Œuvres (Pléiade), tome I
Variation sur une pensée
Et il ajoute que : principalement le Cantique Spirituel… pourroit bien passer pour une œuvre nouvelle…
Voici exactement trois cents ans que cette « œuvre nouvelle » est demeurée dans une ombre qui l’a conservée à l’état d’œuvre encore assez nouvelle, car sa première réédition en 1917, par l’Art catholique, qui fut rapidement épuisée, ne pouvait toucher qu’un petit nombre, et il ne semble pas, en dépit de la quantité des anthologies de notre poésie qui ont été publiées depuis, que les Cantiques du Père Cyprien aient obtenu la moindre mention de leur existence. J’ai dit le cas que j’en faisais. Il se peut dire que je m’abuse et que d’autres yeux ne voient point dans ces quelques petites strophes ce que je crois y voir. Pour moi, la Poésie devrait être le Paradis du Langage, dans lequel les différentes vertus de cette faculté transcendante, conjointes par leur emploi, mais aussi étrangères l’une à l’autre que le sensible l’est à l’intelligible, et que la puissance sonore immédiate l’est à la pensée qui se développe, peuvent et doivent se composer et former pendant quelque temps une alliance aussi intime que celle du corps avec l’âme. Mais cette perfection d’union, dont on ne peut se dissimuler qu’elle a contre elle la convention même du langage, est bien rarement réalisée et assurée pendant plus de quelques vers. Je crains fort que l’on puisse compter sur ses doigts le nombre des poètes chez lesquels le délice de la mélodie continue commence avec le poème et ne cesse qu’avec lui. C’est pourquoi l’étonnant succès du Père Cyprien dans son entreprise m’a ravi au point que j’ai dit.
VARIATION SUR UNE PENSÉE
NOTES **2 COLUMN
Le Silence éternel de ces espaces infinis M’EFFRAYE.
Cette phrase, dont la force de ce qu’elle veut imprimer aux âmes et la magnificence de sa forme ont fait me des paroles les plus fameuses qui aient jamais été articulées, est un Poème.
et point du tout une Pensée.
Car Éternel et Infini sont des symboles de non-pensée. Leur valeur est tout affective. Ils n’agissent que sur une certaine sensibilité. Ils provoquent :
la sensation particulière de l’impuissance d’imaginer.
Pascal introduit dans la littérature l’usage ou l’abus de ces termes, très bons pour la poésie, et qui ne sont bons que pour elle.
Il en compose une disposition symétrique, une sorte de figure d’équilibre formidable, à l’écart de laquelle il place en opposition, (et comme l’homme isolé, perdu dans les deux, insignifiant et pensant) son : M’EFFRAYE. Observons comme tout l’inhumain qui règne dans les Cieux est établi, représenté par cette forme de grand vers, dont les mots de même fonction s’ajoutent et se renforcent dans leurs effets : substantif et substantif, silence avec espaces ; épithète avec épithète : infini étale éternel.
Ce vaste vers construit l’image rhétorique d’un système complet en soi-même, un « UNIVERS »…
Quant à l’humain, à la vie, à la conscience, à la terreur, cela tient dans un rejet : M’EFFRAYE.
Le poème est parfait.
Je dirai encore sur ce poème :
La véritable poésie tend toujours à une certaine imitation de ce qu’elle signifie, au moyen de la matière du langage, ou par la distribution de cette matière.
Mais le physique des mots et la tactique de leurs arrangements dans les formes grammaticales étant indépendants des
TEXTE
LE SILENCE ÉTERNEL…
— Quels sons doux et puissants, demande Eustathe à Pythagore, et quelles harmonies d’une étrange pureté il me semble d’entendre dans la substance de la nuit qui nous entoure ? Mon âme, à l’extrême de l’ouïe, accueille avec surprise de lointaines modulations. Elle se tend, pareille à l’espérance, jusqu’aux limites de mon sens, pour saisir ces frémissements de cristal et ce mugissement d’une majestueuse lenteur qui m’émerveillent. Quel est donc le mystérieux instrument de ces délices ?
