Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 186 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Questions de poésie

Mais tout jugement que l’on veut porter sur une œuvre doit faire état, avant toute chose, des difficultés que son auteur s’est données. On peut dire que le relevé de ces gênes volontaires, quand on arrive à le reconstituer, révèle sur-le-champ le degré intellectuel du poète, la qualité de son orgueil, la délicatesse et le despotisme de sa nature. M. Fabre s’est assigné de nobles et rigoureuses conditions ; il a voulu que ses émotions, pour intenses qu’elles apparussent dans ses vers, soient étroitement coordonnées entre elles, et soumises à l’invisible domination de la connaissance. Peut-être, par endroits, cette reine ténébreuse et voyante souffre-t-elle quelques sursauts et quelques diminutions de son empire, — car, ainsi que l’auteur le dit magnifiquement :

L’ardente chair ronge sans cesse

Les durs serments qu’elle a jurés.

Mais quel poète pourrait s’en plaindre ?

 

QUESTIONS DE POÉSIE

 

Depuis quelque quarante-cinq ans, j’ai vu la Poésie subir bien des entreprises, être soumise à des expériences d’une extrême diversité, essayer des voies tout inconnues, revenir parfois à certaines traditions ; participer, en somme, aux brusques fluctuations et au régime de fréquente nouveauté qui semblent caractéristiques du monde actuel. La richesse et la fragilité des combinaisons, l’instabilité des goûts et les transmutations rapides de valeurs ; enfin, la croyance aux extrêmes et la disparition du durable sont les traits de ce temps, qui seraient encore bien plus sensibles s’ils ne répondaient très exactement à notre sensibilité même, qui se fait toujours plus obtuse.

Pendant ce dernier demi-siècle, une succession de formules ou de modes poétiques se sont prononcés, depuis le type strict et facilement définissable du Parnasse, jusqu’aux productions les plus dissolues et aux tentatives les plus véritablement libres. Il convient, et il importe, d’ajouter à cet ensemble d’inventions, certaines reprises, souvent très heureuses : emprunts, au XVIe, au XVIIe et au XVIIIe siècle, de formes pures ou savantes, dont l’élégance est peut-être imprescriptible.

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Toutes ces recherches ont été instituées en France ; ce qui est assez remarquable, ce pays étant réputé peu poétique, quoique ayant produit plus d’un poète de renom. Il est exact que depuis trois cents ans environ, les Français ont été instruits à méconnaître la vraie nature de la poésie et à prendre le change sur des voies qui conduisent tout à l’opposé de son gîte. Je le montrerai facilement tout à l’heure. Ceci explique pourquoi les accès de poésie qui, de temps à autre, se sont produits chez nous, ont dû se produire en forme de révolte ou de rébellion ; ou bien, se sont, au contraire, concentrés dans un petit nombre de têtes ferventes, jalouses de leurs secrètes certitudes.

Mais, dans cette même nation peu chantante, une surprenante richesse d’inventions lyriques s’est manifestée, pendant le dernier quart du siècle passé. Vers 1875, Victor Hugo vivant encore, Leconte de Lisle et les siens accédant à la gloire, on a vu naître les noms de Verlaine, de Stéphane Mallarmé, d’Arthur Rimbaud, ces trois Rois Mages de la poétique moderne, porteurs de présents si précieux et de si rares aromates que le temps qui s’est écoulé depuis lors n’a altéré l’éclat ni la puissance de ces dons extraordinaires.

L’extrême diversité de leurs ouvrages s’ajoutant à la variété des modèles offerts par les poètes de la génération précédente a permis et permet de concevoir, de sentir et de pratiquer la poésie d’une quantité admirable de manières fort différentes. Il en est aujourd’hui qui, sans doute, suivent encore Lamartine ; d’autres prolongent Rimbaud. Le même peut changer de goût et de style, brûle à vingt ans ce qu’il adorait à seize ; je ne sais quelle intime transmutation fait glisser d’un maître à l’autre le pouvoir de ravir. L’amateur de Musset s’affine et l’abandonne pour Verlaine. Tel, nourri précocement de Hugo, se dédie tout entier à Mallarmé.

