Œuvres (Pléiade), tome I
Fragments des mémoires d’un poème
Si ce problème paradoxal pouvait se résoudre entièrement, c’est-à-dire si le poète pouvait arriver à construire des œuvres où rien de ce qui est de la prose n’apparaîtrait plus, des poèmes où la continuité musicale ne serait jamais interrompue, où les relations des significations seraient elles-mêmes perpétuellement pareilles à des rapports harmoniques, où la transmutation des pensées les unes dans les autres paraîtrait plus importante que toute pensée, où le jeu des ligures contiendrait la réalité du sujet, — alors l’on pourrait parler de poésie pure comme d’une chose existante. Il n’en est pas ainsi : la partie pratique ou pragmatique du langage, les habitudes et les formes logiques et, comme je l’ai déjà indiqué, le désordre, l’irrationalité qui se rencontrent dans le vocabulaire (à cause des provenances infiniment variées des âges très divers où les éléments du langage se sont introduits), rendent impossible l’existence de ces créations de poésie absolue ; mais il est aisé de concevoir que la notion d’un tel état idéal ou imaginaire est très précieuse pour apprécier toute poésie observable.
La conception de poésie pure est celle d’un type inaccessible, d’une limite idéale des désirs, des efforts et des puissances du poète…
FRAGMENTS DES MÉMOIRES
D’UN POÈME
Je vivais loin de toute littérature, pur de toute intention d’écrire pour être lu, et donc en paix avec tous les êtres qui lisent, quand, vers 1912, Gide avec Gallimard me demandèrent de réunir et d’imprimer quelques vers que j’avais faits vingt ans avant, et qui avaient paru dans diverses revues de cette époque.
Je fus tout étonné. Je ne pus même pas penser plus d’un instant à cette proposition qui ne s’adressait à rien qui survécût dans mon esprit et qui n’y pouvait rien éveiller qui le séduisît. Le souvenir bien vague de ces petites pièces ne m’était pas agréable : je ne me sentais aucune tendresse pour elles. Si quelques-unes avaient assez plu dans le petit cercle où elles avaient été produites en leur temps, ce temps et ce milieu favorables s’étaient évanouis comme mes propres dispositions d’esprit. D’ailleurs, je n’ignorais pas, quoique je n’eusse pas suivi les destins de la poésie depuis tant d’années, que le goût n’était plus le même : la mode avait changé. Mais fût-elle demeurée celle que j’avais connue, il m’eût fort peu importé, m’étant moi-même rendu comme insensible à quelque mode que ce fût.
C’est que j’avais abandonné la partie, à peine et négligemment engagée, en homme que les espoirs de cette espèce n’éblouissent pas, et qui voit d’abord dans le jeu de viser l’esprit des autres la certitude de perdre son « âme », — je veux dire la liberté, la pureté, la singularité et l’universalité de l’intellect. Je ne dis pas que « j’eusse raison »… Je ne sais rien de plus fou, et cependant de plus vulgaire, que de vouloir avoir raison.
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Je m’étais toujours trouvé dans l’esprit un certain malaise quand je pensais aux Lettres. L’amitié la plus charmante et la plus enthousiaste m’excitait à me risquer dans cette carrière étrange où il faut être soi pour les autres.
Il me semblait que ce fût se vouer à un ambigu perpétuel que de vivre pour publier. « Comment plaire et se plaire ? » me disais-je ingénument.
À peine le plaisir que me faisaient certaines lectures éveillait-il en moi le démon qui veut qu’on écrive, quelques réflexions d’égale force et de sens contraire s’opposaient à la tentation.
J’avoue que je prenais très au sérieux les affaires de mon esprit, et que je me préoccupais de son salut comme d’autres font celui de leur âme. Je n’estimais rien et ne voulais rien retenir de ce qu’il pouvait produire sans effort, car je croyais que l’effort seul nous transforme et nous change notre facilité première qui suit de l’occasion, et s’épuise avec elle, en une facilité dernière qui la sait créer et la domine. Ainsi, des gestes ravissants de la petite enfance aux actes purs et gracieusement précis de l’athlète ou de la danseuse, le corps vivant s’élève dans la possession de soi-même par la conscience, l’analyse et l’exercice.
Mais quant aux Lettres, c’était là leur donner un emploi extraordinaire et les définir singulièrement. Les œuvres, dans mon système, devenaient un moyen de modifier par réaction l’être de leur auteur, tandis qu’elles sont une fin, dans l’opinion générale ; soit qu’elles répondent à un besoin d’expression ; soit qu’elles visent à quelque avantage extérieur : argent, femmes ou gloire.
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La Littérature se propose d’abord comme une voie de développement de nos puissances d’invention et d’excitation, dans la plus grande liberté, puisqu’elle a pour substance et pour agent la parole, déliée de tout son poids d’utilité immédiate, et subordonnée à toutes les fictions et à tous les agréments imaginables. Mais la condition d’agir sur un public indistinct vient aussitôt gâter cette belle promesse. L’objet d’un art ne peut être que de produire quelque effet le plus heureux sur des personnes inconnues, qui soient, ou bien le plus nombreuses, ou bien, le plus délicates qu’il se puisse… Quelle que soit l’issue de l’entreprise, elle nous engage donc dans une dépendance d’autrui dont l’esprit et les goûts que nous lui prêtons s’introduisent ainsi dans l’intime du nôtre. Même la plus désintéressée, et qui se croit la plus farouche, nous éloigne insensiblement du grand dessein de mener notre moi à l’extrême de son désir de se posséder, et substitue la considération de lecteurs probables à notre idée première d’un témoin immédiat ou d’un juge incorruptible de notre effort. Nous renonçons sans le savoir à tout excès de rigueur ou de perfection, à toute profondeur difficilement communicable, à rien suivre qui ne s’abaisse, à rien concevoir qui ne se puisse imprimer, car il est impossible d’aller en compagnie jusqu’au bout de sa pensée, où l’on ne parvient jamais que par une sorte d’abus de souveraineté intérieure.
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Tant de remarques, qui étaient spécieuses, ne signifiaient, sans doute, qu’une répugnance remarquable de ma nature à l’égard d’une forme d’activité qui peut presque se définir par une confusion perpétuelle entre la vie, la pensée et la profession de celui qui s’y livre. Palissy ne jetait que ses meubles dans le feu de son four à faïence. L’écrivain consume tout ce qu’il est et tout ce qui le touche. Ses plaisirs et ses maux, ses affaires, son Dieu, son enfance, sa femme, ses amis et ses ennemis, son savoir et son ignorance, tout se précipite sur le papier fatal ; il en est qui se donnent des aventures, irritent quelque plaie, cultivent leurs malheurs pour en écrire et depuis que l’on a inventé « la sincérité » comme valeur d’échange littéraire (ce qui est assez admirable dans un empire de la fiction) il n’est de tare, d’anomalie, de réserve, qui ne soit devenue chose de prix : un aveu vaut une idée.
Je vais faire le mien, et dénoncer, moi aussi, mon anomalie. Si l’on traite d’humain ce système d’exposer au public ses affaires, je dois me déclarer essentiellement inhumain.
Ce n’est pas du tout que les effets littéraires obtenus par le contraste assez facile des mœurs moyennes avec les mœurs particulières, et des admises avec les possibles ne me divertissent pas quand ils se donnent pour ce qu’ils sont : je préfère, en ce genre, Restif à Jean-Jacques, et parfois, M. de Seingalt à M. de Stendhal. L’impudicité n’a aucun besoin de considérations générales. Je l’aime pure.