— Le ciel même, lui répondait Pythagore. Tu perçois ce qui charme les dieux. Il n’y a point de silence dans l’univers. Un concert de voix éternelles est inséparable du mouvement des corps célestes. Chacune des étoiles mobiles, faisant vibrer l’éther selon sa vitesse, communique à l’étendue le son qui est le propre de son nombre. Les plus éloignées, qui sont nécessairement les plus rapides, fournissent à l’ensemble les tons les plus aigus. Plus graves sont les plus lentes, qui sont les plus proches de nous ; et la terre immobile est muette. Comme les sphères obéissent à une loi, les sons qu’elles engendrent se composent dans cet accord suave et doucement variable, qui est celui des cieux avec les cieux. L’ordre du monde pur enchante tes oreilles. L’intelligence, la justice, l’amour, et les autres perfections qui règnent dans la partie sublime de l’univers, se font sensibles ; et ce ravissement que tu éprouves n’est que l’effet d’une divine et rigoureuse analogie…
Voilà ce que prêtait aux abîmes de la nuit le profond désir des anciens Grecs.
Quant aux Juifs, ils ne parlent des cieux qu’ils n’en célèbrent l’éloquence. Les nuits bibliques retentissent des louanges du Seigneur. Les étoiles, quelquefois, y paraissent confondues aux fils de Dieu, qui sont les anges, et cette innombrable tribu des esprits et des astres fait entendre à toute la terre une acclamation immense.
valeurs conventionnelles qui leur répondent et qui sont leur sens, il y a fort peu de chances pour que l’expression immédiate d’une idée vienne à l’esprit dans une condition poétique.
II n’y aurait pas de poésie, on ne l’eût pas inventée, si ce cas singulier ne se présentait jamais.
Il n’y aurait pas de poésie, si le travail et les artifices ne permettaient, par l’essai d’une quantité de substitutions, de multiplier les coups heureux et d’assembler ce qu’il en faut pour composer me durée toute favorable.
Mais ces coups heureux et isolés dont je parle, que les poètes attendent, épient, accumulent, dont ils font des cultures et essayent d’accroître la virulence, s’ils peuvent se produire dans une tête quelconque à titre d’accident et de simple rencontre, il s’en faut toutefois que cet individu qui est leur lien, les remarque et les prise. La plupart ne sont pas sensibles à ces productions de leur vie.
Ainsi des mots d’enfants, parfois si remarquables, dont la grâce, ou bien la portée, sont imperceptibles à leurs auteurs.
Rien de pareil chez notre Pascal.
Poème ou Pensée, le « SILENCE ÉTERNEL » a servi de thème à la présente « Variation », par laquelle on n’entendit rien proposer au lecteur qui ne se déduisît presque inévitablement de ce texte si beau et si bref.
A la lueur de quelques mots, on a cru voir dans les profondeurs de Pascal des intentions et des contradictions assez remarquables. On a cru pouvoir les définir ou les décrire.
On s’est diverti, d’abord, à faire observer que le sentiment général des hommes religieux en présence du ciel nocturne, pur tout ensemencé d’étoiles, est merveilleusement contraire à celui que nom dit ressentir Pascal.
Ils voient Dieu dans ce vide semé de feux.
Ils l’entendent. Le silence éternel leur sonne un concert éclatant de louanges universelles.
Mais cependant que la considération de la nuit les excite, les exalte à ce point, païens, juifs ou chrétiens, elle accable, elle opprime Celui qui avait déjà trouvé.
Le fait n’est pas contestable. Le contraste est évident. Ce désaccord si manifeste doit signifier quelque chose.
Je sais bien que le ciel de Pascal n’est plus le Ciel des anciens enthousiastes.
« Les cieux énoncent la gloire de Dieu, et l’ouvrage de ses mains est proclamé par le firmament. »
L’auteur des Psaumes ne trouve pas de termes assez énergiques pour exprimer toute la puissance de cette voix extraordinaire : « Le jour vomit au jour la parole divine, et la nuit enseigne la nuit. Ce ne sont point des babillages, ni de ces propos qui peuvent échapper à l’oreille, mais leur résonance se prolonge aux extrémités de la terre… Non sunt loquelœ neque sermones quorum non audiantur voces eorum. In omnem terram exivit sonus eorum et in fines obris terrœ verba eorum. »
Et Jéhovah lui-même dit à Job : « Les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse. »
Pascal ne reçoit des espaces infinis que le silence. Il se dit « effrayé ». Il se plaint amèrement d’être abandonné dans le monde. Il n’y découvre pas Celui qui déclarait par Jérémie : Calum et terram ego impleo. Et cet étrange chrétien ne se trouve pas son Père dans les Cieux… Mais au contraire, « en regardant tout l’univers muet, il entre en effroi, dit-il, comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable… »
Effroi, effrayé, effroyable ; silence éternel ; univers muet, c’est ainsi que parle de ce qui l’entoure l’une des plus fortes intelligences qui aient paru.