Ces passages spirituels se font, en général, dans un certain sens plutôt que dans l’autre, qui est beaucoup moins probable : il doit être rarissime que le Bateau Ivre transporte à la longue vers Le Lac. En revanche, on peut ne pas perdre, pour l’amour de la pure et dure Hérodiade, le goût de la Prière d’Esther.

Ces désaffections, ces coups de la foudre ou de la grâce, ces conversions et substitutions, cette possibilité d’être successivement sensibilisés à l’action de poètes incompatibles sont des phénomènes littéraires de première importance. On n’en parle donc jamais.

Mais, — de quoi parle-t-on, quand on parle de « Poésie » ?

J’admire qu’il ne soit point de domaine de notre curiosité dans lequel l’observation des choses mêmes soit plus négligée.

Je sais bien qu’il en est ainsi en toute matière où l’on peut craindre que le regard tout pur ne dissipe ou ne désenchante son objet. J’ai vu, non sans intérêt, le mécontentement excité par ce que j’ai naguère écrit sur l’Histoire, et qui se réduisait à de simples constatations que tout le monde peut faire. Cette petite ébullition était toute naturelle et facile à prévoir, puisqu’il est plus facile de réagir que de réfléchir, et que ce minimum doit nécessairement l’emporter dans le plus grand nombre des esprits. Quant à moi, je me reprends toujours de suivre cet emportement des idées qui fuit l’objet observable, et, de signe en signe, vole irriter le sentiment particulier… J’estime qu’il faut désapprendre à ne considérer que ce que la coutume et, surtout, la plus puissante de toutes, le langage, nous donnent à considérer. Il faut tenter de s’arrêter en d’autres points que ceux indiqués par les mots, — c’est-à-dire — par les autres.

Je vais donc essayer de montrer comme l’usage traite la Poésie, et comme il en fait ce qu’elle n’est pas, aux dépens de ce qu’elle est.

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On ne peut presque rien dire sur la « Poésie » qui ne soit directement inutile à toutes les personnes dans la vie intime desquelles cette singulière puissance qui la fait désirer ou se produire se prononce comme une demande inexplicable de leur être, ou bien comme sa réponse la plus pure.

Ces personnes éprouvent la nécessité de ce qui ne sert communément à rien, et elles perçoivent quelquefois je ne sais quelle rigueur dans certains arrangements de mots tout arbitraires à d’autres yeux.

Les mêmes ne se laissent pas aisément instruire à aimer ce qu’elles n’aiment pas, ni à ne pas aimer ce qu’elles aiment, — ce qui fut, jadis et naguère, le principal effort de la critique.

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Quant à ceux qui de la Poésie ne sentent bien fortement ni la présence ni l’absence, elle n’est, sans doute, pour eux que chose abstraite et mystérieusement admise : chose aussi vaine que l’on veut, — quoiqu’une tradition qu’il est convenable de respecter attache à cette entité une de ces valeurs indéterminées, comme il en flotte quelques-unes dans l’esprit public. La considération que l’on accorde à un titre de noblesse dans une nation démocratique peut ici servir d’exemple.

J’estime de l’essence de la Poésie qu’elle soit, selon les diverses natures des esprits, ou de valeur nulle ou d’importance infinie : ce qui l’assimile à Dieu même.

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Parmi ces hommes sans grand appétit de Poésie, qui n’en connaissent pas le besoin et qui ne l’eussent pas inventée, le malheur veut que figurent bon nombre de ceux dont la charge ou la destinée est d’en juger, d’en discourir, d’en exciter et cultiver le goût ; et, en somme, de dispenser ce qu’ils n’ont pas. Ils y mettent souvent toute leur intelligence et tout leur zèle : de quoi les conséquences sont à craindre.

Sous le nom magnifique et discret de « Poésie », ils sont inévitablement ou conduits ou contraints à considérer de tous autres objets que celui dont ils pensent qu’ils s’occupent. Tout leur est bon, sans qu’ils s’en doutent, à fuir ou à éluder innocemment l’essentiel. Tout leur est bon qui n’est pas lui.

