Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 94 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Petites Études

 

TÊTE-À-TÊTE

 

Chacun, à tel moment ou tel autre, est engagé dans un tête-à-tête avec son organisme. Rien ni personne entre eux : qu’importe la couleur du temps, les autres soucis, les plus belles idées : il faut se rendre au corps qui parle en son langage de corps. On a affaire à telle fonction ou à telle région qui se déclare, et qui, par son instance, par le besoin, par la gêne, par la douleur ou par le plaisir, dit son droit, prend le pouvoir, supprime ou déforme le monde, abolit ou rebute toutes les pensées qui ne renforcent son action, ou n’en servent point la tendance.

Or, il arrive quelquefois que la fonction même de penser se fasse aussi impérieuse et comme plus sensible que toute pensée qu’elle produit, et même que tout objet de pensée et de connaissance, au point que l’on croie sentir l’approche d’une perception immédiate de l’image d’un Moi sur le Rien.

Le Moi tient sur un seuil, entre le possible et le révolu. On ne peut enfermer un homme dans ses actes, ni dans ses œuvres, ni même dans ses pensées, où lui-même ne peut s’enfermer, car nous savons par expérience propre et continuelle que ce que nous pensons et faisons à chaque instant n’est jamais exactement nôtre, mais tantôt un peu plus que ce que nous pouvions attendre de nous, et tantôt un peu moins, tantôt beaucoup moins…

Ce qui est simple : car nous-mêmes consistons précisément dans le refus ou le regret de ce qui est, dans une certaine distance qui nous sépare et nous distingue de l’instant. Notre vie n’est pas tant l’ensemble des choses qui nous advinrent ou que nous fîmes (qui serait une vie étrangère, énumérable, descriptible, finie), que celui des choses qui nous ont échappé ou qui nous ont déçus.

Ceci enveloppe encore une critique de l’histoire. Ce que l’on espérait en l’an Y nous serait bien plus important à connaître pour nous figurer que nous concevons cet an là, que tous les faits que l’on recueille sous sa date.