Elle se ressent, elle se peint, et se lamente, comme une bête traquée ; mais de plus, qui se traque elle-même, et qui excite les grandes ressources qui sont en elle, les puissances de sa logique, les vertus admirables de son langage, à corrompre tout ce qui est visible et qui n’est point désolant. Elle se veut fragile et entièrement menacée, et de toutes parts environnée de périls et de solitude, et de toutes les causes de terreur et de désespoir. Elle ne peut souffrir qu’elle soit tombée dans les filets du temps, du nombre, et des dimensions, et qu’elle se soit
Copernic et Kepler sont venus ; et Galilée. La Terre dans le ciel devient fort peu de chose. L’homme n’est plus au centre du Tout. On commence de trouver difficile à penser que ce Tout est créé pour lui, qu’il est l’objet d’une attention privilégiée de la Toute-Puissance. Au ciel revu par les lunettes et corrigé par la nouvelle astronomie, Pascal découvre de son côté de nouvelles raisons de craindre.
Il ne voit rien dans le monde dont il ne sache extraire son poison. Il en tire des cieux. Il est affreusement avide de tout ce qui le déprime, incapable de s’abstraire de son intérêt personnel. Il ne peut accepter de n’être que ce qu’il est. Il ne lui suffit pas d’être Pascal… Qui sait s’il n’a pas trop profondément et amèrement ressenti la gloire de Des Cartes, dont il a constamment essayé d’abaisser les mérites et de railler les grands espoirs ; et si une pointe de jalousie atroce, une épine secrète dans son cœur…
Le commencement de son entreprise de destruction générale des valeurs humaines se trouve peut-être dans quelque souffrance particulière de son amour de soi. Il est des rivaux si redoutables qu’on ne les peut ravaler qu’en rabaissant toute l’espèce.
Le développement de notre « Variation » nous a conduit naturellement à opposer l’idée que Pascal nom donne de soi-même, (ou bien, celle que nous présente de lui la tradition), à l’idée que nous pouvons nous en faire, par nous-mêmes.
(Il ne faut pas se flatter que l’une puisse être plus vraie que l’autre. Cette prétention, ou cette autre, n’aurait aucun sens.)
J’ai lu sans nul effort, dans notre célèbre verset, des volontés et des puissances bien difficiles à composer avec la simplicité du cœur et avec l’intégrité de désespérance qui conviendraient au personnage le plus noir, le plus pur de la Légende Intellectuelle,
C’était là se risquer à rendre Pascal plus humain ; et peut-être, plus profond.
Toutefois ce nouvel aspect d’une illustre figure n’a pas été goûté par tout le monde.
Ce qui me semblait évident a paru émaner de moi. Plusieurs furent émus ; certains parlèrent de scandale. Même quelques
prise au piège du système du monde. Il n’est pas de chose créée qui ne la rappelle à son affreuse condition, et les unes la blessent, les autres la trompent, toutes l’épouvantent, tellement que la contemplation ne manque jamais de la faire hurler à la mort. Elle me fait songer invinciblement à cet aboi insupportable qu’adressent les chiens à la lune ; mais ce désespéré, qui est capable de la théorie de la lune, pousserait son gémissement tout aussi bien contre ses calculs.
Ce n’est pas seulement ce qui arrive dans le ciel, mais toute chose ; et non seulement toute chose elle-même, mais jusqu’à l’innocente représentation des choses, qui l’irrite et se fait haïr : Quelle vanité que la peinture… Il invente, pour les images que poursuivent les arts, une sorte de dédain du second degré.
Je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a du système et du travail dans cette attitude parfaitement triste et dans cet absolu de dégoût. Une phrase bien accordée exclut la renonciation totale.
Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage quelque liberté de l’esprit, quelque sentiment du nombre, quelque logique et quelque symbolique qui contredisent ce qu’ils disent. Il y a aussi je ne sais quoi de trouble, et je ne sais quoi de facile, dans la spécialité que l’on se fait des motifs tragiques et des objets impressionnants. Qu’est-ce que nous apprenons aux autres hommes en leur répétant qu’ils ne sont rien, que la vie est vaine, la nature ennemie, la connaissance illusoire ? A quoi sert d’assommer ce néant qu’ils sont, ou de leur redire ce qu’ils savent ?