On énumère, par exemple, les moyens apparents dont usent les poètes ; on relève des fréquences ou des absences dans leur vocabulaire ; on dénonce leurs images favorites ; on signale des ressemblances de l’un à l’autre, et des emprunts. Certains essaient de restituer leurs secrets desseins, et de lire, dans une trompeuse transparence, des intentions ou des allusions dans leurs ouvrages. Ils scrutent volontiers, avec une complaisance qui fait bien voir comme ils s’égarent, ce que l’on sait (ou que l’on croit savoir) de la vie des auteurs, comme si l’on pouvait jamais connaître de celle-ci la véritable déduction intime et d’ailleurs comme si les beautés de l’expression, l’accord délicieux, toujours… providentiel, de termes et de sons, étaient des effets assez naturels des vicissitudes charmantes ou pathétiques d’une existence. Mais tout le monde a été heureux et malheureux ; et les extrêmes de la joie comme ceux de la douleur n’ont pas été refusés aux plus grossières et aux moins chantantes des âmes. Sentir n’emporte pas rendre sensible, — et encore moins : bellement sensible…

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N’est-il pas admirable que l’on cherche et que l’on trouve tant de manières de traiter d’un sujet sans même en effleurer le principe, et en démontrant par les méthodes que l’on emploie, par les modes de l’attention qu’on y applique, et jusque par le labeur que l’on s’inflige, une méconnaissance pleine et parfaite de la véritable question ?

Davantage : dans la quantité de savants travaux qui, depuis des siècles, ont été consacrés à la Poésie, on en voit merveilleusement peu (et je dis « peu » pour ne pas être absolu), qui n’impliquent pas une négation de son existence. Les caractères les plus sensibles, les problèmes les plus réels de cet art si composé sont comme exactement offusqués par le genre des regards qui se fixent sur lui.

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Que fait-on ? On traite du poème comme s’il fût divisible (et qu’il dût l’être) en un discours de prose qui se suffise et consiste par soi ; et d’autre part, en un morceau d’une musique particulière, plus ou moins proche de la musique proprement dite, telle que la voix humaine peut la produire ; mais la nôtre ne s’élève pas jusqu’au chant, lequel, du reste, ne conserve guère les mots, ne s’attachant qu’aux syllabes.

Quant au discours de prose, — c’est-à-dire : discours qui mis en d’autres termes remplirait le même office, — on le divise à son tour. On considère qu’il se décompose, d’une part, en un petit texte (qui peut se réduire parfois à un seul mot ou au titre de l’ouvrage) et, d’autre part à une quantité quelconque de parole accessoire : ornements, images, figures, épithètes, « beaux détails », dont le caractère commun est de pouvoir être introduits, multipliés, supprimés ad libitum…

Et quant à la musique de poésie, à cette musique particulière dont je parlais, elle est pour les uns imperceptible ; pour la plupart, négligeable ; pour certains, l’objet de recherches abstraites, parfois savantes, généralement stériles. D’honorables efforts, je sais, ont été exercés contre les difficultés de cette matière ; mais je crains bien que les forces n’aient été mal appliquées. Rien de plus trompeur que les méthodes dites « scientifiques » (et les mesures ou les enregistrements, en particulier) qui permettent toujours de faire répondre par « un fait » à une question même absurde ou mal posée. Leur valeur (comme celle de la logique) dépend de la manière de s’en servir. Les statistiques, les tracements sur la cire, les observations chronométriques que l’on invoque pour résoudre des questions d’origine ou de tendance toutes « subjectives », énoncent bien quelque chose ; — mais ici leurs oracles, loin de nous tirer d’embarras et de clore toute discussion, ne font qu’introduire, sous les espèces et l’appareil du matériel de la physique, toute une métaphysique naïvement déguisée.