Quant aux contes et à l’histoire, il m’arrive de m’y laisser prendre et de les admirer, comme excitants, passe-temps et ouvrages d’art ; mais s’ils prétendent à la « vérité », et se flattent d’être pris au sérieux, l’arbitraire aussitôt et les conventions inconscientes se manifestent ; et la manie perverse des substitutions possibles me saisit.
Ma propre vie n’échappe pas à ce regard. Je me sens étrangement distinct de ses circonstances. Ma mémoire n’est guère que d’idées et de quelques sensations. Mes événements s’évanouissent au plus tôt. Ce que j’ai fait n’est bientôt plus de moi. Les souvenirs qui font revivre me sont pénibles : et les meilleurs, insupportables. Ce n’est pas moi qui m’appliquerais à tenter de recouvrer le temps révolu ! Enfin, les situations, les combinaisons de personnages, les sujets de récits et de drames ne trouvent pas en moi de quoi prendre racine et produire des développements dans une seule direction. Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun de ses nœuds, la diversité qui s’y peut présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui sera donnée dans le texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel, celle du possible-à-chaque-in fiant, qui me semble plus véritable. Il m’est arrivé de publier des textes différents de mêmes poèmes : il en fut même de contradictoires, et l’on n’a pas manqué de me critiquer à ce sujet. Mais personne ne m’a dit pourquoi j’aurais dû m’abstenir de ces variations.
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Je ne sais d’où me vient ce sentiment très actif de l’arbitraire ; si je l’ai toujours eu, si je l’ai acquis ?… Je tente involontairement de modifier ou de faire varier par la pensée tout ce qui me suggère une substitution possible dans ce qui s’offre à moi, et mon esprit se plaît à ces actes virtuels, — à peu près comme l’on tourne et retourne un objet avec lequel notre tact s’apprivoise. C’est là une manie ou une méthode, ou les deux à la fois : il n’y a pas contradiction. Il m’arrive, devant un paysage, que les formes de la terre, les profils d’horizons, la situation et les contours des bois et des cultures me paraissent de purs accidents, qui, sans doute, définissent un certain site, mais que je regarde comme si je pouvais les transformer librement, ainsi qu’on le ferait sur le papier par le crayon ou par le pinceau. Je ne m’attache pas longuement à des aspects dont je dispose, et qu’il me suffirait, d’ailleurs, de me mouvoir pour altérer. Mais au contraire, la substance des objets qui sont sous mes yeux, la roche, l’eau, la matière de l’écorce ou de la feuille, et la figure des êtres organisés me retiennent. Je ne puis m’intéresser qu’à ce que je ne puis inventer.
Cette même tentation travaille en moi les œuvres de l’homme. Il m’est presque impossible de lire un roman sans me sentir, dès que mon attention active s’éveille, substituer aux phrases données d’autres phrases que l’auteur aurait pu écrire tout aussi bien, sans grand dommage pour ses effets. Par malheur, toute l’apparence de réalité que veut produire le roman moderne réside dans ces déterminations si fragiles et ces précisions insignifiantes. Il ne peut en être autrement : ’la vie que nous voyons, et la nôtre même, est tissue de détails qui doivent être, pour remplir telle case du damier de l’entendement ; mais qui peuvent être ceci ou cela. La réalité observable n’a jamais rien de visiblement nécessaire ; et la nécessité ne paraît qu’elle ne manifeste quelque action de la volonté et de l’esprit. Mais alors, — plus d’illusion ! J’avoue que mon sentiment et ma pratique instinctive de substitutions sont détestables : elles ruinent des plaisirs. J’admire, j’envie les romanciers qui nous assurent qu’ils croient à « l’existence » de leurs personnages, dont ils prétendent être les esclaves, suivre aveuglément les destins, ignorer les projets, souffrir les maux et ressentir les sensations, — toutes possessions très étonnantes qui font songer aux merveilles de l’occultisme, à la fonction de ces « médiums » qui tiennent la plume pour les « esprits », ou qui subissent le transfert de leur sensibilité dans un verre d’eau, et qui crient de douleur, si, dans cette eau, l’on plonge une pointe.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que l’histoire elle-même m’excite plus encore que le roman à ce jeu des altérations possibles, lesquelles se mélangent fort bien aux falsifications réelles qui se découvrent de temps à autre dans les documents les plus respectables. Et tout ceci met utilement en évidence la naïve et bizarre structure de notre croyance au « passé ».
Même dans les sciences positives, que de choses pourraient être tout autrement énoncées, décrites ou ordonnées qu’elles ne le sont, sans dommage pour la partie inébranlable de ces disciplines, qui n’est que recettes et résultats vérifiables.
Quand mon esprit n’est pas gêné dans sa liberté, et qu’il s’arrête de soi-même sur quelque objet qui le fascine, il croit le voir dans une sorte d’espace où, de présent et d’entièrement défini, cet objet retourne au possible…
Et ce qui me vient à la pensée m’apparaît assez vite comme un « spécimen », un cas particulier, un élément d’une variété d’autres combinaisons également concevables. Mes opinions appellent bientôt leurs contraires ou leurs complémentaires ; et je me trouverais misérable de ne pas voir dans l’événement réel, ou dans l’impulsion particulière que j’éprouve, un simple élément de quelque ensemble — une facette d’un système d’entre ceux dont je suis capable.
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J’étais donc assez mal fait pour m’engager à vie dans une occupation qui ne m’intéressait que par ce qu’elle offre de moins « humain ». Je n’v voyais qu’un refuge, un recours ; et, en somme, bien plus un système de séparation ou d’organisation de pensée séparée, qu’un moyen de relation avec inconnus et d’action sur eux. J’y trouvais un exercice et la justifiais par là.
Ecrire était déjà pour moi une opération toute distincte de l’expression instantanée de quelque « idée » par le langage immédiatement excité. Les idées ne coûtent rien, pas plus que les faits et les sensations. Celles qui paraissent les plus précieuses, les images, les analogies, les motifs et rythmes qui naissent de nous sont des accidents plus ou moins fréquents dans notre existence inventive. L’homme ne fait guère qu’inventer. Mais celui qui s’avise de la facilité, de la fragilité, de l’incohérence de cette génération lui oppose l’effort de l’esprit. Il en résulte cette merveilleuse conséquence que les plus puissantes « créations », les monuments les plus augustes de la pensée, ont été obtenus par l’emploi réfléchi de moyens volontaires de résistance à notre « création » immédiate et continuelle de propos, de relations, d’impulsions, qui se substituent sans autre condition. Une production toute spontanée s’accommode fort bien, par exemple, des contradictions et des « cercles vicieux » ; la logique y met obstacle. Elle est la plus connue et la plus importante de toutes les conventions formelles et explicites que l’esprit s’est opposées. Méthodes, poétiques bien définies, canons et proportions, règles de l’harmonie, préceptes de composition, formes fixes, ne sont pas (comme on le croit communément) des formules de création restreinte. Leur objet profond est d’appeler l’homme complet et organisé, l’être fait pour agir, et que parfait, en retour, son action même, à s’imposer dans la production des ouvrages de l’esprit. Ces contraintes peuvent être tout arbitraires : il faut et il suffit qu’elles gênent le cours naturel et inconséquent de la divagation ou création de proche en proche. De même que nos impulsions, quand elles passent à l’acte, doivent subir les exigences de notre appareil moteur, et se heurtent aux conditions matérielles du milieu, et que nous acquérons par cette expérience, une conscience de plus en plus exacte de notre forme et de nos forces, ainsi l’invention contrariée et bien tempérée…
Écrire me paraissait donc un travail très différent de l’expression immédiate, comme le traitement par l’analyse d’une question de physique diffère de l’enregistrement des observations : ce traitement exige que l’on repense les phénomènes, que l’on définisse des notions qui n’apparaissent pas dans le langage ordinaire ; et il arrive que l’on soit obligé de créer des méthodes nouvelles de calcul. Je trouvais de même que les recherches de forme auxquelles devait conduire cette conception de l’écriture, demandaient une manière de voir les choses, et une certaine idée du langage, plus subtiles, plus précises, plus conscientes que celles qui suffisent à l’usage naturel.
