Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 169 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Études et fragments sur le rêve

C’est sur ce fond de difficultés fatiguées que vint se dessiner mon idée absurde et lumineuse : « J’appelle Quatrième Corps, me dis-je, l’inconnaissable objet dont la connaissance résoudrait d’un seul coup tous ces problèmes, car ils l’impliquent. »

Et, comme une protestation s’élevait en moi, la Voix de l’Absurde ajouta : « Penses-y bien : d’où veux-tu donc tirer quelques réponses à ces questions philosophiques ? Tes images, tes abstractions ne dérivent que des propriétés et des expériences de tes Trois Corps. Mais le premier ne t’offre que des instants ; le second, quelques visions ; et le troisième, au prix d’actes affreux et de préparations compliquées, une quantité de figures plus indéchiffrables que des textes étrusques. Ton esprit, avec son langage, triture, compose, dispose tout ceci ; je veux bien qu’il en tire, par l’abus de son questionnaire familier, ces problèmes fameux ; mais il ne peut leur donner une ombre de sens qu’en supposant, sans se l’avouer, quelque Inexistence, dont mon Quatrième Corps est une manière d’incarnation. »

 

ÉTUDES ET FRAGMENTS

SUR LE RÊVE

 

Le rêve est en deçà de la volonté, et tu n’obtiens rien par volonté dès le seuil du sommeil. Toutes les facilités, tous les empêchements sont changés de place : les portes sont murées, et les murs sont de gaze. Il y a des noms connus sur des personnes inconnues. Ce qui ferait l’absurde de telles choses dort. Il est absurde de marcher sur les mains ; mais si l’on n’a plus de jambes, et qu’un déplacement s’impose, il le faut bien.

Ici, mélange intime de vrai et de faux. Il est vrai que j’étouffe ; il est faux qu’un lion me presse. Quelque chose de faux (j’ai fait un opéra) rappelle quelque chose de vrai (je ne sais pas la musique). Mais non tout le vrai. Embarras. C’est l’inextricable ou l’indivisible de ce mélange qui est caractéristique du rêve.

Dans le rêve, j’agis sans vouloir ; je veux sans pouvoir ; je sais sans avoir vu jamais, avant d’avoir vu ; je vois sans prévoir.

Ce qui est étrange, ce n’est pas que des fonctions soient déconcertées, c’est qu’elles entrent en jeu dans cet état.

Le faux ou l’arbitraire est la fonction naturelle de la pensée toute seule. La notion de vrai, de réel, implique un dédoublement. Pour penser utilement, il faut, à la fois, confondre l’image avec son objet et cependant être toujours prêt (vigilare) à reconnaître que cette identité apparente de choses très dissemblables n’est qu’un moyen provisoire, un usage de l’inachevé. C’est parce que je les confonds que je puis penser à agir, et parce que je ne les confonds pas que je puis agir. Le réel est ce dont on ne peut s’éveiller, ce dont nul mouvement ne me tire, mais que tout mouvement renforce, reproduit, régénère. Le non-réel, au contraire, naît à proportion de l’immobilisation partielle. (Observe que l’attention et le sommeil ne sont pas très éloignés.) Le fixe engendre le faux. L’attention n’y manque pas quand elle excède un certain point.

*

Dans le rêve, tout m’est également imposé. Dans la veille, je distingue des degrés de nécessité et de stabilité.

Je rêve d’un flacon d’odeur dans un carton violet : je ne sais qui a commencé. Est-ce le mot : violet, ou la coloration ? Il y a symétrie de ces membres qui se substituent. L’un n’est pas plus réel que l’autre. Si je regarde (éveillé) ce papier de mur à fleurs, je ne vois, au lieu d’un semis isotrope de roses, qu’un ensemble de diagonales parallèles, et je m’éveille littéralement de cette figure de choix, en remarquant qu’il y a d’autres figures également possibles dans le champ, à l’aide des mêmes éléments.

Chacune de ces figures est comparable à un rêve ; chacune est un système complet et fermé, qui suffit à recouvrir entièrement ou masquer la multiplicité réelle. La vision de l’un de ces systèmes exclut celle des autres.

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Dans un milieu tendu, les mouvements ondulatoires se croisent sans se mêler. Dans l’homme éveillé, en quelque sorte monté au ton du réel, il y a, de même, indépendance, non composition des excitations coexistantes. Dans le rêve, il y a composition automatique de tout, nulle réserve. Si je pense quelque chose de A, ce jugement chasse A, comme lui étant étranger. Un jugement ne suit pas l’impression pour la raccorder à un système net et uniforme qui assure et définit ma réalité, mon ordre. Mais ce jugement succède à mon impression et l’annule entièrement, ou la modifie au lieu de la consolider. On pense comme on se heurte.

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Oublier insensiblement la chose que l’on regarde. L’oublier en y pensant, par une transformation naturelle, continue, invisible, en pleine lumière, immobile, locale, imperceptible… comme à celui qui l’étreint échappe un morceau de glace.

Et inversement :

Retrouver la chose oubliée en regardant l’oubli.

Il m’arrive souvent, si j’ai oublié quelque chose précise, de me mettre à m’observer pour saisir cet état et cette lacune. Je veux me voir oubliant, sachant que j’ai oublié, et cherchant.

Peut-être est-ce une méthode, d’opposer à toute défaillance mentale son étude immédiate par la conscience ?

