Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 24 sur 203

Pages du PDF

Œuvres (Pléiade), tome I

L’abeille

Qui marquent dans les fables…

 

L’ABEILLE

à Francis de Miomandre.

Quelle, et si fine, et si mortelle,

Que soit ta pointe, blonde abeille,

Je n’ai, sur ma tendre corbeille,

Jeté qu’un songe de dentelle.

Pique du sein la gourde belle,

Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,

Qu’un peu de moi-même vermeille

Vienne à la chair ronde et rebelle !

J’ai grand besoin d’un prompt tourment :

Un mal vif et bien terminé

Vaut mieux qu’un supplice dormant !

Soit donc mon sens illuminé

Par cette infime alerte d’or

Sans qui l’Amour meurt ou s’endort !

 

POÉSIE

 

PAR la surprise saisie,

Une bouche qui buvait

Au sein de la Poésie

En sépare son duvet :

— O ma mère Intelligence,

De qui la douceur coulait,

Quelle est cette négligence

Qui laisse tarir son lait !

A peine sur ta poitrine,

Accablé de blancs liens,

Me berçait l’onde marine

De ton cœur chargé de biens ;

A peine, dans ton ciel sombre,

Abattu sur ta beauté,

Je sentais, à boire l’ombre,

M’envahir une clarté !

Dieu perdu dans son essence,

Et délicieusement

Docile à la connaissance

Du suprême apaisement,

Je touchais à la nuit pure,

Je ne savais plus mourir,

Car un fleuve sans coupure

Me semblait me parcourir…

Dis, par quelle crainte vaine,

Par quelle ombre de dépit,

Cette merveilleuse veine

A mes lèvres se rompit ?

O rigueur, tu m’es un signe

Qu’à mon âme je déplus !

Le silence au vol de cygne

Entre nous ne règne plus !

Immortelle, ta paupière

Me refuse mes trésors,

Et la chair s’est faite pierre

Qui fut tendre sous mon corps !