J’ajoute que les raffinements et les agréments laborieux que les poètes avaient introduits dans l’art des vers depuis 1850 environ, l’obligation de séparer plus qu’on ne l’avait jamais fait l’excitation et l’intention initiales de l’exécution, me disposaient à considérer les Lettres sous cet aspect. Je n’y voyais qu’une combinaison de l’ascèse et du jeu. Leur action extérieure était sans doute une condition, plus ou moins étroite, à satisfaire ; mais rien de plus.
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Je devais aussi reconnaître dans ma nature certaines particularités que j’appellerai insulaires. Il s’agit de curieuses lacunes dans le système de mes instincts intellectuels, défauts qui me semblent avoir été de grande conséquence dans le développement de mes opinions et de mes partis pris, et jusque dans les sujets et la forme de mes quelques ouvrages.
Je dirai, par exemple, que je ne me suis jamais connu le souci de faire partager aux autres mes sentiments sur quelque matière que ce soit. Ma tendance serait plutôt toute contraire. Le goût puissant « d’avoir raison », de convaincre, de séduire ou de réduire les esprits, de les exciter pour ou contre quelqu’un ou quelque chose, m’est essentiellement étranger, si ce n’est odieux. Comme je ne puis souffrir que l’on veuille me changer les idées par les voies affectives, je suppose à autrui la même intolérance. Rien ne me choque plus que le prosélytisme et ses moyens, toujours impurs. Je me persuade que l’apologétique a finalement beaucoup plus nui aux religions qu’elle ne les a servies, — du moins, si l’on a égard à la qualité des captures. J’en ai fait ce conseil : Cache ton Dieu, car, comme il est ton fort, tant qu’il est ton plus grand secret, il est ton faible, dès que les autres le connaissent.
Que si l’on veut déclarer sa pensée, j’aime qu’on l’articule sans chaleur, et en toute transparence, de manière qu’elle s’expose moins comme une production d’un individu que comme un effet de conditions qui se conviennent et se combinent dans un instant, ou comme un phénomène d’un autre monde que celui où l’on trouve des personnes et leur humeur. Il me déplaît d’imaginer, au travers de la page que je lis, quelque visage enflammé ou ricanant, sur lequel se peint l’intention de me faire aimer ce que je hais ou haïr ce que j’aime. C’est la grande affaire des politiques de toute espèce que d’agir sur les nerfs des gens : que deviendraient-ils sans les épithètes ? Ils seraient fort embarrassés si l’on exigeait d’eux qu’ils organisent leur pensée de bout en bout. Mais la véritable force s’impose par la structure et ne demande rien. Elle contraint les hommes sans les voir.
En somme, je regarde bien plus amoureusement aux méthodes qu’aux résultats, et la fin ne me justifie pas les moyens, car — il n’y a pas de fin.
Ensuite, comme je ne m’intéresse pas à modifier les sentiments des autres, je me trouve, de mon côté, assez insensible à leur dessein de m’émouvoir. Je ne me sens aucun besoin des passions de mon prochain, et l’idée ne m’est jamais venue de travailler pour ceux qui demandent à l’écrivain qu’il leur apprenne ou leur restitue ce que l’on découvre, ou que l’on éprouve, simplement en vivant. Du reste, la plupart des auteurs s’en chargent, et les plus grands poètes ont accompli à miracle la tâche de nous représenter les émotions immédiates de la vie. Cette tâche est de tradition. Les chefs-d’œuvre abondent en ce genre. Je me demandais s’il y avait autre chose à faire.
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C’est pourquoi, bien plutôt que dans les Lettres, j’aurais placé mes complaisances dans les arts qui ne reproduisent rien, qui ne feignent pas, qui se jouent seulement de nos propriétés tout actuelles, sans recours à notre faculté de vies imaginaires et à la fausse précision qu’on leur donne si facilement. Ces modes « purs » ne s’embarrassent pas de personnages et d’événements qui empruntent de la réalité observable tout ce qu’elle offre d’arbitraire et de superficiel, car il n’y a que cela qui soit imitable. Ils exploitent, au contraire, ils organisent et composent les valeurs de chaque puissance de notre sensibilité détachée de toute référence et de toute fonction de signe. Ainsi réduite à elle-même, la suite de nos sensations n’a plus d’ordre chronologique, mais une sorte d’ordre intrinsèque et instantané qui se déclare de proche en proche… Je ne puis expliquer ici dans le détail ma pensée et ses arguments, ni ses conséquences : mais il suffit de songer aux productions que l’on groupe sous le nom général d’Ornement, ou bien à la musique pure, pour m’entendre. Le musicien, par exemple, se trouve comme en présence d’un ensemble de possibilités dont il lui est loisible de disposer sans aucune référence au monde des choses et des êtres. Par son opération sur les éléments de l’univers de l’ouïe, les affections et émotions « humaines » peuvent être excitées, sans que l’on cesse de percevoir que les formules musicales qui les raniment appartiennent au système général des sons, naissent en lui et s’y résolvent ensuite, pour que leurs unités se recomposent en de nouvelles combinaisons. Par là, il n’y a jamais confusion possible de l’effet de l’œuvre avec les apparences d’une vie étrangère ; mais bien communion possible avec les ressorts profonds de toute vie.
Mais je n’avais ni les dons ni les connaissances techniques qu’il eût fallu pour suivre cet instinct formel des productions de la sensibilité développée à l’écart de toute représentation, qui manifestent la structure de ce qui ne ressemble à rien, et qui tendent à s’ordonner en constructions complètes par elles-mêmes. Il s’engendre ainsi un état d’esprit curieusement antihistorique, c’est-à-dire une vive perception de la substance tout actuelle de nos images du « passé » et de notre liberté inaliénable de les modifier aussi facilement que nous pouvons les concevoir, sans aucune conséquence…
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Certains poèmes que j’ai faits n’ont eu pour germe qu’une de ces sollicitations de sensibilité « formelle » antérieure à tout « sujet », à toute idée exprimable et finie. La Jeune Parque fut une recherche, littéralement indéfinie, de ce qu’on pourrait tenter en poésie qui fût analogue à ce qu’on nomme « modulation », en musique. Les « passages » m’ont donné beaucoup de mal ; mais ces difficultés me contraignaient à découvrir et à noter quantité de problèmes précis du fonctionnement de mon esprit, et c’est là, au fond, ce qui m’importait. Rien, d’ailleurs, ne m’intéresse plus dans les arts que ces transitions où je vois ce qu’il y a de plus délicat et de plus savant à accomplir, cependant que les modernes les ignorent ou les méprisent. Je ne me lasse pas d’admirer par quelles nuances de formes la figure d’un corps vivant, ou celle d’une plante, se déduit insensiblement et s’accorde avec elle-même ; et comme s’ouvre enfin l’hélice d’une coquille, après quelques tours, pour se border d’une nappe de sa nacre intérieure. L’architecte d’une belle époque usait des modénatures les plus exquises et les plus calculées pour raccorder les surfaces successives de son œuvre…
Tel autre poème a commencé en moi par la simple indication d’un rythme qui s’est peu à peu donné un sens. Cette production, qui procédait, en quelque sorte, de la « forme » vers le « fond », et finissait par exciter le travail le plus conscient à partir d’une structure vide, s’apparentait, sans doute, à la préoccupation qui m’avait exercé, pendant quelques années, de rechercher les conditions générales de toute pensée, quel que soit son contenu.