Nous avons beau compter les pas de la déesse, en noter la fréquence et la longueur moyenne, nous n’en tirons pas le secret de sa grâce instantanée. Nous n’avons pas vu, jusqu’à ce jour, que la louable curiosité qui s’est dépensée à scruter les mystères de la musique propre au langage « articulé » nous ait valu des productions d’importance nouvelle et capitale. Or, tout est là. Le seul gage du savoir réel est le pouvoir : pouvoir de faire ou pouvoir de prédire. Tout le reste est Littérature…

Je dois cependant reconnaître que ces recherches que je trouve peu fructueuses ont du moins le mérite de poursuivre la précision. L’intention en est excellente… L’à-peu-près contente aisément notre époque, en toutes occasions où la matière n’est pas en jeu. Notre époque se trouve donc à la fois plus précise et plus superficielle qu’aucune autre : plus précise malgré soi, plus superficielle par soi seule. L’accident lui est plus précieux que la substance. Les personnes l’amusent et l’homme l’ennuie ; et elle redoute sur toute chose ce bienheureux ennui, qui dans des temps plus paisibles, et comme plus vides, nous engendrait de profonds, de difficiles et de désirables lecteurs. Qui, et pour qui, pèserait aujourd’hui ses moindres mots ? Et quel Racine interrogerait son Boileau familier pour en obtenir licence de substituer le mot misérable au mot infortuné, dans tel vers, — ce qui ne fut pas accordé.

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Puisque j’entreprends de dégager un peu la Poésie de tant de prose et d’esprit de prose qui l’accable et la voile de connaissances tout inutiles à la connaissance et à la possession de sa nature, je puis bien observer l’effet que ces travaux produisent sur plus d’un esprit de notre époque. Il arrive que l’habitude de l’extrême exactitude atteinte dans certains domaines (devenue familière à la plupart, à cause de mainte application dans la vie pratique), tend à nous rendre vaines, sinon insupportables, bien des spéculations traditionnelles, bien des thèses ou des théories, qui, sans doute, peuvent nous occuper encore, nous irriter un peu l’intellect, faire écrire, et même feuilleter, plus d’un livre excellent ; mais dont nous sentons, d’autre part, qu’il nous suffirait d’un regard un peu plus actif, ou de quelques questions imprévues, pour voir se résoudre en simples possibilités verbales les mirages abstraits, les systèmes arbitraires et les vagues perspectives. Désormais toutes les sciences qui n’ont pour elles que ce qu’elles disent se trouvent « virtuellement » dépréciées par le développement de celles dont on éprouve et utilise à chaque instant les résultats.

Qu’on imagine donc les jugements qui peuvent naître dans une intelligence accoutumée à quelque rigueur, quand on lui propose certaines « définitions » et certains « développements » qui prétendent l’introduire à la compréhension des Lettres et particulièrement de la Poésie. Quelle valeur accorder aux raisonnements qui se font sur le « Classicisme », le « Romantisme », le « Symbolisme », etc., quand nous serions bien en peine de rattacher les caractères singuliers et les qualités d’exécution qui font le prix et assurèrent la conservation de tel ouvrage à l’état vivant, aux prétendues idées générales et aux tendances « esthétiques » que ces beaux noms sont présumés désigner ? Ils sont des termes abstraits et convenus : mais conventions qui ne sont rien moins que « commodes », puisque le désaccord des auteurs sur leurs significations est, en quelque sorte, de règle ; et qu’ils semblent faits pour le provoquer et donner prétexte à des dissentiments infinis.

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Il est trop clair que toutes ces classifications et ces vues cavalières n’ajoutent rien à la jouissance d’un lecteur capable d’amour, ni n’accroissent chez un homme de métier l’intelligence des moyens que les maîtres ont mis en œuvre : elles n’enseignent ni à lire, ni à écrire. Davantage, elles détournent et dispensent l’esprit des problèmes réels de l’art ; cependant qu’elles permettent à bien des aveugles de discourir admirablement de la couleur. Que de facilités furent écrites par la grâce du mot « Humanisme », et que de niaiseries pour faire croire les gens à l’invention de la « Nature » par Rousseau !… Il est vrai qu’une fois adoptées et absorbées par le public, parmi mille phantasmes qui l’occupent vainement, ces apparences de pensées prennent une manière d’existence et donnent prétexte et matière à une foule de combinaisons d’une certaine originalité scolaire. On découvre ingénieusement un Boileau dans Victor Hugo, un romantique dans Corneille, un « psychologue » ou un réaliste dans Racine… Toutes choses qui ne sont ni vraies ni fausses ; — et qui d’ailleurs ne peuvent l’être.

