Œuvres (Pléiade), tome I
Discours sur Henri Bremond
DISCOURS
SUR HENRI BREMOND
MESSIEURS,
L’ACADÉMIE FRANÇAISE n’a pu jusqu’à ce jour rendre à Henri Bremond les honneurs publics qu’Elle lui doit, puisqu’il est mort loin de Paris, dans cette région des Pyrénées qu’il aimait, et qu’il a reçu la sépulture dans la noble ville de Provence où il était né.
Mais une pieuse pensée, conçue par le compagnon très fidèle qui logeait tout auprès de lui, a voulu que l’antique maison où notre admirable confrère vécut pendant quelques années sa vie ardemment studieuse, entre la masse vénérable de la cathédrale et le magnifique souci du monument littéraire qu’il construisait, portât le témoignage simple qui convient à la mémoire d’un homme exclusivement et passionnément voué à l’esprit.
Cette pensée s’étant accomplie, cette maison étant désormais marquée et comme dédiée au souvenir et à la reconnaissance, notre Compagnie se devait de paraître ici, et de se joindre aux intentions de ceux qui ont admiré, qui ont aimé, et qui regrettent profondément notre grand historien des Lettres et de la Vie Intérieure.
Il se trouve que celui qui doit aujourd’hui apporter à Henri Bremond un premier hommage au nom de l’Académie était lié d’amitié avec lui. Cette demeure de la rue Chanoinesse lui est bien connue. Quand Bremond élut son domicile dans ce repli de l’ancienne Cité de Paris, j’y suis venu assez souvent le visiter, m’entretenir, et parfois disputer assez chaudement avec lui. J’y reviens honorer la mémoire du mort ; mais d’un mort pour moi plus vivant que bien des vivants… Je l’entends et je le vois.
Je montais ; je le trouvais là-haut, les mains tendues ; il accourait, parcourant vivement des chambres assez nues, toujours animé de quelque feu intellectuel, brûlant de quelque idée ou de quelque beau vers qu’il venait de découvrir ; ou bien tout enflammé d’une sainte indignation ; merveilleusement éclatant contre la bassesse d’une âme, contre la platitude d’un livre, la sottise ou le vil calcul d’un quelqu’un.
Jamais érudit plus bouillant, exégète plus enthousiaste, critique plus exquis, et d’ailleurs, plus redoutable, — car il joignait à une immense lecture, la délicatesse et l’irritabilité d’un goût infiniment sensible —, lui qui pouvait porter dans l’examen d’un texte et le déchiffrement d’une intention, cette perspicacité, cette pénétration du regard que développe la pratique de la confession, l’exercice de la recherche du fond de l’âme chez les autres et dans soi-même.
En vérité je ne puis penser à lui que je ne le revoie en mouvement ; s’exaltant, s’exclamant, passant et repassant devant cette croisée que Notre-Dame, blanche et noire, fruste et ajourée, sonnante ou muette, — Notre-Dame, historique, mystique, romantique —, toute chargée de sens, d’ornements et de souvenirs solennels, emplissait de sa puissante présence.
C’était bien ici, chez Bremond, un tout autre Paris, à quelques pas du Paris qui s’écoule.
Après quelques instants, je ne m’y sentais pas étonné que l’on pût encore y prendre parti pour Fénelon contre Bossuet ; s’inquiéter véritablement de controverses, qui, pour être éternelles, n’en sont pas moins généralement assez mortes ; que l’on pût y éprouver, jusqu’à la violence, des sympathies et des antipathies déterminées, à l’égard de personnes ou de thèses, dont nul n’a plus même l’idée, ou ne pense plus rien.