Je rapporterai ici une observation assez remarquable que j’ai faite sur moi-même, il y a peu de temps.
J’étais sorti de chez moi pour me délasser, par la marche et la dispersion des regards, de quelque besogne ennuyeuse. Comme je suivais la rue que j’habite, et qui s’élève assez rapidement, je fus saisi par un rythme qui s’imposait à moi, et me donna bientôt l’impression d’un fonctionnement étranger. Un autre rythme vint doubler le premier et se combiner avec lui, et il s’établit je ne sais quelles relations transversales entre ces lois. Cette combinaison, qui passait de beaucoup tout ce que je pouvais attendre de mes facultés rythmiques, rendit presque insupportable la sensation d’étrangeté dont j’ai parlé. Je me disais qu’il y avait erreur sur la personne, que cette grâce se trompait de tête, puisque je ne pouvais rien faire d’un tel don, qui, dans un musicien, eût, sans doute, pris forme et durée, car ces deux parties m’offraient bien vainement une composition dont la suite et la complexité émerveillaient et désespéraient mon ignorance. Le prestige s’évanouit brusquement, au bout d’une vingtaine de minutes, me laissant sur les bords de la Seine, aussi perplexe que la cane de la Fable qui vit éclore un cygne de l’œuf qu’elle avait couvé. Le cygne envolé, et ma surprise revenant sur elle-même, j’observai que la marche m’entretient souvent dans une vive production d’idées, avec laquelle elle manifeste parfois une sorte de réciprocité : l’allure excitant les pensées, les pensées modifiant l’allure ; l’une fige le marcheur, l’autre presse son pas. Mais il arrive, cette fois, que mon mouvement attaque ma conscience par un système de rythmes assez savant, au lieu de provoquer ce composé d’images, de paroles intérieures, d’actes virtuels que l’on nomme Idée. Mais si nouvelle et inattendue que puisse être une « idée », ce n’est encore qu’une idée : elle appartient à une espèce qui m’est familière, que je sais à peu près noter, manœuvrer, adapter à mon état. Diderot disait : Mes idées, ce sont mes catins. Voilà une bonne formule. Mais je ne puis en dire autant de mes rythmes inattendus. Que fallait-il en penser ? J’ai imaginé que la production mentale pendant la marche devait répondre à une excitation générale qui se dépensait comme elle pouvait du côté ne mon cerveau ; que cette sorte de fonction quantitative pouvait aussi bien être satisfaite par l’émission d’un certain rythme que par des figures verbales ou des signes quelconques ; et qu’il y avait donc un moment de mon fonctionnement au point duquel idées, rythmes, images, souvenirs ou inventions n’étaient que des équivalents. A ce point, nous ne serions peu encore entièrement nous-mêmes. La personne qui sait qu’elle ne sait pas la musique n’était pas encore en vigueur en moi, quand mon rythme s’est imposé, de même que la personne qui sait qu’elle ne peut voler n’est pas encore en vigueur dans celui qui rêve qu’il vole…
Je crois, d’ailleurs (par d’autres considérations), que toute pensée serait impossible si nous étions tout entiers présents à tout instant. Il faut à la pensée une certaine liberté, par abstention d’une partie de nos pouvoirs.
Quoi qu’il en soit, cet incident m’a paru devoir être noté, et pouvoir être utilisé dans une étude sur l’invention. Quant à l’équivalence dont je viens de parler, elle est certainement une des principales ressources de l’esprit, auquel elle offre des substitutions très précieuses.
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Cette bizarrerie de n’aimer dans l’art d’écrire que ce qui est insensible, ou indifférent, ou ennuyeux aux yeux de la plupart des personnes qui lisent, et de trouver précisément les mêmes qualités répulsives à ce qu’elles aiment dans un livre, m’éloignait de plus en plus du désir de fonder quoi que ce fût sur le plaisir incertain d’autrui. Je savais, d’ailleurs, par une expérience précoce que le hasard m’avait procurée, que la magie de la littérature tient nécessairement à « quelque méprise », due à la nature même du langage, laquelle permet souvent de donner plus qu’on ne possède ; et quelquefois, beaucoup moins.
Je craignais si fort de me prendre moi-même à ce piège, que je me suis interdit, pendant quelques années, d’employer dans mes notes qui n’étaient que pour moi, nombre de mots… Je ne dis pas lesquels. S’ils me venaient à l’esprit, j’essayais de leur substituer une expression qui ne dît que ce que je voulais dire. Si je ne la trouvais point, je les affectais d’un signe qui marquait qu’ils étaient mis à titre précaire. Ils me semblaient ne devoir servir qu’à l’usage externe… C’était définir, en quelque manière, la littérature, en opposant ses moyens à ceux de la pensée travaillant pour elle-même. La Littérature (dans le cas général) exige que ce travail soit borné, arrêté à un certain point, et même finalement dissimulé. Un auteur doit s’efforcer de faire croire qu’il ne pourrait traiter tout autrement son ouvrage. Flaubert était convaincu qu’il n’existe pour une idée qu’une seule forme, qu’il s’agit de la trouver ou de la construire, et qu’il faut peiner jusque-là. Cette belle doctrine n’a malheureusement aucun sens. Mais il n’est pas mauvais de la suivre. Un effort n’est jamais perdu. Sisyphe se faisait des muscles.
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C’est un état assez délicieux que de vivre et travailler, sans attente ni visée extérieure, sans songer à un terme placé hors de soi, à un ouvrage fini, à un but qui se puisse exprimer en peu de paroles ; sans le souci de quelque effet à produire sur quelqu’un et du jugement d’autrui, considération qui conduit inévitablement à faire ce que l’on n’eût pas fait de soi-même, à retenir sur d’autres points : en somme, à se comporter comme un autre. Cet autre devient votre personnage : l’Homme de Gloire.
Le « temps » ne me coûtait rien, ne comptait pas ; et donc, il n’y en avait point de perdu.
Mes amis ne concevaient point cette indifférence à l’égard de l’avenir. Rien ne sortait d’une existence qui ne pouvait cependant paraître ni très oisive, ni détachée des choses de l’esprit. Rien n’en serait sorti, si des circonstances indépendantes de ma volonté (comme dit naïvement le Code), n’avaient fait leur office, qui est de tout faire. Dans mon cas particulier, elles avaient à résoudre un problème assez difficile : transformer en écrivain de métier un amateur d’expériences intellectuelles poursuivies en vase clos. Je leur offrais cependant cette chance, que j’avais abandonné depuis toujours au hasard la direction de ma vie extérieure. Les événements sont intraitables ; et d’ailleurs, les plus heureux succès ne sont que de surface ; le calcul, tout illusoire : ce qu’on prend pour son bon résultat exige l’infini de conditions qui constitue la « réalité »… Tout mon vouloir ne s’appliquait à l’extérieur qu’à essayer de préserver ma liberté intérieure. Que faisais-je de celle-ci ?