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Je consens que l’on ne fasse aucun cas de la littérature en général, et de la poésie, en particulier. C’est une affaire privée que la beauté ; l’impression de la reconnaître et ressentir à tel instant est un accident plus ou moins fréquent dans une existence, comme il en est de la douleur et de la volupté ; mais plus casuel encore. Il n’est jamais sûr qu’un certain objet nous séduise ; ni qu’ayant plu (ou déplu) telle fois, il nous plaise (ou déplaise) une autre fois. Cette incertitude qui déjoue tous les calculs et tous les soins, et qui permet toutes les combinaisons des ouvrages avec les individus, tous les rebuts et toutes les idolâtries, fait participer les destins des écrits aux caprices, aux passions et variations de toute personne. Si quelqu’un goûte véritablement tel poème, on le connaît à ceci qu’il en parle comme d’une affection personnelle, — si toutefois il en parle. J’ai connu des hommes si jaloux de ce qu’ils admiraient éperdument qu’ils souffraient mal que d’autres en fussent épris et même en eussent connaissance, estimant leur amour gâté par le partage. Ils aimaient mieux cacher que répandre leurs livres préférés, et les traitaient (au détriment de la gloire générale des auteurs, et à l’avantage de leur culte), comme les sages maris d’Orient leurs épouses, qu’ils environnent de secret.

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Mais si l’on veut, comme le veut l’usage, faire des Lettres une sorte d’institution d’utilité publique, associer à la renommée d’une nation — qui est, en somme, une valeur d’État — des titres de « chefs-d’œuvre », qui se doivent inscrire auprès des noms de ses victoires ; et si, tournant en moyens d’éducation des instruments de plaisir spirituel, l’on assigne à ces créations un emploi d’importance dans la formation et le classement des jeunes gens, — encore faut-il prendre garde de ne pas corrompre par là le propre et véritable sens de l’art. Cette corruption consiste à substituer des précisions vaines et extérieures ou des opinions convenues à la précision absolue du plaisir ou de l’intérêt direct excité par une œuvre, à faire de cette œuvre un réactif servant au contrôle pédagogique, une matière à développements parasites, un prétexte à problèmes absurdes…

Toutes ces intentions concourent au même effet : esquiver les questions réelles, organiser une méprise…

Quand je regarde ce que l’on fait de la Poésie, ce que l’on demande, ce que l’on répond à son sujet, l’idée que l’on en donne dans les études (et un peu partout), mon esprit, qui se croit (par conséquence sans doute, de la nature intime des esprits), le plus simple des esprits possibles, s’étonne « à la limite de l’étonnement ».

Il se dit : je ne vois rien dans tout ceci ni qui me permette de mieux lire ce poème, de l’exécuter mieux pour mon plaisir ; ni d’en concevoir plus distinctement la structure. On m’incite à tout autre chose, et il n’est rien qu’on n’aille chercher pour me détourner du divin. On m’enseigne des dates, de la biographie ; on m’entretient de querelles, de doctrines dont je n’ai cure, quand il s’agit de chant et de l’art subtil de la voix porteuse d’idées… Où donc est l’essentiel dans ces propos et dans ces thèses ? Que fait-on de ce qui s’observe immédiatement dans un texte, des sensations qu’il est composé pour produire ? Il sera bien temps de traiter de la vie, des amours et des opinions du poète, de ses amis et ennemis, de sa naissance et de sa mort, quand nous aurons assez avancé dans la connaissance poétique de son poème, c’est-à-dire quand nous nous serons faits l’instrument de la chose écrite, de manière que notre voix, notre intelligence et tous les ressorts de notre sensibilité se soient composés pour donner vie et présence puissante à l’acte de création de l’auteur.

