et le dépouillant de son nom, de sa direction surhumaine, en cherche une définition, il verra, dans l’homme priant, une sorte d’arrangement se faire, une naïveté déterminée et totale, une apparition de tout ce que trouble continuellement le courant du monde mouvant, une exhibition de ces êtres intellectuels honteux ou vagues, que s’arrachent à grand’peine les plus clairvoyants, les Pascal, les Stendhal, les Baudelaire. Le sujet regarde son ensemble, se réduit à cette bouffée de souvenirs qui lui remonte ; s’en détache, se résume en un point d’inquiétude unique au monde ; il n’est plus sa chair, il n’est plus ce qu’ont vu ses yeux et flairé ses narines, il se sent différer à chaque instant de sa pensée. Il annule les pensées nécessaires, les unes par les autres, à l’aide d’une insatiable notion de culpabilité, mécanisme parfait. Alors, plus rien ne lui est difficile ; ni raconter tout haut ce résumé, exactement comme il le voit en lui, à un autre homme, portion d’une réalité vaincue et arbitraire ; ni associer à l’hostie de pâte légère toute l’immense réalité nouvelle qu’il s’est donnée : il dit qu’il croit à la présence réelle, et il n’y a aucune difficulté. Cela est simple…
J’admire infiniment. Car je connais, d’autre part, que la spéculation la plus élevée et la plus consciente, consiste uniquement dans le pénible travail de faire et de défaire des associations d’idées, soit méthodiquement, pour un propos déterminé, soit pour parvenir à considérer l’ensemble des transformations possibles, le règne et la région de l’homme pensant. Au même point, mène l’art approfondi.
Mais la mystique n’est pas à tout le monde. Elle est l’acte d’une âme offensive qui se rue sur le monde extérieur, tandis que l’ordinaire religion n’est qu’une médiocre et hésitante défensive.
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Maintenant le pas est franchi, le jour a bien tourné ; Durtal retourne aux choses, et elles ont changé aussi. Il faut qu’il puisse retrouver, à chaque moment, le chemin des grands moments de son existence.
Au début de la vie mystique, sous le choc vierge, s’annihilent les détails, expirent les petites idées, les minuties morales, les actes tout à fait simples, les instants de végétation. Tout devient nul ou immense, tandis que le nouvel homme s’approche. Ensuite, quand l’habitude s’est refaite différente, dans le milieu changé renaissent les plus minces objets, et ils disent de nouvelles choses. Le Moyen Age, qui n’a manqué à rien, avait pourvu à la nécessité et à la faiblesse de l’attention. A tous les coins du monde, la Symbolique attachait une signification convenue. Huysmans, autour d’une Cathédrale, vient de grouper cette extraordinaire nature artificielle.
Cette fois, le mouvement d’un vocabulaire universel ; une église toujours présente, qu’elle soit un sentiment extrême, ou une énorme pierre, unique dans l’air, ou bien un intérieur infini, une grandeur qui se respire, une gorgée de l’ombre toujours prête ; puis des myriades d’êtres abstraits, engendrés dans un point d’une ville nulle et pleine de vent, par un homme central qui songe et y touche, refuse et s’élève, composent aussitôt le souvenir de ce livre récent.
Durtal pacifié, — mais son esprit demande encore, — se cherche un lieu tranquille et ardent, une place de cendre brûlante et douce, encore pensive, où un souffle suffirait à raviver les temps consumés et leurs certitudes qui se sont lentement assoupies.
Le voici venu à Chartres, avec de pieuses personnes vivantes, devant le plus pur éclair d’architecture française, parmi le millier de bienheureux coloriant le soleil, foisonnant dans le grès des porches ; plus fluides, d’autres circulent, évadés des livres, dans la mémoire du visiteur.
Et tous les moyens matériels de revenir à Dieu, s’exposent.
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C’est avant tout, l’église elle-même, masse de pierre à destination rigoureusement spirituelle, machine presque parfaite.
D’abord, la ténèbre intérieure ferme l’individu, inonde brusquement les sens, qui refluent, et les laisse ensuite se vider dans une nuit bâtie. L’esprit seul semble être admis à entrer. On s’y fait. La vue revient ; on est pris dans d’immenses lignes qui ruissellent toute une obscure géométrie. Tout ce qui est là, ressemble au noir et aux couleurs de l’esprit qui s’interroge. Des taches colorées singulières palpitent, des lunules précieuses se forment ; on croit avoir fermé les yeux pour réfléchir à quelque chose. Mais, à quoi ? Et on n’a pas fermé les yeux. L’église, artificieusement, vous a abaissé les paupières ; elle construit l’ombre intime.