Je ne suis pas à mon aise devant ce mélange de l’art avec la nature. Quand je vois l’écrivain reprendre et empirer la véritable sensation de l’homme, y ajouter des
hommes des plus éminents de ce temps-ci se sont trouvés blessés comme dans leur personne du résultat d’un examen que chacun peut faire soi-même. — Faut-il donc y revenir ? — Qu’ai-je donc fait ? A ce que dit Pascal qu’il éprouve, et à quoi la légende le borne, j’ajoutai simplement qu’il le dit avec art. J’ai vu distinctement l’écrivain, et même le poète, et presque le rhéteur, dans les quelques mots du Silence Eternel.
— Qui ne les voit ? — Et les voyant, qui ne se figure un tout autre Pascal que le Pascal entier, abrupt, totalement, éperdument affreux des romantiques ?
Cette tradition presque vénérable nous le montre comme une sorte de Héros de la dépréciation totale et amère. Il doit donc nous offrir la perfection même du mépris de ce qui est, et l’idéal de la terreur de ce qui peut être ; et la formule de ce fameux personnage doit s’écrire à peu près ainsi :
Le produit nécessaire des opérations de l’intelligence la plus précoce, la plus précise et la plus profonde qu’on ait vue est une angoisse presque animale.
C’est écrire que l’horreur de la vie est au moins proportionnelle à la connaissance qu’on en peut avoir.
(D’où l’on tirerait aussitôt que Dieu doit ressentir un dégoût infini de son ouvrage.)
Mais je me suis naïvement demandé si un homme qui ne regarde plus qu’en soi et qu’en Dieu, qui ne se conçoit plus qu’entre sa perte et son salut, qui ne s’inquiète plus de son avenir dans l’esprit des autres, — comme il sied à un désespéré, misérablement nu et seul avec son néant tout près de soi, — a le cœur de songer encore au jeu d’écrire ?
Il m’a semblé que l’on n’écrit jamais que pour quelqu’un, et que l’on n’écrit avec art que pour plus d’un. Tant que quelqu’un nom importe encore, notre détresse est maniable encore ; elle nous peut servir encore. Et notre foi, si nous en avons, n’est donc pas si entièrement placée en Dieu qu’il n’en reste aussi quelque peu qui se remet au jugement des gens de goût et fonde son espoir sur les amateurs de belle littérature.
Si je ressens que tout est vain, cette même pensée m’interdit de l’écrire.
Mais au fond, l’on veut tout avoir, et le ciel et la gloire ; et c’est là que Pascal se fait plus réel, et donc beaucoup moins pascalien qu’on ne voudrait qu’il fût.
forces recherchées, et vouloir toutefois que l’on prenne son industrie pour son émotion, je trouve que cela est impur et ambigu. Cette confusion du vrai et du faux dans un ouvrage devient très choquante quand nous la soupçonnons de tendre à entraîner notre conviction ou à nous imprimer une tendance. Si tu veux me séduire ou me surprendre, prends garde que je ne voie ta main plus distinctement que ce qu’elle trace.
Je vois trop la main de Pascal.
D’ailleurs, quand même les intentions seraient pures, le seul souci d’écrire, et le soin que l’on y apporte ont le même effet naturel qu’une arrière-pensée. Il est inévitable de rendre extrême ce qui était modéré, et dense ce qui était rare, et plus entier ce qui était partagé, et pathétique ce qui n’était qu’animé… Les fausses fenêtres se dessinent d’elles-mêmes. L’artiste ne peut guère qu’il n’augmente l’intensité de son impression observée, et il rend symétriques les développements de son idée première, à peu près comme fait le système nerveux quand il généralise et étend à l’être tout entier quelque modification locale. Ce n’est pas là une objection contre l’artiste, mais un avertissement de ne jamais confondre le véritable homme qui a fait l’ouvrage, avec l’homme que l’ouvrage fait supposer.
Cette confusion est de règle pour Pascal. On a tant écrit sur lui, on l’a tant imaginé et si passionnément considéré qu’il en est devenu un personnage de tragédie, un acteur singulier et presque un « emploi » de la comédie de la connaissance. Certains jouent les Pascal. L’usage a fait de lui une manière d’Hamlet français et janséniste, qui soupèse son propre crâne, crâne de grand géomètre ; et qui frissonne et songe, sur une terrasse opposée à l’univers. Il est saisi par le vent très âpre de l’infini, il se parle sur la marge du néant où il paraît exactement comme sur le bord d’un théâtre, et il raisonne devant tout le monde avec le spectre de soi-même.