Le caractère superficiel et vain des études et des enseignements dont je viens de m’étonner apparaît à la moindre question précise. Cependant que j’écoute de ces dissertations auxquelles ni les « documents », ni les subtilités ne manquent, je ne puis m’empêcher de penser que je ne sais même pas ce que c’est qu’une Phrase… Je varie sur ce que j’entends par un Vers. J’ai lu ou j’ai forgé vingt « définitions » du Rythme, dont je n’adopte aucune… Que dis-je !… Si je m’attarde seulement à me demander ce que c’est qu’une Consonne, je m’interroge ; je consulte ; et je ne recueille que des semblants de connaissance nette, distribuée en vingt avis contradictoires …

Que si je m’avise à présent de m’informer de ces emplois, ou plutôt de ces abus du langage, que l’on groupe sous le nom vague et général de « figures », je ne trouve rien de plus que les vestiges très délaissés de l’analyse fort imparfaite qu’avaient tentée les anciens de ces phénomènes « rhétoriques ». Or ces figures, si négligées par la critique des modernes, jouent un rôle ce, non seulement dans la poésie déclarée et organisée, mais encore dans cette poésie perpétuellement agissante qui tourmente le vocabulaire fixé, dilate ou restreint le sens des mots, opère sur eux par symétries ou par conversions, altère à chaque instant les valeurs de cette monnaie fiduciaire ; et tantôt par les bouches du peuple, tantôt pour les besoins imprévus de l’expression technique, tantôt sous la plume hésitante de l’écrivain, engendre cette variation de la langue qui la rend insensiblement tout autre. Personne ne semble avoir même entrepris de reprendre cette analyse. Personne ne recherche dans l’examen approfondi de ces substitutions, de ces notations contractées, de ces méprises réfléchies et de ces expédients, si vaguement définis jusqu’ici par les grammairiens, les propriétés qu’ils supposent et qui ne peuvent pas être très différentes de celles que met parfois en évidence le génie géométrique et son art de se créer des instruments de pensée de plus en plus souples et pénétrants. Le Poète, sans le savoir, se meut dans un ordre de relations et de transformations possibles, dont il ne perçoit ou ne poursuit que les effets momentanés et particuliers qui lui importent dans tel état de son opération intérieure.

Je consens que les recherches de cet ordre sont terriblement difficiles et que leur utilité ne peut se manifester qu’à des esprits assez peu nombreux ; et j’accorde qu’il est moins abstrait, plus aisé, plus « humain », plus « vivant », de développer des considérations sur les « sources », les « influences », la « psychologie », les « milieux » et les « inspirations » poétiques, que de s’attacher aux problèmes organiques de l’expression et de ses effets. Je ne nie la valeur ni ne conteste l’intérêt d’une littérature qui a la Littérature même pour décor et les auteurs pour ses personnages ; mais je dois constater que je n’y ai pas trouvé grand’chose qui me pût servir positivement. Cela est bon pour conversations, discussions, conférences, examens ou thèses, et toutes affaires extérieures de ce genre, — dont les exigences sont bien différentes de celles du tête-à-tête impitoyable entre le vouloir et le pouvoir de quelqu’un. La Poésie se forme ou se communique dans l’abandon le plus pur ou dans l’attente la plus profonde : si on la prend pour objet d’étude, c’est par là qu’il faut regarder : c’est dans l’être, et fort peu dans ses environs.

Combien il est surprenant, — me dit encore mon esprit de simplicité, — qu’une époque qui pousse à un point incroyable, à l’usine, sur le chantier, dans l’arène, au laboratoire ou dans les bureaux, la dissection du travail, l’économie et l’efficace des actes, la pureté et la propreté des opérations, rejette dans les arts les avantages de l’expérience acquise, refuse d’invoquer autre chose que l’improvisation, le feu du ciel, le recours au hasard sous divers noms flatteurs !… Dans aucun temps ne s’est marqué, exprimé, affirmé, et même proclamé plus fortement, le mépris de ce qui assure la perfection propre des œuvres, leur donne par les liaisons de leurs parties l’unité et la consistance de la forme, et toutes les qualités que les coups les plus heureux ne peuvent leur conférer. Mais nous sommes instantanés. Trop de métamorphoses, et de révolutions de tous ordres, trop de transmutations rapides de goûts en dégoûts et de choses raillées en choses sans prix, trop de valeurs trop diverses simultanément données nous accoutument à nous contenter des premiers termes de nos impressions. Et comment de nos jours songer à la durée, spéculer sur l’avenir, vouloir léguer ? Il nous semble bien vain de chercher à résister au « temps » et à offrir à des inconnus qui vivront dans deux cents ans des modèles qui les puissent émouvoir. Nous trouvons presque inexplicable que tant de grands hommes aient pensé à nous et soient peut-être devenus grands hommes pour y avoir pensé. Enfin, tout nous paraît si précaire et si instable en toutes choses, si nécessairement accidentel, que nous en sommes venus à faire des accidents de la sensation et de la conscience la moins soutenue, la substance de bien des ouvrages.