Les livres naturels de ce logis au-dessus du siècle, étaient, pour la plupart, de ceux du temps des rabats, de ceux que l’on achète encore dans le monde pour ne les point ouvrir, mais dont on fait assez souvent des parements de meubles ou de murs, des coffrets à parfums, des boîtes à bonbons… Mais ces in-folio, mais ces in-quarto de grande époque, ces nobles livres vêtus de sombre cuir ou de vélin jauni, s’acoquinaient ici avec de tout autres volumes. Nos ouvrages de poids léger et de substance éphémère s’appuyaient, s’entassaient familièrement sur les piles inébranlables des œuvres surannées. Bremond ne haïssait point toute la littérature contemporaine. Davantage : il était, dans un temps très accidenté et que séduisent, ou qui subit, les brusques ruptures, l’un des rares esprits qui pussent voir, et surtout ressentir, l’enchaînement des âges littéraires et la conservation des véritables valeurs à travers les transmutations de la mode et les surprises de la nouveauté. C’est à ce grand don qu’il avait, que nous devons tant de beautés qu’il a extraites des tomes écrasants et des textes trop compacts où elles étaient ensevelies. Il devinait ce qui nous plairait, ce qui nous enseignerait encore quelque chose, dans les masses imprimées des traités les plus rebutants, dans l’épaisseur des théologiens les moins lisibles…
Mais ce n’est pas à quoi se peut réduire la vertu et la richesse de son esprit. Personne moins que moi ne peut oublier à quel point singulier il portait la passion de la poésie. Dans la vie de ce religieux Bremond, la poésie a tenu une place bien remarquable. Je ne sais s’il a jamais fait des vers, et il m’étonnerait assez qu’il ne s’y soit point essayé ; je crois fermement que l’on ne peut professer un certain genre d’opinions sur un art, si l’on n’en a point quelque pratique. Mais, dans un esprit non médiocre, la pratique même conduit invariablement à des réflexions infinies.
Bremond a donc beaucoup médité sur l’art du poète. Il en a écrit brillamment et nous en avons beaucoup discuté. Nous ne détestions pas de nous contredire, avec une affection qui se jouait de nos différences et se fortifiait de notre contracte. La poésie avait fait notre liaison, qui ne souffrait point de nos désaccords plus qu’une belle musique ne souffre de dissonances qui la ravivent au contraire, et qui font mieux sentir les retours de l’harmonie.
Je ne puis qu’effleurer ici la casuistique particulière de ces questions de poésie, — toujours mal engagées —, et sur lesquelles les sentiments de leurs amateurs se séparent, avant même qu’ils aient pu convenir du sens des termes qu’ils emploient. Je rappellerai seulement à quels curieux excès d’interprétation ces deux mots de poésie pure que j’ai eu le malheur d’écrire, un certain jour, ont conduit tant d’esprits excellents et subtils. Je les avais écrits dans l’intention la plus simple ; il ne s’agissait dans ma pensée que de désigner une tendance vers la limite d’un art, limite impossible à rejoindre par les moyens du langage, mais dont l’idée et le désir sont essentiels à toute entreprise de poésie.
Mais le mot pur est si beau qu’il emporte l’âme au delà de toute signification finie. Associé au nom mystérieux de poésie, il excite, par une sorte de résonance, un éblouissement intellectuel, un éveil merveilleux de toutes les puissances supérieures de l’être, — une soif de ce que présage ce que nous sentons en nous de plus élevé.
C’est donc là une expression elle-même essentiellement poétique, tout un poème en deux mots, qui devait nécessairement produire dans l’âme de Bremond des effets prodigieux et prendre une valeur toute transcendante de promesse de beauté. Il lui donna, de toute son intelligence et de tout son cœur, les développements que l’on connaît. S’arrêtant quelque peu dans le long travail de son grand ouvrage, il composa quelques écrits d’importance sur ce thème de la poésie pure. Je crois bien que pour un peu il eût assez aimé de voir s’allumer autour de ce sujet sans bornes, quelqu’une de ces querelles infinies, avec réponses, ripostes et contre-ripostes, qui divisaient jadis la Cour et la Ville, et les docteurs entre eux, du temps que les problèmes de la grâce, de la fréquente communion ou du baptême essentiel étaient des questions qui pouvaient être brûlantes.
C’est que la poésie et ses difficultés particulières rejoignaient dans Bremond une culture de la plus rare espèce, des ferveurs et des curiosités auxquelles le goût des lettres n’est pas toujours associé. La théologie, la mystique, l’alliance de ces antiques sciences avec certaines recherches de psychologie des plus modernes et des plus déliées, accueillaient et modifiaient en lui ce que son tempérament poétique lui faisait désirer de délicieux ou de parfait. Cette combinaison de dons et de connaissances n’est pas commune, ni dans le monde, ni dans l’ordre des écrivains, parmi lesquels il fit bientôt figure d’un personnage merveilleusement complexe et original.
