Œuvres (Pléiade), tome I
La « peur des morts »
— Je confesse à présent, mon cher Maître, que le Point de vue de Sirius ne fait pas apercevoir toutes choses…
— J’en aurais encore bien d’autres à vous montrer… Voyez-vous, il n’est encore rien de tel comme une vieille Académie pour connaître bien des perfections qui ne se rencontrent pas dans les rues. N’oubliez point que ce qu’il y a de meilleur est toujours assez caché, et que ce qu’il y a de plus haut et de plus précieux au monde est toujours niable.
— Adieu, dit le Reporter, je remonte dans le Comgnon de Sirius. Mais à peine là-haut, (ou là-bas), je fais campagne pour qu’on y fonde une Académie. Nous n’aurons que quarante fois soixante mille fauteuils, ce qui fera deux millions et quatre cent mille heureux, et cinq ou six milliards de grandes espérances.
LA « PEUR DES MORTS »
L’animal, sans doute, ne rumine pas l’idée de la mort. Il ne craint que contraint de craindre. Le péril disparu, la puissance du pressentiment funeste s’évanouit : la mort n’a plus d’aiguillon et ne joue plus aucun rôle.
C’est que rien d’inutile, rien de disproportionné n’apparaît dans la conduite de l’Animal. Il n’est à chaque instant que ce qu’il est. Il ne spécule pas sur des valeurs imaginaires, et il ne s’inquiète pas de questions auxquelles ses moyens ne lui permettent de répondre.
Il en résulte que le spectacle de la mort de ses semblables, qui peut, dans le moment même, l’émouvoir ou l’irriter quelquefois, ne lui cause pas de tourments illimités et ne modifie en rien son système tout positif d’existence. Il semble qu’il ne possède pas ce qu’il faut pour conserver, entretenir et approfondir cette impression.
Mais chez l’Homme, qui est doué de plus de mémoire, d’attention et de facultés de combinaison ou d’anticipation qu’il n’est nécessaire, l’idée de la mort, déduite d’une expérience constante et, d’autre part, absolument incompatible avec le sentiment de l’être et l’acte de la conscience, joue un rôle remarquable dans la vie. Cette idée excite au plus haut degré l’imagination qu’elle défie. Si la puissance, la perpétuelle imminence, et, en somme, la vitalité de l’idée de la mort, s’amoindrissaient, on ne sait ce qu’il adviendrait de l’humanité. Notre vie organisée a besoin des singulières propriétés de l’idée de la mort.
L’idée de la mort est le ressort des lois, la mère des religions, l’agent secret ou terriblement manifeste de la politique, l’excitant essentiel de la gloire et des grandes amours, — l’origine d’une quantité de recherches et de méditations.
Parmi les produits les plus étranges de l’irritation de l’esprit humain par cette idée (ou plutôt par ce besoin d’idée que nous impose la constatation de la mort des autres), figure l’antique croyance que les morts ne sont pas morts, ou ne sont pas tout à fait morts.
Rechercher les formes primitives de cette conviction (qui ne peut guère s’exprimer, comme je viens de le faire, qu’en termes contradictoires), est l’objet de l’œuvre la plus récente de Sir James Frazer : La Peur des Morts.
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« Les hommes, pour la plupart, croient que la mort n’abolit pas leur existence consciente, mais que celle-ci se poursuit pendant une durée indéterminée ou infinie, après que la frêle enveloppe corporelle qui avait logé quelque temps cette conscience a été réduite en poussière. »
Telle est la proposition initiale de laquelle procède le dessein de l’auteur, qui est de nous représenter, au moyen d’une quantité d’exemples, ce qu’on pourrait nommer la politique des primitifs dans leurs rapports avec les esprits des morts.
Sir James nous montre que les non-civilisés éprouvent à l’égard des esprits des morts presque tous les sentiments que l’homme peut éprouver à l’égard des créatures vivantes : chez les uns, la crainte domine ; chez les autres, l’intérêt ; chez certains, l’affection. On voit, chez ces derniers, une sorte de familiarité s’établir entre les morts et les vivants d’une famille. Les parents défunts ne sont pas redoutés ; mais leurs cadavres sont enterrés dans la maison, et l’on espère que leurs âmes, quelque jour, se réincarneront dans un enfant qui naîtra sous le toit familial.
D’autres peuplades essayent d’exploiter les esprits, d’obtenir leur assistance ou leur faveur dans les travaux agricoles ou bien dans les entreprises de chasse ou de pêche. On s’efforce parfois de leur tirer quelques oracles.
Il arrive assez souvent que les phénomènes accidentels et funestes leur soient imputés : famines, sécheresse, coups de foudre, tremblements de terre sont mis à leur compte, — comme nous-mêmes mettons quelquefois ces redoutables événements à la charge des taches du soleil.
Mais les maux dont on accuse le plus fréquemment les esprits sont les maladies et la mort.
Toutes ces croyances engendrent une quantité correspondante de rites.
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Quoique chargé et pénétré d’une prodigieuse érudition, et comme tissu de faits, ce livre est d’un grand artiste. Sa savante simplicité est le fruit d’un travail exquis. Rien de plus subtil que le passage presque insensible — analogue à une modulation — d’une croyance à une autre, à peine différente, mais qui s’observe à des milliers de milles de la première, — comme si la distance et l’absence de toute communication permettaient de constater par la similitude des productions psychologiques une certaine identité de la nature humaine.
Peu à peu se dessine dans la pensée du lecteur de La Peur des Morts l’idée étrangement poétique d’une Ethnographie des âmes en peine, — une science et une statistique démographique des fantômes flottant par millions ou milliards sur le globe, depuis tant de siècles que l’on meurt. De la Mélanésie à Madagascar, de la Nigeria à la Colombie, chaque peuplade redoute, évoque, nourrit, utilise ses défunts ; entretient un commerce avec eux : leur donne dans la vie un rôle positif, les subit comme des parasites, les accueille comme des hôtes plus ou moins désirables, leur prête des besoins, des intentions et des pouvoirs. Il en résulte cette quantité d’attributions, d’observances et de pratiques qui s’imposent aux vivants et que l’illustre auteur enchaîne et développe dans son ouvrage selon leurs analogies et leurs contrastes, — comme sur une frise intellectuelle où paraîtraient captifs de l’art et de la connaissance des spécimens de toutes les races humaines, saisis dans les attitudes que leur inspire le sentiment de la présence et de la puissance des disparus.