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Je regrette le temps où je jouissais du souverain bien (cette liberté de l’esprit). Il se partageait si facilement entre les heures d’une occupation nécessaire (mais toute séparée de mes entreprises réservées), et des heures absolues, qui valaient ce qu’elles valaient, — ce que peut valoir un éternel ébat dans l’indépendance pure ! L’objet idéal de ma vie pensée me parut être de ressentir son acte et son effort propres jusqu’à reconnaître les conditions invisibles et les bornes de son pouvoir ; de quoi je me faisais l’image d’un nageur, qui, détaché de tout solide, et délié dans le plein de l’eau, acquiert au sein de l’absence d’obstacles le sentiment de ses formes de puissance et de leurs limites, depuis le nœud de ses forces distinctes jusqu’aux extrêmes de leur extension.
Je ne souhaitais que le pouvoir de faire, et non son exercice dans le monde.
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Il y avait, j’en ai peur, fort peu de métaphysique dans mon cas. Ma première et très courte pratique de l’art des vers m’avait accoutumé à disposer des mots, et même des « idées » comme de moyens, qui n’ont que des valeurs instantanées, des effets de position. Je trouvais idolâtre de les isoler de leur emploi local, d’en faire des difficultés quand on venait de s’en servir familièrement. Mais la métaphysique exige que l’on s’attarde sur ces passerelles de fortune. « Qu’est-ce que le Temps ? » dit-elle, comme si tout le monde ne le savait fort bien. Elle se répond par des combinaisons verbales. Il me paraissait donc plus… philosophique de s’intéresser sans façon et sans autre détour à ces combinaisons elles-mêmes. Le faire remplace alors un prétendu savoir, et le Vrai se hausse au rang d’une convention bien appliquée.
Tout ceci est horrible à dire. Mais enfin je ne pouvais me résoudre à épouser les problèmes des autres, et à ne pas m’étonner qu’ils n’eussent pas envisagé les miens. Peut-être ai je l’étonnement trop facile ? Un jour, je me suis étonné que personne n’ait eu l’idée de se divertir à construire une table de transformation des diverses doctrines philosophiques qui eût permis de traduire l’une dans l’autre. Un autre jour, que je ne puisse trouver nulle part une autre table : celle de tous les actes réflexes observés jusqu’ici… Je pourrais composer un véritable traité de mes étonnements, dont plus d’un exemple me mettrait moi-même et mes actes en cause.
En somme, il se faisait en moi, de jour en jour, une manière de « système », dont le principe essentiel était qu’il ne pût et ne dût convenir qu’à moi seul. Je ne sais si le mot « Philosophie » peut recevoir un sens qui exclue l’individu et qui implique quelque édifice de préceptes et d’explications qui s’impose et qui s’oppose à tous ? Selon moi, une philosophie est, au contraire, chose assez rigoureusement personnelle ; chose, donc, intransmissible, inaliénable, et qu’il faut rendre indépendante des sciences pour qu’elle le soit. La science est nécessairement transmissible, mais je ne puis concevoir un « système » de la pensée qui soit communicable, car la pensée ne se borne pas à combiner des éléments ou des états communs.
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Il est presque inutile de dire que je lisais fort peu, en ce temps-là. J’avais d’abord pris la lecture en aversion, et même distribué entre quelques amis mes livres préférés. J’ai dû en racheter quelques-uns, plus tard, après la période aiguë. Mais je demeure peu lecteur, car je ne recherche dans un ouvrage que ce qui peut permettre ou interdire quelque chose à ma propre activité. Être passif, croire un récit, etc., cela coûte fort peu, et contre ce peu, de grandes jouissances peuvent être obtenues et l’ennui conjuré. Mais la sorte de réveil qui suit une lecture prenante m’est assez désagréable. J’ai l’impression d’avoir été joué, manœuvré, traité comme un homme endormi auquel les moindres incidents du régime de son sommeil font vivre l’absurde, subir des supplices et des délices insupportables.
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Ainsi ai-je vécu pendant des années, comme si les années ne passassent point, m’éloignant de plus en plus de l’état d’esprit dans lequel peut végéter l’idée d’avoir affaire au public. C’est que mes pensées se faisaient de plus en plus leur langage, que je dépouillais le plus possible des termes trop commodes, et surtout de tous ceux qu’un homme seul et s’étudiant de très près à circonscrire et à presser un problème, n’emploie jamais.
S’il m’arrivait, parfois, de songer aux conditions de la littérature dans l’époque qui se modifiait très rapidement autour de moi, je concluais en simple observateur que ce qui exige du lecteur une application même modérée n’était plus de ce temps nouveau, et qu’on ne trouverait pas désormais une personne sur un million pour donner à un ouvrage une quantité et une qualité d’attention qui permît d’espérer la conduire assez loin avec soi, qui valût que l’on pesât ses mots, et que l’on prît des constructions et des ajustements le soin et le souci sans quoi une œuvre ne devient pas pour son auteur un instrument de la volupté de parfaire.
Or, d’assez graves inquiétudes étant venues traverser cette vie d’apparence stationnaire, qui n’absorbait ni n’émettait rien ; d’autre part, une certaine lassitude de sa longue persévérance dans des voies assez abstraites se prononçant ; et enfin, ce-qu’on-ne-peut-savoir (comme l’âge ou tel point critique de l’organisme) agissant, il se fit ce qu’il fallait pour que la poésie pût reprendre quelque puissance en moi, si l’occasion s’en présentait.
Ceux qui m’avaient demandé de publier mes vers anciens avaient fait copier et assembler ces petits poèmes épars et m’en avaient remis le recueil, que je n’avais pas plus rouvert que je n’avais retenu leur proposition. Un jour de fatigue et d’ennui, le hasard fit (lui qui fait tout) que cette copie égarée dans mes papiers vînt à la surface de leur désordre. J’étais de sombre humeur. Jamais poèmes ne sont tombés sous des regards plus froids. Ils retrouvaient dans leur auteur l’homme du monde qui s’était fait le plus rebelle à leurs effets. Ce père ennemi feuilleta le très mince cahier de ses poésies complètes où il ne découvrait que de quoi se réjouir d’avoir abandonné le jeu. S’il s’arrêtait sur une page, il considérait la faiblesse dans la plupart des vers : il se sentait je ne sais quelles envies de les renforcer, d’en refondre la substance musicale… Il y en avait çà et là, d’assez gracieux, qui ne venaient qu’accuser les autres, et gâter l’ensemble, car l’inégalité dans un ouvrage m’apparut alors, tout à coup, le pire des maux…
Cette remarque fut un germe. Elle ne fit que passer dans mon esprit de ce jour-là, — le temps d’y déposer quelque semence imperceptible qui se développa un peu plus tard, dans un travail de plusieurs années.
D’autres observations m’induisirent à repenser d’anciennes idées que je m’étais faites de l’art du poète ; à les remettre au net ; à les exterminer le plus souvent. Je trouvai bientôt un amusement à essayer de corriger quelques vers, sans attacher l’ombre d’un dessein à ce petit plaisir local que procure un travail libre et léger, que l’on prend, que l’on laisse, qui se passe en substitutions indéfiniment essayées, où l’on ne met de soi que ce qui ne prétend à rien. Il faut avouer qu’il n’est pas sans exemple qu’en effleurant ainsi, sans se laisser engager, les claviers de l’esprit, on en tire parfois des combinaisons très heureuses.