Puis, les vitraux éclatent comme des visions qu’on aurait trouvées. Ils ont des colorations imaginaires. On les rencontre tout à coup en s’avançant ; ils sont brusques, symétriques, voulus et délimités. On n’est donc pas sorti de soi-même.
Puis, on se sent dénudé par l’absence de bruit et de mouvement, par la continuation de choses massives et simples. On regarde l’effort de toutes ces pierres qui enferment, au-dessus des têtes, un espace énorme, où ne vibre qu’un jour extrait du jour ; on est préparé… On se découvre un cynisme pur et triste.
Il faut lire, dans La Cathédrale, l’étonnant lever de soleil, la descente de la lumière dans l’église. Tout ce prodigieux volume d’érudition, cette table du monde mystique, s’ouvre là, au premier feu des roses de Chartres. Le peuple des saints y bouge, et curieusement se mêle aux êtres falots de la ville, aux prêtres somnolents, aux douillets érudits. Une servante, à la fois béate et inquiétante circule, et le petit groupe des personnages réels, amicaux et charmants, nous rassure, au milieu des végétations et des bestiaires symboliques.
Comme un rappel familier, on retrouve, au cours de l’ouvrage, la plupart des thèmes favoris de son auteur. A Rebours, A Vau-l’Eau y reparaissent tout à coup dans une indication abrégée. Les cloches de Carhaix y sonnent quelque peu. Son excellente cuisine se subodore dans le fumet des plats que Madame Bavoil apporte. La Bièvre, elle-même, la vieille Bièvre, voudrait presque couler à Chartres, avec toute son odeur, au vent ! Et aussi les lueurs de pages déjà célèbres se ravivent dans l’apparition soudaine d’un Salomon magnifique, avec sa reine de Saba « venue de si loin pour poser des énigmes et fermenter dans le lit d’un roi ».
Durtal, finalement, s’arrête, jette sur l’ensemble de sa durée et de sa crise, un regard ; puis se tourne vers un site enviable et dur, le plus calme du monde, le cloître.
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A cette ligne pure, expirent les trois livres, à la fois, Là-Bas, âpre et complexe au loin, En Route, doux et plein comme la pierre unie, et ce dernier volume enfin, extraordinaire réseau de métaphores modernes, où tremble, pris en entier, l’immense et rigoureux alphabet de symboles voulu par le Moyen Age. La succession de ces trois ouvrages n’est pas simple. Elle détermine en nous une chose qui mûrit, change d’ardeur et se dore, un être sensible, emmenant, parmi un monde écrit, l’homme avec les milieux qu’il traverse.
Toute cette œuvre d’Huysmans tient d’abord au poème par ses accouplements furibonds d’images, par l’accumulation des éléments de vision, par l’appel de toute chose créée à désigner toute autre, par la transformation systématique des groupes d’impressions, les uns dans les autres. D’autres fois, elle se retient, elle touche à fond le réel, et, au bout, se rencontre elle-même, remonte aux jeux les plus indépendants des mots. Ailleurs, ayant approfondi chaque sensation, ayant distillé l’heure de l’homme habituel, elle paraît différente et sombre. Elle produit, alors, les moments où, sans ambages, se posent les plus directes et les plus élémentaires questions. Elle dresse l’ennui, la mort, la maladie, l’impuissance. Elle décrit un être qui ne peut plus se détourner. Il est parvenu à l’âge où tout se suppute, clairement, en patience et en souffrance ; il tourne autour de l’instant singulier où l’on n’espère plus rien. C’est le point où les derniers changements de l’homme sont possibles, et il le sait. Mais, dans l’individu ainsi disposé, par l’opération du temps et de la pensée, à sentir sa faible et claire importance, tout s’agrandit. Trouvant, dans chaque chose, le goût amer et précieux du définitif. Durtal élaboré par la triste vie, étant préparé aux hésitations les plus curieuses, aux sentiments les plus profonds et les plus patients, se concentre dans le passé qui est sûr, et dans la foi qui est encore plus sûre ; il est mûr pour figurer, parmi le plus grand luxe littéraire, et selon les plus neuves ressources du roman contemporain, l’étrange et opulente pensée de son auteur.