Œuvres (Pléiade), tome I
Sorte de préface
Il disait que le monde n’était fait que pour aboutir à un beau livre, et qu’il pouvait et qu’il devait périr, une fois son mystère représenté, son expression trouvée. Il ne voyait à l’existence de tout ce qui est d’autre explication ni d’autre excuse…
*
Je ne veux pas prolonger plus longtemps cette digression sur la philosophie de Mallarmé. Je termine par un retour vers mon commencement. Je vous ai fait observer le grand contraste qui nous apparaît entre le petit nom de Mallarmé vivant et la place et l’importance prises par Mallarmé mort. Ce développement de puissance posthume n’est pas dû seulement à des causes littéraires. Ce n’est point la seule beauté des vers, ni la profondeur des idées, ni les inventions de formes d’une élégance surprenante qui ont fait ce nom grandir, cette œuvre agir, cette figure s’imposer, en dépit des années, en dépit de l’obscurité, de la singularité, de l’absence des attraits qui conquièrent les cœurs naïfs et les esprits du plus grand nombre.
Mais cet homme, qui était à la fois si profond et si gracieux, si simple et si composé, de condition si médiocre, mais si digne, mais si noble (car rien n’était plus noble que son attitude, son regard, son accueil, son sourire), fut l’exemple le plus pur, le plus authentique des vertus intellectuelles. En lui respirait et vivait l’éminente dignité de la poésie. On ne pouvait l’approcher et l’entendre qu’on ne sentît, même dans le propos le plus plaisant, que tout en lui s’ordonnait à quelque fin secrète et si haute qu’elle transformait, évaluait, abolissait ou transfigurait les choses comme une certitude ou une lumière de l’ordre mystique le peut faire. Je ne crois pas que rien de pareil ait jamais été observé dans les lettres…
SORTE DE PRÉFACE
Le manuscrit d’un recueil d’exercices scolaires récemment retrouvé, et acquis par la Bibliothèque nationale, peut bien, puisqu’il porte la signature de Mallarmé, donner naissance à quelques réflexions.
*
Dans un État tout à fait organisé, — c’est-à-dire qui eût décrété, qui imposât et rétablît à chaque instant l’égalité économique, — comment subsisterait donc un homme de qui les talents et la passion de l’esprit ne pussent s’appliquer qu’à la production d’ouvrages entièrement inutiles à la vie ?
Que si tout est exactement évalué, si chacun ne peut échanger que de l’utile pour tous contre de l’utile pour soi, le producteur dont je m’inquiète périt d’inanition : la précision d’une économie parfaite l’excommunie. Même si ses ouvrages sont du goût de quelques-uns, ceux-ci ne les peuvent acquérir, car ils devraient les payer d’une part de leur nécessaire, — à quoi, dans cet état que j’ai supposé, se borne le bien de chacun. Et quand la société elle-même, consentant à quelque imperfection de son mécanisme, voudrait ne pas exterminer une industrie vaine et transcendante, comment pourrait-elle distinguer, afin de le soutenir pendant de premières années d’obscurité et de silence, un homme qui se doit de demeurer imperceptible aussi longtemps qu’il le faut pour mûrir, et qui dépense les jours, sans compter, en recherches, en repentirs et en reprises ? Qui jugera de l’avenir d’un inconnu et de son œuvre, qui lui est encore cachée à lui-même ?
Davantage : une production purement inutile, qui ne satisfait à aucun des besoins universels de toute vie, échappe à toute estimation sociale, émanée de la collectivité entière et valable pour elle toute. Ni la Loi, ni l’intervention de quelque organe administratif ne peut l’évaluer : une machine économique précise ne peut admettre dans le régime de ses échanges que des produits commensurables entre eux : elle exclut tout objet qui n’ait que la valeur qu’on veut : caillou, pour l’un ; diamant, pour l’autre.
Enfin, comme cet ouvrage inutile est arbitraire dans sa nature et dans sa génération, et que son essence même est d’avoir pu ne pas être, ce caractère accidentel s’imprime en retour sur le destin de son producteur. Puisqu’il ne répond ni ne participe à aucune nécessité réelle, il n’a point de place dans le cycle d’opérations réelles de la vie organisée. Il peut ne pas être : donc, il ne peut pas être.
*
Il résulte de ces remarques assez évidentes que tout ce qui fut créé de plus admirable n’a pu l’être que grâce à l’inexactitude, et même à l’injustice, si ce n’est à l’iniquité, des systèmes sociaux des diverses époques.