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C’était jouer avec le feu. Mon divertissement me conduisait où je ne pensais pas d’aller. Quoi de plus ordinaire dans l’amour ? Un regard à peine appuyé, une concordance de rires, — le philosophe y voit déjà le génie de l’espèce évoqué, et les conséquences les plus vivantes s’ensuivre, d’acte en acte, et du trouble au berceau.
Mais les chemins de l’esprit sont moins frayés ; nul instinct ne les oriente. J’allais à la poésie sans le savoir, par le détour des problèmes qu’on peut trouver, ou introduire en elle, comme en toute chose, et dont la recherche n’importe guère à la pratique de cet art.
Comme je ne songeais pas le moins du monde à m’y reprendre, ma liberté était entière, et je pouvais essayer sur ce sujet l’application d’une certaine « méthode » particulière et privée que je m’étais faite, ou plutôt qui s’était faite de mes observations, de mes refus, des précisions, des analogies que j’avais suivies, de mes besoins réels, de mon sort et de mon faible.
Je n’en dirai que deux mots, et serais bien embarrassé de m’en expliquer davantage. Voici le premier de ces mots : Le plus de conscience possible. Et voici le second : Essayer de retrouver avec volonté de conscience quelques résultats analogues aux résultats intéressants ou utilisables que nous livre (entre cent mille coups quelconques) le hasard mental.
J’ai scandalisé diverses personnes, il y a quelques années, pour avoir dit que j’aimerais mieux avoir composé une œuvre médiocre en toute lucidité qu’un chef-d’œuvre à éclairs, dans un état de transe… C’est qu’un éclair ne m’avance à rien. Il ne m’apporte que de quoi m’admirer. Je m’intéresse beaucoup plus à savoir produire à mon gré une infime étincelle qu’à attendre de projeter çà et là les éclats d’une foudre incertaine.
Mais il ne s’agissait pas de composer, à cette heure. Et si je me tenais des propos de cette rigueur, ce n’était point pour me constituer des préceptes et une discipline dont je n’avais que faire ; c’était que je répondais en esprit à certains préjugés qui m’avaient choqué autrefois.
En ce temps-là, régnait une opinion, qui n’est peut-être pas tout a fait sans substance. Plusieurs, ou presque tous, pensaient, quoique assez vaguement, que les analyses et le travail de l’intellect, les développements de volonté et les précisions où il engage la pensée ne s’accordent pas avec je ne sais quelle naïveté de source, quelle surabondance de puissance ou quelle grâce de rêverie que l’on veut trouver dans la poésie, et qui la font reconnaître dès ses premiers mots. On observait que la méditation abstraite de son art, la rigueur appliquée à la culture des roses, ne peuvent que perdre un poète, puisque le principal et le plus charmant effet de son ouvrage doit être de propager l’impression d’un état naissant et heureusement naissant, qui, par la vertu de la surprise et du plaisir, puisse indéfiniment soustraire le poème à toute réflexion critique ultérieure. Ne s’agit-il pas d’émaner un parfum si tendre ou si fort qu’il désarme et enivre le chimiste, et le réduise chaque fois à respirer avec délices ce qu’il allait décomposer ?
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Je n’aimais pas cette opinion. Il y a trop de choses sur la terre, et dans le ciel surtout, qui nous demandent le sacrifice de l’esprit : la vie et la mort conspirent à gêner ou bien à avilir toute pensée, car la tendance de la pensée me semble être de s’exercer comme si, ni les besoins matériels, ni les passions, ni les craintes, ni rien d’humain, rien de sentimental, de charnel ni de social ne pouvait corrompre ni altérer la suprême fonction de se distinguer indéfiniment de toute chose, et de la personne même qui pense, qui ne lui sont que des moyens, des prétextes, des ressources de mystère et de preuves, qui l’excitent, qui la nourrissent, qui lui répondent ou qui l’interrogent, — car il faut bien, pour que la lumière soit, que la puissance vibrante se heurte à des corps d’où elle éclate.
Je ne pouvais donc souffrir (dès 1892) que l’on opposât l’état de poésie à l’action complète et soutenue de l’intellect. Cette distinction est aussi grossière que celle que l’on enseigne exister entre la « sensibilité » et « l’intelligence », deux termes que l’on serait bien en peine de préciser sans se dédire ou se contredire, et qui ne se divisent bien qu’à l’école, où l’on développe jusqu’à la nausée le célèbre contraste de « l’esprit de géométrie » avec celui de « finesse », thème de dissertations infinies et réserve inépuisable de variations didactiques.
En vérité, tout ce qui est de l’esprit s’exprime encore par des mots très vénérables (comme « esprit » lui-même) qui ont pris au cours des âges une quantité de significations dont aucune n’a de référence. Ces vénérables mots se sont formés indépendamment les uns des autres ; ils s’ignorent entre eux, comme les mesures anglaises qui n’ont pas de diviseur commun. « Souffle », « pesée », « choix », « prendre ensemble », etc., voilà nos instruments originels d’analyse et de notation… L’emploi inévitable (jusqu’ici) de ces termes incohérents dans des recherches qui visent à la précision, conduit assez souvent à des conclusions étonnantes, à des oppositions toutes verbales, etc. Mais que faire ?
Je m’excuse de m’être égaré vers un sujet tout autre que le mien. Je disais que je n’aimais point qu’on voulût me contraindre à n’être pas tout ce que j’étais, et à me diviser contre moi-même. Mon désir était, au contraire, de m’exercer de mes deux mains… Personne a-t-il jamais songé à remontrer au musicien que les longues années qu’il consume à étudier l’harmonie et l’orchestre exténuent son démon particulier ? Pourquoi suspendre le poète à la faveur de l’instant même ?
J’avoue que je me sens parfois au cœur une morsure de l’envie quand je me représente ce musicien savant aux prises avec l’immense page aux vingt portées, distribuant sur ce champ réglé son calcul des temps et des formes, et pouvant véritablement composer, concevoir et mener l’ensemble avec le détail de son entreprise, voler de l’un à l’autre, et observer leur dépendance réciproque. Son action me semble sublime. Ce genre de travail est malheureusement presque interdit à la poésie par la nature du langage et par les habitudes que son rôle pratique permanent imprime à l’esprit : nous exigeons, par exemple, qu’un discours ne puisse recevoir qu’un sens.
Il me souvient que l’idée seule de composition ou de construction m’enivrait, et que je n’imaginais pas d’œuvre plus admirable que le drame de la génération d’une œuvre, quand elle excite et déploie toutes les fondions supérieures dont nous pouvons disposer. Je sentais trop vivement l’impuissance des plus grands poètes devant ce problème d’organisation complète, qui ne se réduit pas du tout à un certain ordre des « idées », ni à un certain mouvement… Ni la passion, ni la logique, ni la chronologie des événements ou des émotions ne suffisent. J’en étais venu à considérer les ouvrages les plus beaux comme des monuments mal liés et se désagrégeant sans résistance en merveilles, en morceaux divins, en vers isolables. L’admiration même qu’excitaient ces précieux fragments agissait sur le reste du poème comme un acide sur la gangue d’un minéral, et détruisait le tout de l’ouvrage ; mais ce tout était tout pour moi.
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On voit que la préoccupation de l’effet extérieur était subordonnée à mes yeux à celle du « travail interne ». Ce que l’on nomme le « contenu », ou le « fond » des œuvres, et que j’appelle volontiers leur partie, ou plutôt, leur aspect « mythique », me paraissait d’intérêt secondaire. Comme, dans une démonstration, on prend un cas particulier « pour fixer les idées », ainsi, selon mes goûts spéculatifs, devait-on faire des « sujets ». Je prétendais réduire au minimum l’idolâtrie.