Ai-je inventé que Pascal devant la nature dit éprouver un sentiment exactement contraire de celui que la plupart des croyants proclament qu’ils ressentent ?
Est-il, ou n’est-il pas vérifiable, qu’il s’applique à solliciter cette réaction singulière, lui qui ne trouve de la douceur à son renoncement que pour avoir d’abord suffisamment corrompu, avili, infecté ce à quoi il renonce ? Il ne vomirait pas le monde s’il ne l’avait déjà gâté.
Son horreur panique, qui s’oppose à la confiance religieuse inspirée par le ciel, n’est pas moins opposée à la considération scientifique. (En insistant un peu sur les étymologies, on pourrait dire, avec une sorte de précision, que le croyant contemple le ciel, tandis que le savant le considère.)
L’homme de science regarde l’ensemble étoilé sans y attacher aucune signification. Il met hors du circuit tout le système émotif de son être. Il essaye de se rendre soi-même une manière de machine, qui, recevant des observations, restituerait des formules et des lois, et travaillerait à substituer finalement aux phénomènes leur expression en pouvoirs conscients, volontaires, définis.
Voici donc notre poète du silence et de l’effroi bien distingué de la presque unanimité des mystiques et de la généralité des savants.
Joignant à une double distinction la remarque que nous avons faite de son grand souci d’écrivain ; l’ayant convaincu de très belle et très savante industrie dans son style, et par là, d’un mélange de ses terreurs et de ses dégoûts avec un espoir intime d’éblouir et d’être admiré, nous pouvons, à présent que nous avons radouci cet anachorète en homme de lettres, examiner l’emploi qu’il fait de ses affreuses sensations et de ses moyens prestigieux.
C’est ici qu’il me déplaît, ou c’est ici que je m’accuse.
Je veux bien qu’adorateur du Créateur, il n’en trouve que l’absence dans la Création, et je veux bien qu’artiste et grand artiste qu’il est, il déprise l’art. Je consens que géomètre et profond géomètre, il ravale la science à une curiosité et à des applications dont le souci ne peut distraire une âme de son mal essentiel. J’aime que nom n’attachions pas me valeur absolue à ce qui fait notre valeur relative. J’approuve que l’on ait une idée assez claire de ce que l’on est pour regarder comme fortuits les dons que l’on peut avoir. Sans doute ce ne sont pas
C’est pourtant un fait assez remarquable que la plupart des religions aient placé dans l’extrême altitude le siège de la Toute-Puissance, comme elles ont trouvé sa marque et les preuves de son existence dans cet ordre sidéral, qui d’autre part, a donné aux hommes l’idée, le modèle primitif, et les premières vérifications des lois naturelles.
C’est vers le Ciel que les mains se tendent ; en lui que les yeux se réfugient ou se perdent ; c’est lui que montre le doigt d’un prophète ou d’un consolateur ; c’est du haut de lui que certaines paroles sont tombées, et que certains appels de trompettes se feront entendre.
Et sans doute, ni la Cause Première, ni l’Acte pur, ni l’Esprit n’ont point de site, non plus qu’ils n’ont de figure ni de parties ; mais un instinct qui tient peut-être à notre structure verticale, peut-être le sentiment que nos destins sont suspendus à des phénomènes très éloignés, et que toute vie terrestre en dépend, tourne inévitablement les hommes embarrassés, ou affligés, ou tourmentés dans leurs esprits par leurs questions abusives, vers le zénith du lieu, vers le haut.
Exhausser, exaucer, sont le même mot.
Kant lui-même, cédant à un secret mouvement de mysticisme naïf, a conjoint cette espèce d’inspiration qu’il eut d’une loi morale universelle, à la sensation que lui causait le spectacle du ciel étoilé.
J’ai essayé quelquefois d’observer en moi-même et de suivre jusqu’aux idées cet effet mystérieux que produisent généralement sur les hommes une nuit pure et la présence des astres.