L’histoire des Lettres est donc aussi l’histoire des moyens d’existence de ceux qui ont pratiqué l’ait d’écrire « à travers les âges ». On y trouve toutes les solutions possibles du problème de vivre en dépit de l’esprit qu’on a : la flatterie, la louange des grands, des riches ou du peuple ; la mendicité ; l’escroquerie ; le vol à main armée, avec escalade, effraction, meurtre et tous les qualificatifs du Code ; l’exploitation des femmes ; l’extorsion de fonds sous menaces ; l’exercice de professions quelconques, auxquelles on dérobe le temps de songer et d’écrire. Vient enfin le commerce de ce qu’on écrit, qui est (littérairement parlant) de tous ces systèmes le pire. Il est inutile de parler des écrivains fortunés puisqu’ils ne sont tels (par définition) que grâce à quelque inégalité de l’ordre économique.
En somme, Homère mendiait ; Virgile avec Horace flattaient ; Villon pillait ; l’Arétin savait bien des choses… Sous Louis XIV, on vise aux pensions. Que de parasites sous Louis XV ! Balzac s’épuise en faillites savantes. Lamartine quête. Verlaine vit d’expédients et d’aumônes. Quantité d’autres s’établissent dans les bureaux. Expéditionnaires, rédacteurs, voire sous-chefs, à la Guerre, à la Justice, aux Cultes, à l’Hôtel de Ville, il y a partout quelque auteur ; parfois un auteur célèbre, dont s’enorgueillit toute l’administration ; Huysmans donnait un grand lustre à la Sûreté générale.
*
Mallarmé, pour gagne-pain, avait choisi l’emploi de professeur d’anglais. Plus d’un de ses anciens élèves vit encore, dont aucun, que je sache, n’a retiré de ses leçons des fruits certains ? L’enseignement des langues, il y a cinquante ans, n’était point ce qu’il est : il admettait, par-ci par-là, la méthode approximative. Le premier maître que j’ai eu, dans mon collège de province, était un brave homme borgne, qui n’avait, de son œil unique, jamais vu un Anglais de sa vie. La prononciation s’en ressentait. Je m’assure que les choses ont beaucoup changé depuis lors.
*
Les rapports de Mallarmé avec sa fonction étaient difficiles. Le métier l’ennuyait à mort. La classe à faire fut à peu près la seule chose dont on l’ait entendu se plaindre. Il acceptait de si haut les critiques, les dédains, les railleries que ses ouvrages lui valaient, qu’il s’en faisait les hommages naturels que dussent recevoir la foi et l’espérance qu’il avait dans sa certitude isolée ; et il se soutenait merveilleusement dans la volonté souveraine de consacrer toute sa durée de vie à l’analyse la plus fine et la plus rigoureuse de la lumière de poésie qu’il avait reçue, un certain jour de sa jeunesse.
Mais ce très admirable docteur ès lettres sublimes qui dispensait autour de soi les leçons de la pureté spirituelle, qui nous offrait à demi-voix une doctrine de forme délicieuse qu’inspirait une sorte de mythologie généralisée, souffrait de moins en moins silencieusement la corvée de professer autre chose et la dilapidation des heures précieuses qu’il devait sacrifier à son devoir inférieur.
Cet homme, qui portait au plus haut point, et jusque dans le détail de l’existence, l’observance du précepte de Baudelaire : qu’il faut faire à la perfection tout ce que l’on fait, devait ressentir assez cruellement l’impossibilité croissante de se donner avec le moindre amour à la tâche qui le faisait vivre.
*
Chaque année, le sentiment de l’approche de la fin des vacances empoisonnait en lui l’émotion du moment suprême des funérailles de l’été. La prévision du retour aux classes lui gâtait la solennité que sa chère Forêt commençait de célébrer autour de Valvins : la toute-descente silencieuse de l’or sur la terre ; les thèmes et les beautés qui se proposaient alors aux yeux de l’esprit, tout était corrompu par les images d’une cour triste et d’une salle trop connue où il faudrait encore, pendant des heures infinies, redire à des enfants distraits des choses à quoi l’on ne peut plus s’intéresser et que l’on finit par abhorrer et par circonscrire dans je ne sais quelle réserve et quelle région misérable et servile de soi-même.
*
Mallarmé, toutefois, avant qu’il se soit dépris jusqu’au dégoût de sa besogne professionnelle, avait prononcé quelques tentatives d’accommodement avec la pédagogie. Il eut l’idée de composer quelques ouvrages destinés aux personnes qui veulent apprendre l’anglais. Il pouvait s’en promettre un double avantage : d’abord, celui d’accroître un peu ses ressources (qui se réduisaient presque à son médiocre traitement) ; ensuite, il pensait exposer ses vues personnelles sur la langue anglaise et une certaine méthode pour en acquérir la connaissance. Je crois que le seul livre de cette espèce qu’il ait pu faire éditer et qui fut mis en vente est celui qui s’intitule : Les Mots anglais.
*
Peut-être convient-il ici de rappeler en quelques lignes ce qui fut le souci constant de sa pensée et qui n’est point absent de cette œuvre didactique.