En somme, je me faisais une sorte de définition du « grand art », qui défiait toute pratique ! Cet idéal exigeait impérieusement que l’action de produire fût une action complète qui fît sentir, jusque dans l’ouvrage le plus futile, la possession de la plénitude des pouvoirs antagonistes qui sont en nous : d’une part, ceux qu’on pourrait nommer « transcendants » ou « irrationnels », qui sont des évaluations « sans cause », ou des interventions inattendues, ou des transports, ou des clartés instantanées, — tout ce par quoi nous sommes à nous-mêmes des foyers de surprises, des sources de problèmes spontanés, de demandes sans réponses, ou de réponses sans demandes ; tout ce qui fait nos espoirs « créateurs » aussi bien que nos craintes, nos sommeils peuplés de combinaisons très rares et qui ne peuvent se produire en nous qu’en notre absence… D’autre part, notre vertu « logique », notre sens de la conservation des conventions et des relations, qui procède sans omettre nul degré de son opération, nul moment de la transformation, qui se développe d’équilibre en équilibre ; et enfin, notre volonté de coordonner, de prévoir par le raisonnement les propriétés du système que nous avons le dessein de construire, — tout le « rationnel ».
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Mais la combinaison du travail réfléchi et « conservatif » avec ces formations spontanées qui naissent de la vie sensorielle et affective (comme les figures que forme le sable ému par des chocs sur une membrane tendue) et qui jouissent de la propriété de propager les états et les émotions, mais non celle de communiquer les idées, ne laisse pas d’être fort difficile.
Tandis que je m’abandonnais avec d’assez grandes jouissances à des réflexions de cette espèce, et que je trouvais dans la poésie un sujet de questions infinies, la même conscience de moi-même qui m’y engageait me représentait qu’une spéculation sans quelque production d’œuvres ou d’actes qui la puissent vérifier est chose trop douce pour ne pas devenir, si profonde ou si ardue qu’on la poursuive en soi, une tentation prochaine de facilité sous des apparences abstraites. Je m’apercevais que ce qui désormais m’intéressait dans cet art était la quantité d’esprit qu’il me semblait pouvoir développer, et qu’il excitait d’autant plus qu’on se faisait de lui une idée plus approfondie. Je ne voyais pas moins nettement que toute cette dépense d’analyse ne pouvait prendre un sens et une valeur que moyennant une pratique et une production qui s’y rapportât. Mais les difficultés d’exécution croissaient avec la précision et la diversité des exigences que j’aimais de me figurer, cependant que le succès de l’effort à accomplir demeurerait nécessairement arbitraire.
Davantage, j’avais pris trop de goût à des recherches beaucoup plus générales. La poésie m’avait captivé ; ou du moins, certaines œuvres de poésie. Son objet me paraissait être de produire l’enchantement. Au plus loin de ce que fait et veut la prose, je plaçais cette sensation de ravissement sans référence… C’était l’éloignement de l’homme qui me ravissait. Je ne savais pourquoi on loue un auteur d’être humain, quand tout ce qui relève l’homme est inhumain ou surhumain, et qu’on ne peut, d’ailleurs, avancer dans quelque connaissance ou acquérir quelque puissance, sans se défaire d’abord de la confusion de valeurs, de la vision moyenne et mêlée des choses, de la sagesse expédiente, — en un mot — de tout ce qui résulte de notre relation statistique avec nos semblables et de notre commerce obligatoire et obligatoirement impur avec le désordre monotone de la vie extérieure.
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Au bout de quelques mois de réflexions et vers la fin de ma vingt et unième année, je me suis senti détaché de tout désir d’écrire des vers et j’ai délibérément rompu avec cette poésie qui m’avait pourtant donné la sensation de trésors d’une mystérieuse valeur, et avait institué en moi le culte de quelques merveilles assez différentes de celles que l’on enseignait à admirer dans les écoles et dans le monde… J’aimais que ce que j’aimais ne fût pas aimé de ceux qui se plaisent à parler de ce qu’ils aiment. J’aimais de cacher ce que j’aimais. Il m’était bon d’avoir un secret, que je portais en moi comme une certitude et comme un germe. Mais les germes de cette espèce alimentent leur porteur au lieu d’en être alimentés. Quant à la certitude, elle défend son homme contre les opinions de son milieu, les propos qui s’impriment, les croyances communicables.
Mais, en fait, la poésie n’est pas un culte privé : la poésie est littérature. La littérature comporte, quoi qu’on fasse et qu’on le veuille ou non, une sorte de politique, des compétitions, des idoles en nombre, une infernale combinaison du sacerdoce et du négoce, de l’intime et de la publicité ; tout ce qu’il faut enfin pour déconcerter les premières intentions qu’elle fait naître, et qui sont en général bien éloignées de tout ceci, et nobles, et délicates, et profondes. L’atmosphère littéraire est peu favorable à la culture de cet enchantement dont j’ai parlé : elle est vaine, contentieuse, tout agitée d’ambitions des mêmes appâts, et de mouvements qui se disputent la surface de l’esprit public. Cette soif pressante et ces passions ne conviennent à la formation lente des œuvres, pas plus qu’à leur méditation par les personnes désirables, dont l’attention peut seule récompenser un auteur qui n’attache aucun prix à l’admiration toute brute et impertinente. J’ai cru observer quelquefois que l’art est d’autant plus savant et subtil que l’homme est plus naïf dans la société, et plus distrait de ce qui s’y passe et de ce qu’on dit. Ce ne fut, sans doute, qu’en Extrême-Orient et en Orient, et dans quelques cloîtres du Moyen Age que l’on put véritablement vivre dans les voies de la perfection poétique, sans mélange.
J’en finirai sur ce point par deux remarques qui illustreront, peut-être, la différence qu’on peut voir, si l’on veut, entre la Littérature et les Lettres.
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La Littérature est en proie perpétuelle à une activité toute semblable à celle de la Bourse. Il n’y est question que de valeurs, que l’on introduit, que l’on exalte, que l’on rabaisse, comme si elles fussent comparables entre elles, ainsi que le sont en Bourse les industries et les affaires les plus différentes du monde, une fois substituées par des signes. Il en résulte que ce sont les personnes ou les noms, les spéculations que l’on fonde sur eux, les rangs qu’on leur attribue, qui font toute l’émotion de ce marché ; non les œuvres mêmes, que j’estime qu’il faudrait considérer parfaitement isolées les unes des autres, et sans regard vers leurs auteurs. L’anonymat serait la condition paradoxale qu’un tyran de l’esprit imposerait aux Lettres. « Après tout, dirait-il, on n’a pas de nom en soi-même… Nul en soi n’est Un Tel ! »
Voici une autre conséquence de cet état des choses littéraires, qui les soumet à la concurrence et à l’absurdité de la comparaison des incomparables (ce qui exige l’expression en termes simples, et comme homogènes, des produits et des producteurs) : tout nouveau venu se sent contraint d’essayer de faire autre chose, oubliant que s’il est lui-même quelqu’un, il fera nécessairement cette autre chose. Cette condition du nouveau est une cause de perdition, puisqu’elle crée d’abord une sorte d’automatisme. La contre-imitation est devenue un véritable réflexe. Elle fait dépendre les œuvres, non de l’état de l’auteur, mais de l’état du milieu. Mais, comme il arrive dans tous les effets de choc, l’amortissement se produit très vite ; j’ai vu, en cinquante ans, je ne sais combien d’originalités surgir, de créations a contrario jeter leur éclat, être dévorées par d’autres, résorbées par l’oubli ; s’il en demeurait quelque chose, ce n’était que par des qualités auxquelles la volonté de nouveauté n’avait aucune part. La succession rapide de ces recherches du neuf à tout prix conduit à un épuisement réel des ressources de l’art. La hardiesse des idées, du langage, et même des formes, est précieuse ; elle est indispensable pour résoudre les problèmes qu’un artiste trouve en soi. Il innove alors sans même en avoir conscience. C’est le système d’être hardi qui est détestable. Il est d’un dangereux effet sur le public, auquel il inculque le besoin, et ensuite l’ennui du choc, cependant qu’il engendre de faciles amateurs qui admirent tout ce qu’on leur offre s’ils se flattent d’être les premiers à l’admirer.