Voici que nous ne percevons que des objets qui n’ont rien à faire avec notre corps. Nous sommes étrangement simplifiés. Tout ce qui est proche est invisible ; tout ce qui est sensible est intangible. Nous flottons loin de nous. Notre regard s’abandonne à la vision, dans un champ d’événements lumineux, qu’il ne peut s’empêcher d’unir entre eux par ses mouvements spontanés, comme s’ils étaient dans le même temps ; traçant des lignes, formant des figures qui lui appartiennent, qu’il nous impose, et qu’il introduit dans le spectacle réel.
Cependant la distribution de tous ces points nous échappe. Nous nous trouvons accablés, lapidés, englobés, négligés par ce nombreux étincellement.
toujours les plus forts esprits qui ont été le plus émus, comme ils eussent dû l’être, par la fragilité, l’inconstance, l’insuffisance de la pensée. Mais il manque quelque chose, (une certaine noblesse), à toute grandeur qui ne se sent pas accidentelle, et à tout esprit qui ne discerne pas son faible et son médiocre aussi nettement et curieusement qu’il reconnaît en soi quelques beautés et quelques lumières parfois prodigieuses.
En tout ceci, Pascal est digne de Pascal.
Mais c’est l’usage auquel il destinait les fruits amers de sa méditation qui me tourmente et qui m’est odieux.
Je ne puis souffrir les apologies. S’il est quelque chose qu’un esprit de grande portée se doive interdire, et ne doive même concevoir, c’est l’intention de convaincre les autres et l’emploi de tous les moyens pour y parvenir.
Le commerce, la politique, et malheureusement la religion, ne s’embarrassent pas de l’impureté de leurs artifices quand il s’agit d’acquérir une clientèle et de se séduire les volontés.
Il y a un grand mépris des humains dans toute entreprise de propagande ; et un grand outrage à la charité ; car celui qui me veut convaincre est nécessairement conduit à me faire ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît. Il me traite en personne qu’il faut tromper. Il use d’un horrible mélange de méthode et de stratagèmes, combine les sentiments et les syllogismes, agite les spectres, prodigue les promesses et les menaces, excite le bestial et l’idéal tour à tour.
Voyez comme s’y prennent les orateurs et tous ceux qui veulent mettre les gens de leur côté. Qu’est-ce que l’Éloquence ? Elle emprunte de la chaleur et des images, des figures, des rythmes et du nombre pour donner force de vie à des propositions toutes nulles par elles-mêmes.
Qu’est-ce que l’Apologétique ? Faire de bons chrétiens avec de mauvais raisonnements, utiliser la logique et la mort, etc. Le Serpent peut-il faire pire ?
Voilà ce que je nomme impur, que je ne puis supporter, et que je ressens comme un attentat. S’il existe une Ethique de l’esprit, rien ne l’offense davantage.
Imaginons un peu le dessein et les arguments qui se trouvent dans les « Pensées » considérés et jugés par l’auteur des Provinciales. Qu’il applique son impitoyable regard au raisonnement du Pari.
Nous pouvons compter ces étoiles, nous qui ne pouvons croire que nous existions à leur regard. Il n’y a aucune réciprocité d’elles à nous.
Nous ressentons quelque chose qui nous demande une parole, et une autre chose qui la refuse.
Ce que nous voyons dans le ciel, et ce que nous trouvons au fond de nous-mêmes, étant également soustraits à notre action, et l’un scintillant au delà de nos entreprises, l’autre vivant en deçà de nos expressions, il se fait donc une sorte de relation entre l’attention que nous attachons au plus loin, et notre attention la plus intime. Elles sont comme des extrêmes de notre attente, qui se répondent, et qui se ressemblent par l’espérance de quelque nouveauté décisive, dans le ciel ou dans le cœur,
A ce nombre d’étoiles qui est prodigieux pour nos yeux, le fond de l’être oppose un sentiment éperdu d’être soi, d’être unique, — et cependant d’être seul. Je suis tout, et incomplet. Je suis tout et partie.
L’obscurité qui nous entoure nous fait une âme toute nue.
Cette obscurité est tout ensemencée de clartés inaccessibles. L’on peut difficilement se défendre de songer à des demeures où l’on veille. Nous peuplons vaguement l’ombre de vivants lumineux et inconnaissables.
Cette même ombre qui nous supprime les environs de notre corps, par conséquence rabaisse le son de notre voix et la réduit à une parole intérieure, car nous avons une tendance à ne parler véritablement qu’à des êtres peu éloignés.