Il n’a cessé de méditer à sa manière (qui n’était celle d’un philologue ni d’un philosophe) sur le Langage, instrument de son art, dont il en avait fait la substance. L’Idée qu’il en avait fut maîtresse de toute sa vie intellectuelle. Il avait compris de fort bonne heure que le Fait Poétique par excellence n’est autre que le Langage même, et se confond avec lui, qui soutient tous les poèmes possibles, et dont chacun des éléments distincts qui le composent suppose une sorte de création. Il semble bien qu’il ait conçu et tenté l’expérience d’une littérature poétique dont l’opération eût été l’inverse de celle que paraissent pratiquer les poètes. On croit (et ils croient souvent eux-mêmes) qu’ils procèdent de quelque idée vers quelque forme, et de quelque impression vers l’expression qui tend à la restituer. Mais ce ne serait là qu’un mode de production tout à fait semblable à celui qui engendre le discours ordinaire ; vouloir que la poésie s’y réduise et ne consiste pas dans une manière toute différente de celle-ci d’user des moyens de la parole, c’est la rendre inexplicable. Alors le « bon sens » proteste avec raison, et dit : Pourquoi parler en vers ? Mais au moment même que les poètes sont vraiment poètes, la pensée est indivisible d’un certain chant, et l’initiative ne lui appartient plus à elle seule.
Mallarmé (je ne crois pas le trahir ici et supposer ma pensée à la sienne) a rêvé d’une poésie qui fut comme déduite de l’ensemble des propriétés et des caractères du langage. Chaque belle œuvre déjà accomplie lui représentait quelque page d’un Livre suprême auquel devait aboutir une conscience de plus en plus lucide et un exercice de plus en plus pur des fonctions de la parole. Il attachait a Patte du poète une signification universelle, et une sorte de valeur que l’on serait tenté de dire « mystique », si ce mot n’était de ceux qu’il ne faut jamais employer.
Cette métaphysique s’alliant chez lui à une virtuosité extraordinaire, il s’était fait la théorie la plus subtile et la plus précise des ressources d’un art qu’il possédait comme personne. Sans doute pouvait-il penser directement poésie, ce qui est fort rare, car la mauvaise éducation, les termes vagues, les notions magnifiquement inutiles, le dédain de l’observation égarent la plupart sur ce sujet. Beaucoup de gens consentent facilement qu’ils n’entendent rien à la musique, que l’harmonie et l’orchestration leur sont des arcanes, et ils se gardent de juger ce qu’il n’y a aucune honte à n’avoir pas approfondi. Mais, quoique la poésie soit un art bien plus complexe et plus incertain que l’art des sons purs, (puisqu’elle exige que l’on mène simultanément des parties tout indépendantes entre elles, que l’on institue et que l’on conserve un certain accord indéfinissable de ce qui convient à l’oreille et de ce qui excite l’esprit), toutefois bien peu de personnes, et, sur ce petit nombre, quantité de fort cultivées, se doutent qu’une préparation particulière (qui, à ma connaissance, ne se fait pas dans les écoles) est nécessaire à qui veut connaître des vers autrement qu’à tâtons et d’après le goût du moment.
La syntaxe était à ce poète une algèbre qu’il cultivait pour elle-même. Il aimait quelquefois de généraliser certains tours qu’elle n’offre que dans des cas singuliers, ou bien d’entrelacer des propositions dans une phrase, et de se risquer dans une sorte de contrepoint littéraire qui amenait entre les termes ou les idées, des contacts ou des écarts savamment calculés. On eût dit qu’il pressentait ce qui se découvrira quelque jour, et dont on voit déjà plus d’un présage : que les formes du discours sont des figures de relations et d’opérations qui, permettant de combiner ou d’associer les signes d’objets quelconques et de qualités hétérogènes, peuvent nous servir à nous conduire à la découverte de la structure de notre univers intellectuel.
Une boutade assez significative, un jour, lui échappa : « S’il y a, dit-il, un mystère du monde, cela tiendrait dans un Premier-Paris du Figaro. »
Il me semblait quelquefois qu’il eût examiné, pesé, miré tous les mots de la langue un à un, comme un lapidaire ses pierres, tant la sonorité, l’éclat, la couleur, la limpidité, la portée de chacun, et je dirais presque son orient, s’accusaient dans ses propos comme dans ses écrits, où il les assemblait et montait avec une efficace et une valeur de position incomparables. J’ai gardé le souvenir de remarques qu’il en faisait et qui témoignaient de scrupules et de raffinements extrêmes. Il parla, un soir, des différences qu’il percevait entre les effets possibles des mots abstraits selon qu’ils se terminent en té (comme vérité), en tion (comme transition) ou en ment (comme entendement). Il ne lui paraissait pas indifférent d’avoir observé ces nuances…