D’ailleurs, les combinaisons ne sont pas en nombre infini ; et si l’on se divertissait à faire l’histoire des surprises qui furent imaginées depuis un siècle, et des œuvres produits à partir d’un effet d’étonnement à provoquer, — soit par la bizarrerie, les déviations systématiques, les anamorphoses ; soit par les violences de langage, ou l’énormité des aveux, on formerait assez facilement le tableau de ces écarts, absolus ou relatifs, où paraîtrait quelque distribution curieusement symétrique des moyens d’être original.
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C’est une impression singulière que celle d’un retour invincible, mais par de si petits degrés, des détails si divers, qu’on ne s’en avise qu’à la longue, vers un état de soi que l’on croyait à jamais dissipé.
Un jour, je me suis senti avoir été reconduit insensiblement, par les circonstances les plus fortuites et les plus différentes entre elles, dans une région de l’esprit que j’avais abandonnée, et même fuie. Ce fut comme si, fuyant un lieu, mais la forme de l’espace faisant que le point le plus éloigné de ce lieu fût ce lieu même, on s’y retrouvât tout à coup, et qu’on s’y reconnût, et le même, et tout autre, avec une grande surprise.
J’avais fui l’état ingénu de poésie, et j’avais énergiquement développé en moi ce qui, du consentement universel, est le plus opposé à l’existence et aux productions de cet état.
Mais l’univers de l’esprit peut-être a sa courbure, de laquelle, si elle est, nous ne pouvons rien savoir, nous ne savons rien. J’ai observé, en d’autres choses mentales, que si nous pouvons quelquefois parvenir à nos antipodes, nous ne pouvons guère ensuite qu’en revenir. Ce n’est plus qu’une « affaire de temps », car tout nouveau changement ne peut que nous rapprocher de l’origine. Je suis disposé à croire qu’un homme qui vivrait fort longtemps, aurait, vers le terme de son périple, à la condition que sa pensée lui fût demeurée assez active, fait le tour de ses sentiments, et qu’ayant à la fin adoré et brûlé, brûlé et adoré tout ce qui méritait de l’être dans la sphère de sa connaissance, il pourrait mourir achevé. J’en conclus que nous ne voyons, en général, et que nous ne sommes nous-mêmes, que des fragments d’existence, et que notre vie vécue ne remplit pas toute la capacité symétrique de ce qui nous est possible de sentir et de concevoir. Et par conséquence, quand nous imputons à quelqu’un ses goûts, ses opinions, ses croyances ou ses négations, n’accusons-nous que quelque aspect de lui, celui qui fut éclairé jusque-là par les circonstances, et qui, malgré qu’on en ait, est et ne peut être que modifiable, — et même, le doit être, par la seule raison qu’il a été. Cette « raison suffisante » est essentielle : l’esprit, en ce qu’il a de plus esprit, ne peut absolument pas se répéter. Ce qui se répète en lui n’est plus lui : cela est comme sa matière ; cela est devenu ce que sont devenus les premiers essais de notre main quand nous apprenions à écrire. Ce qui se confond peu à peu à nos fondions et à nos puissances natives, cesse de nous être sensible en cessant d’être sans passé. C’est pourquoi toute reprise consciente d’une idée la renouvelle ; modifie, enrichit, simplifie ou détruit ce qu’elle reprend ; et si même, dans ce retour, on ne trouve rien à changer dans ce que l’on avait une fois pensé, ce jugement qui approuve et conserve une certaine chose acquise, forme avec elle un fait qui ne s’était pas encore produit, un événement inédit.
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Voici donc que je m’amusai de nouveau de syllabes et d’images, de similitudes et de contrastes. Les formes et les mots qui conviennent à la poésie redevenaient sensibles et fréquents dans mon esprit, et je m’oubliais, par-ci par-là, à attendre de lui de ces groupements remarquables de termes qui nous offrent tout à coup un heureux composé, se réalisant de soi-même dans le courant impur des choses mentales. Comme une combinaison définie se précipite d’un mélange, ainsi quelque figure intéressante se divise du désordre, ou du flottant, ou du commun de notre barbotage intérieur.
C’est un son pur qui sonne au milieu des bruits. C’est un fragment parfaitement exécuté d’un édifice inexistant. C’est un soupçon de diamant qui perce une masse de « terre bleue » : instant infiniment plus précieux que tout autre, et que les circonstances qui l’engendrent ! Il excite un contentement incomparable et une tentation immédiate ; il fait espérer que l’on trouvera dans son voisinage tout un trésor dont il est le signe et la preuve ; et cet espoir engage parfois son homme dans un travail qui peut être sans bornes.
Plusieurs pensent qu’un certain ciel s’ouvre dans cet instant, et qu’il en tombe un rayon extraordinaire par quoi sont illuminées à la fois telles idées jusque-là libres l’une de l’autre, et comme s’ignorant entre elles ; et les voici unies à merveille, et d’un coup, et qui paraissent faites de toute éternité, l’une pour l’autre ; et ceci, sans préparation directe, sans travail, par cet effet heureux de lumière et de certitude…
Mais le malheur veut que ce soit assez souvent une naïveté, une erreur, une niaiserie, qui nous est ainsi révélée. Il ne faut pas ne compter que les coups favorables : cette manière miraculeuse de produire ne nous assure pas du tout de la valeur de ce qui se produit. L’esprit souffle où il veut ; on le voit souffler sur des sots, et il leur souffle ce qu’ils peuvent.
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Comme je songeais à loisir à tout ceci, et que je me demandais quelquefois ce qui me plaisait particulièrement à imaginer dans l’ordre des choses poétiques, je pensais à une certaine pureté de la forme, et je revenais par là à mon sentiment sur l’inégalité dans les ouvrages, laquelle me choque, et même m’irrite ; peut-être un peu plus qu’il ne faut. Quoi de plus impur que le mélange si fréquent de l’excellent et du médiocre ?
Je trouve, sans doute, si peu de raisons d’écrire, qu’à tant faire qu’à s’y mettre, et à ne pas se contenter de sensations et d’idées qu’on échange avec soi-même, il faut tenir écrire pour un problème, se prendre d’une curiosité pour la forme, et s’exciter à quelque perfection. Chacun peut se définir la sienne ; et les uns d’après un modèle ; les autres, par des raisonnements qui leur appartiennent : l’essentiel est de s’opposer à la pensée, de lui créer des résistances, et de se fixer des conditions pour se dégager de l’arbitraire désordonné par l’arbitraire explicite et bien limité. On se donne ainsi l’illusion d’avancer vers la formation d’un « objet » de consistance propre, qui se détache de son auteur bien nettement.