Nous éprouvons un calme et un malaise singuliers. Entre le « moi » et le « non-moi », il n’y a plus de passage. Pendant la pleine lumière, il existait un enchaînement de nos pensées avec les choses, par nos actes. Nous échangions des sensations contre des pensées, et des pensées contre des sensations ; et nos actes servaient d’intermédiaires, notre temps servait de monnaie. Mais à présent il n’y a plus d’échanges, il n’y a plus cet homme agissant qui est mesure des choses. Il n’y a plus que deux présences distinctes et deux natures incommensurables. Il n’y a que deux adversaires qui se contemplent et qui ne se comprennent pas. L’immense agrandissement de nos perspectives, la réduction de notre pouvoir
sont confrontés. Nous perdons pendant quelque temps l’illusion familière que les choses nous correspondent. Une mouche qui ne peut pas traverser une vitre est notre image.
Nous ne pouvons pas rester à ce point mort. La sensibilité ne connaît point d’équilibre. On pourrait même la définir comme une fonction dont le rôle est de rompre dans les vivants tout équilibre de leurs puissances. Il faut donc que notre esprit s’excite soi-même à se défaire de sa stupeur et à se reprendre de cette solennelle et immobile surprise que lui causent le sentiment d’être tout, et l’évidence de n’être rien.
On voit alors le solitaire par essence, l’esprit, se défendre par ses pensées. Notre corps se défend contre le monde, par ses réflexes et par ses diverses sécrétions ; et tantôt, il les produit comme au hasard, et comme pour faire hâtivement quelque chose ; et tantôt, ce sont des mouvements opportuns et des humeurs efficaces qu’il oppose exactement à ce qui l’opprime ou qui l’irrite. L’âme n’agit pas autrement contre l’inhumanité de la nuit. Elle s’en défend par ses créations, qui, les unes, sont naïves et irrésistibles comme des réflexes ; les autres sont réfléchies, retardées, combinées, articulées, et adaptées à la connaissance qu’elle peut avoir de notre situation.
Nous trouverons donc en nous deux ordres de réponses à la sensation que j’ai décrite, et que nous donnent la vue du ciel et l’imagination de l’univers. Les unes seront spontanées, et les autres élaborées. Elles sont bien différentes, quoiqu’elles puissent se mêler et se combiner dans la même tête ; mais il faut les séparer pour les définir. On les distingue souvent en attribuant les unes au cœur, les autres à l’esprit. Ces termes sont assez commodes.
Le cœur finit presque toujours, dans sa lutte contre la figure effrayante du monde, par susciter, à force de désir, l’idée de quelque Etre assez puissant pour contenir, pour avoir construit, ou pour émettre, ce monstre d’étendue et de rayonnements qui nous produit, qui nous alimente, qui nous enferme, qui nous menace, qui nous fascine, qui nous intrigue et nous dévore. Et cet Etre, ce sera même une Personne, c’est-à-dire qu’il y aura quelque ressemblance entre lui et nous, et je ne sais quel espoir d’une entente indéfinissable. Voilà ce que le cœur trouve. Il tend à se répondre par un dieu.
On sait bien, d’ailleurs, par l’expérience de l’amour, que l’unique a besoin de l’unique, et que le vivant veut le vivant.
Voyons maintenant quel autre genre de pensées peut nous venir, si nous différons notre sentiment, et si nous essayons d’opposer à l’énorme pression de toutes les choses, une patience infinie et un immense intérêt. L’esprit cherche.
L’esprit ne se hâtera pas d’imaginer ce qu’il lui faut pour soutenir la considération de l’univers. Il examinera ; sans égard au temps, ni à la durée d’une vie particulière. Il y a un contraste remarquable entre la promptitude, l’impatience, l’inquiétude du cœur, et cette lenteur faite de critique et d’espoir. Ce retard, qui peut être illimité, a pour effet de transformer le problème. Le problème transformé pourra transformer le questionneur.
Nous observerons que nous ne pouvons penser à notre univers qu’en le concevant comme un objet nettement séparable de nous, et distinctement opposé à notre conscience. Nous pourrons alors le comparer aux petits systèmes que nous savons décrire, définir, mesurer, expérimenter. Nous traiterons le tout comme une partie. Nous serons conduits à lui ajuster une logique dont les opérations nous permettront de prédire ses changements, ou d’en limiter le domaine.