Ainsi (ou contrairement ?), la douleur même pâlit, pour un instant, quand on la regarde en face, — si l’on peut.

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J’oublie que je dois sortir ce soir. Je songe à mes pantoufles. Mais le commencement d’exécution me fait penser au bien-être qui va s’ensuivre, et cet avant-goût me mène à la complaisance de ma soirée intime. Là, à cette place spirituelle dans le temps futur, se trouve déjà quelque chose : le lieu où je devais aller se réveille, avec des signes obligatoires, et la place retenue refuse de recevoir ma soirée tranquille. Je me rappelle l’injonction, comme suite de l’avoir oubliée, — pour l’avoir oubliée avec trop de précision.

*

Je vais m’endormir, mais un fil me retient encore à la nette puissance, par lequel je la puis réciproquement retenir : un fil, une sensation tenant encore à mon tout, et qui peut devenir un chemin pour la veille aussi bien que pour le sommeil.

Une fois endormi, je ne puis plus me réveiller volontairement, je ne puis voir le réveil comme but. J’ai perdu la vigueur de regarder quelque chose comme un rêve.

Il faut attendre la fissure de jour, le soupirail qui me livrera tout mon espace, le brin conducteur qui ramène l’état où les efforts rencontrent les choses, où la sensation détermine un point commun entre deux visions. Elle est un point double appartenant à la fois à un objet et à mon corps ; à une chose, mais aussi à un nœud de fondions de moi.

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En rêve, les opérations ne s’échafaudent pas, ne sont pas perçues comme fadeurs indépendants. Il y a séquences, non conséquences. Pas de buts, mais le sentiment d’un but. Nul objet de pensée ne s’y forme par le rassemblement manifeste de données indépendantes, de sorte qu’il doive clairement son existence à une différence de « réalité », à une machine finie. Dans la veille, reconnaître A est un phénomène qui dépend de A, tandis qu’en rêve je reconnais souvent A dans l’objet B. La reconnaissance ne résulte plus d’un choc actuel : mais elle est de la suite même du rêve, au titre d’un objet quelconque y compris.

*

L’esprit du rêveur ressemble à un système sur lequel les forces extérieures s’annulent ou n’agissent pas, et dont les mouvements intérieurs ne peuvent amener ni déplacement du centre ni rotation.

On n’avancerait pas si la résistance du sol et son frottement ne venaient annuler la force qui tend à maintenir immobile le centre de gravité quand la première jambe s’éloigne du corps. Mais si la jambe arrière est endormie, la pression au sol ne réveille pas la raideur ou tension des muscles, et la force n’est pas annulée, parce que la tension n’est pas excitée par le sentiment du contact. On sent le sol comme à distance, comme dans un rêve, sans pouvoir répondre.

Et quand tout l’être est endormi, c’est que le changement ou la modification imprimés ne peuvent amener un changement ou déplacement relatifs, non que des forces extérieures fassent défaut, mais l’instrument de leur application est momentanément aboli.

Le rêveur réagit par des visions et mouvements qui ne peuvent changer la cause de l’impression. Ne pouvant arrêter l’impression par une image partielle fixe, ni opposer telle image (vraie) à telle (fausse), ni la mémoire à l’actuel, etc., il est comme celui qui glisse sur une surface polie et qui ne peut isoler une jambe par la fixation extérieure.

Mais le rêveur n’en sait rien. Il prend son impuissance même pour l’effet d’une puissance extérieure ; il ne peut jamais trouver finie la cause de ses impressions, car il la cherche dans les visions que l’impression provoque ; il la cherche en trouvant indéfiniment, forgeant ce qui pourra la produire au lieu de reproduire ce qui l’a produite. Il croit voir comme il croit se déplacer. Mais sentiments, émotions, spectacles, causes apparentes, simulacres d’apartés… se modifient réciproquement et constituent un même système, analogue à un système de forces « intérieures ». L’effort qui devrait produire un changement défini demeure toujours vain, parce qu’un changement inverse, une sorte de recul, — me déplace à l’état initial, par conséquence de l’effort même.

*

Je m’éveille d’un rêve, et l’objet que je serrais, cordage, devient mon autre bras, dans un autre monde. La sensation de striction demeurant, la corde que je serrais s’anime. J’ai tourné autour d’un point fixe. La même sensation s’est comme éclairée, divisée. La même pierre entre dans deux constructions successives. Le même oiseau marche jusqu’au bord du toit, et là, tombe dans le vol.

Je m’aperçois tout à coup qu’il faut traduire tout autrement cette sensation : c’est le moment qu’elle ne peut plus appartenir à tel système d’événements, à tel monde, qui devient alors rêve et passé non ordonné.

*

Jamais le rêve ne réalise ce fini admirable auquel atteint la perception dans la veille et à la lumière.

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Dans tel rêve est un personnage. Mais je ne le vois pas distinctement. Car, si je le voyais net, tout aussitôt et par conséquence il changerait. Il y a conversation, mais pas distincte. Je sais bien de quoi nous parlons, et j’entends certains mots, mais la suite m’échappe, point de détail, et ces mots n’ont pas de sens : (le Mettus du Mellus ? ?) Mais rien ne manque. Mais tout se passe comme si la conversation était réelle. Elle n’est pas arrêtée par son inconsistance. Le moteur n’est pas en elle.