Il était prêtre, ayant été jésuite ; prêtre d’une foi incontestable, avec l’esprit le plus libre autour de ce point fixe dans ses pensées. Il était Provençal, nourri fortement aux lettres antiques, classique de formation et de goût, mais romantique d’instinct et de tendance. Mais encore, ce Provençal avait vécu de longues années en Angleterre, dont il savait la langue et les poètes à fond. Et non seulement les poètes, mais il avait pratiqué ces écrivains très abstraits qui tantôt sur les frontières parfois indécises de l’apologétique et de la psychologie, tantôt sur les confins de l’anglicanisme et de la religion de l’Église romaine, se sont consacrés, ou consumés, à réunir insensiblement ce qu’ils trouvaient regrettablement divisé, ou bien à rechercher les sources et les forces de la croyance dans l’âme profondément observée.
Tant d’études diversement sublimes, et si rarement réunies ; pouvoir lire (mais comme lisent fort peu), aussi bien Mistral que Sophocle, Virgile que Shelley, Fénelon que Newman ; savoir méditer la Grammaire de l’assentiment et trouver le plaisir le plus délicat dans la lecture de Malherbe ou de Racine ; avoir longtemps reçu, sans perdre le moindrement de sa personnalité, les leçons et la discipline de son ordre ; se mêler enfin, par instants, à la vie littéraire ; observer notre confusion ; traverser nos débats en homme qui les peut à la fois ressentir de fort près et considérer historiquement ; mais enfin se garder, savoir revenir sans effort à sa retraite intérieure et regagner dans une campagne lointaine la solitude où s’organisent et se disposent les idées, — tout ceci s’accordait dans l’étonnante conception de l’œuvre maîtresse que la mort a interrompue.
Je ne sais si l’on a assez observé tout ce qu’exige d’un esprit l’idée et le projet d’écrire une Histoire du Sentiment religieux en France. Songer à faire l’Histoire d’un Sentiment, et du plus étrange des sentiments humains, du plus difficile à décrire, c’est là un dessein d’une nouveauté extraordinaire. Si resserré qu’on l’envisage, même réduit à trois siècles, restreint à la France, il n’en est pas moins une entreprise du plus grand style, qui suppose dans son auteur je ne sais quel héroïsme dans la décision, comme elle a exigé dans l’exécution un labeur et une constance dont je ne vois pas d’exemple à notre époque.
C’est ici que la variété des dons, les multiples expériences intellectuelles de notre admirable confrère, ses connaissances si étendues, son goût d’artiste, son sens poétique aussi bien que sa théologie et ses études liturgiques ont pu paraître nécessairement et magistralement combinées. Cette Histoire inachevée demeure, en dépit de l’apparence qu’elle revêt d’une œuvre d’érudition et de critique, une création tout originale ; et, en dépit de ses proportions imposantes, elle procède et s’accomplit, de volume en volume, dans un style et dans un mouvement si personnels et si prononcés, que la spécialité des sujets traités, la sévérité des objets, l’oubli ou le dédain qui les affecte de notre temps, l’appareil scientifique des notes et des références, ne nous dérobent jamais la présence passionnée d’un auteur qui communique sa vie même…
Je ne puis à présent, Messieurs, m’étendre sur toutes les vertus de ce vaste ouvrage, sur les analyses si importantes de la prière qu’il contient, ni sur le mérite insigne que je lui trouve d’avoir mis en lumière, pour la plus grande gloire des Lettres françaises, nombre d’écrivains admirables, maîtres du style abstrait et de l’expression des choses les plus intérieures, qui se comparent par endroits aux plus illustres de nos auteurs. Je m’assure que toutes ces éminentes qualités seront articulées avec l’ampleur et la précision qui conviennent, à l’heure où l’Académie rendra son hommage solennel à la mémoire d’Henri Bremond.