(Nous comparerons, par exemple, l’ensemble des étoiles à un nuage gazeux, nous essaierons sur un essaim sidéral les définitions et les lois trouvées en étudiant les gaz au laboratoire, nous nous ferons une idée statistique de l’univers, nous penserons à son énergie interne, à sa température, etc.)
Notre travail consistera, en somme, à rapprocher ce qui était si stupéfiant et si émouvant, de ce qui est familier à nos sens, accessible à notre action, et qui se conforme d’assez près à nos raisonnements.
La réaction de Pascal, (épouvante devant l’idée de l’Univers physico-mécanique), et la réaction inverse, (exaltation), ne s’observent guère plus de nos jours.
Le progrès des connaissances dans cet ordre, les grandes nouveautés qui se sont produites, le nombre des faits, l’étrangeté et l’inhabilité des théories, et singulièrement la dépendance de plus en plus sensible des phénomènes à l’égard des moyens d’observation, engagent les modernes à suspendre tout jugement au sujet de la nature des choses. Nous savons que le silence éternel n’est qu’une imagination, et qu’il n’est de lieu dans « l’espace » où quelque résonateur n’accuserait la présence éternelle de rayonnements et d’énergie.
Cette fameuse réplique qui est dans le Mystère de Jésus : Tu ne me chercherais pas… etc., est peut-être dérivée de quelque souvenir de lecture.
Saint Bernard, (cité par Bourdaloue dans le Sermon sur la Grâce), dit ceci : Nisi enim prius quœsita, non quœreres ; sicut nec eligeres nisi electa.
La formule de Pascal n’est pas toute semblable à celle de saint Bernard. Dans Pascal, la recherche même est donnée pour preuve de l’existence du cherché. La recherche résulte d’une secrète trouvaille qui la précède.
Dans saint Bernard, l’âme ne cherche que pour être soi-même cherchée. La recherche de Dieu par l’âme dépend de la recherche de l’âme par Dieu. Tu ne me chercherais pas si tu n’étais cherchée par moi. Tu ne me chercherais pas si tu étais réduite à toi seule.
Il y avait aussi le Père Noël, celui dont Pascal a raillé la définition de la lumière.
Il est permis de remarquer que cette définition, tout absurde au dix-septième siècle, pourrait presque s’interpréter aujourd’hui comme une expression grossière des théories les plus récentes sur la constitution de la lumière, (structure granulaire du rayonnement).
D’ailleurs, les idées de Pascal dans l’ordre physique sont d’un esprit singulièrement timoré. Ce qu’il pensait ne menait à rien. Il manquait de cette imagination du mécanisme des phénomènes qui abondait en Des Cartes, et qui, toute naïve et illusoire qu’elle peut être en soi, est la condition d’une quantité de recherches très fécondes et de découvertes positives.
Mais il résulte, il doit nécessairement résulter à la longue, de ce travail illimité, une certaine variation, (déjà sensible), de ce familier, de ce possible, de ce raisonnable, qui constituent à chaque instant les conditions de notre apaisement. Comme les hommes ont accepté les antipodes, ils s’apprivoiseront avec la courbure d’univers, et avec bien d’autres étrangetés. Il n’est pas impossible, — il est même assez probable, — que cette accoutumance transforme peu à peu, non seulement nos idées, mais certaines de nos réactions immédiates.
Ce qu’on pourrait nommer la réaction de Pascal peut devenir une rareté et un objet de curiosité pour les psychologues.
Pascal avait « trouvé », mais sans doute parce qu’il ne cherchait plus. La cessation de la recherche, et la forme de cette cessation, peuvent donner le sentiment de la trouvaille.
Mais il n’a jamais eu de foi dans la recherche en tant qu’elle espère dans l’imprévu.
Il a tiré de soi-même le silence éternel, que, ni les hommes véritablement religieux, ni les hommes véritablement profonds, n’ont jamais observé dans l’univers.
Il a exagéré affreusement, grossièrement, l’opposition de la connaissance et du salut, puisqu’on voyait, dans le même siècle, de savantes personnes qui ne faisaient pas moins bien leur salut, je pense, que lui le sien, mais qui n’en faisaient point souffrir les sciences. Il y avait Cavalieri, qui s’essayait aux indivisibles ; il y avait ce Saccheri, qui soupçonnait, sans se l’avouer, ce qu’il y a de convenu dans Euclide et entr’ouvrait une porte à bien des audaces futures de la géométrie. Ce n’étaient, il est vrai, que des Jésuites.
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