Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 104 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Chant de l’idée-maitresse

A être, à ne plus être, à renaître

Tout autrement qu’une pensée…

… Mourir, non moins que naître,

Échappe à la pensée.

Amour ni mort ne sont point pour l’esprit :

Manger l’étonne et dormir lui fait honte.

Mon visage m’est étranger

Et la contemplation de mes mains,

Leur système de forces, leur obéissance et le nombre Arbitraire de leurs doigts

Qui sont miens et non miens,

Demeurent sans réponse.

Personne ne devinerait le nombre de ses membres Ni la forme de son corps.

Mais c’est par quoi je puis concevoir d’autres choses Que moi-même…

 

CHANT DE L’IDÉE-MAITRESSE

 

I

ALLONS ! Debout ! Surgis. Écoute !

Écoute ! Éveille-toi, brise tes chaînes, sois.

Sors des ombres, des limbes, des parties infinies, ô éloigné dans

l’immobilité totale

Arrache-toi de la paix, de la nuit, émerge,

Écarte les coudes, les mains, les doigts, étire-toi, bâille ! Debout ! Debout ! Durcis, que ta force paraisse ! Serre les dents Refais une statue, et une hauteur, sois prêt ! jambe à la base ! Et que tes yeux soient une couronne des yeux les plus clairs. Couronne-toi. Compose le regard. Sens-toi tout L’instrument de ce jour qui commence et de l’acte Qui te demande.

Moi qui t’appelle. Moi, qui ne puis rien sans toi. Moi, l’idée,

Qui peux tout avec toi,

J’étais dans ton ombre et dans ta composition. J’étais éparse, près et loin (comme une goutte de vin dans une tonne d’eau

claire)

Dans ta substance.

Viens à l’aide ! Sois une chair et une charpente, Sois ma forme, mes yeux, ma langue, mes jarrets. Sois pour que je sois. Sois pour être !

Obéis, que je sois le commandement que tu profères. Ma voix est la tienne et tu distingues

Ma volonté. Mais tu veux… MOI ! L’Idée !

II

D’abord je n’étais pas. Ensuite, je naquis parmi tes pensées Je n’étais que l’une d’entre elles. Infuse, vague. Mais maintenant tu n’es plus tout entier toi-même, Toi-même, ta vie, ton sang, tes craintes, tes heures, ta voix, Que l’esclave de l’occasion favorable, ma chance ! Je suis la seule idée qui soit conforme à ton être, et toi L’homme qui me convient.

Tu es ma chance, je suis ta perte unique et immortelle Je suis venue comme un hasard dans l’agitation de ta tête. Mais toi, d’autres hasards et une autre face des choses T’ont fait comme pour moi.

En route ! En chasse ! Cours après qui t’anime ! Tu vas me prendre pour toi, tu me croiras toi-même Tu ne tomberas que sur un obstacle caché…

Tes yeux verront ce que je veux voir.

Ton intelligence ordinaire s’étonnera elle-même ; Elle trouvera de tels chemins que tu t’apparaîtras insensé. Tu diras ce qui te surprend. Tu te trouveras, ayant fait Ton impossible.

Tu ne comprendras pas ta propre perspicacité.

Tu t’excuseras de ta clairvoyance et de ta puissance Tu seras honteux de gagner de tels gains.

Tu murmureras humblement des merveilles !…

III

Oh ! pourtant, quel miracle pour moi,

Ce mauvais corps, cet individu chétif,

Cette santé chancelante,

Ces nerfs toujours irrités contre eux-mêmes, justement il me les fallait ! Quel miracle qui me fit être ! O circonstance, Humain, Seule chance !

Tant d’autres hommes ne m’ont pas eue.

J’ai trouvé dans ta structure et dans ta substance L’heure, l’être, l’heure d’être et l’être de l’heure ! La coïncidence de tes souvenirs, du jour qu’il faisait, La nature de ton sommeil, de ton loisir, de tes manies, J’ai trouvé

Ma nourriture dans tes faiblesses,

Ma possibilité dans tes ignorances,

Une occasion dans tes dégoûts…

Maintenant, nous nous appartenons. On se confond, On s’aime !

Tu es mon Fou-à-cause-de-moi : TON IDÉE.

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