En somme, la superstition de la postérité étant abolie ; le souci du surlendemain dissipé ; la composition, l’économie des moyens, l’élégance et la perfection devenus imperceptibles à un public moins sensible et plus naïf qu’autrefois, il est assez naturel que l’art de la poésie et que l’intelligence de cet art en soient (comme tant d’autres choses) affectés au point d’interdire toute prévision, et même toute imagination, de leur destin même prochain. Le sort d’un art est lié, d’une part, à celui de ses moyens matériels ; d’autre part, à celui des esprits qui s’y peuvent intéresser, et qui trouvent en lui la satisfaction d’un besoin véritable. Jusqu’ici, et depuis la plus haute antiquité, la lecture et l’écriture étaient les seuls modes d’échange comme les seuls procédés de travail et de conservation de l’expression par le langage. On ne peut plus répondre de leur avenir. Quant aux esprits, on voit déjà qu’ils sont sollicités et séduits par tant de prestiges immédiats, tant d’excitants directs qui leur donnent sans effort les sensations les plus intenses, et leur représentent la vie même et la nature toute présente, que l’on peut douter si nos petits-fils trouveront la moindre saveur aux grâces surannées de nos poètes les plus extraordinaires, et de toute poésie en général.

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Mon dessein étant de montrer par la manière dont la Poésie est généralement considérée combien elle est généralement méconnue, — victime lamentable d’intelligences parfois des plus puissantes, mais qui n’ont point de sens pour elle, — je dois le poursuivre et me porter à quelques précisions.

Je citerai d’abord le grand d’Alembert : « Voici, ce me semble, écrit-il, la loi rigoureuse, mais juste, que notre siècle impose aux poètes : il ne reconnaît plus pour bon en vers que ce qu’il trouverait excellent en prose. »

Cette sentence est de celles dont l’inverse est exactement ce que nous pensons qu’il faut penser. Il eût suffi à un lecteur de 1760 de former la contraire pour trouver ce qui devait être recherché et goûté dans la suite assez prochaine des temps. Je ne dis point que d’Alembert se trompât, ni son siècle. Je dis qu’il croyait parler de Poésie, cependant qu’il pensait sous ce nom tout autre chose.

Dieu sait si depuis l’énoncé de ce « Théorème de d’Alembert », les poètes se sont dépensés à y contredire !…

Les uns, par l’instinct mus, ont fui, dans leurs ouvrages, au plus loin de la prose. Ils se sont même heureusement défaits de l’éloquence, de la morale, de l’histoire, de la philosophie, et de tout ce qui ne se développe dans l’intellect qu’aux dépens des espèces de la parole.

Les autres, un peu plus exigeants, ont essayé, par une analyse de plus en plus fine et précise du désir et de la jouissance poétiques et de leurs ressorts, de construire une poésie qui jamais ne pût se réduire à l’expression d’une pensée, ni donc se traduire, sans périr, en d’autres termes. Ils connurent que la transmission d’un état poétique qui engage tout l’être sentant est autre chose que celle d’une idée. Ils comprirent que le sens littéral d’un poème n’est pas, et n’accomplit pas, toute sa fin ; qu’il n’est donc point nécessairement unique.

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Toutefois, en dépit de recherches et de créations admirables, l’habitude prise de juger les vers selon la prose et sa fonction, de les évaluer, en quelque sorte, d’après la quantité de prose qu’ils contiennent ; le tempérament national devenu de plus en plus prosaïque depuis le XVIe siècle ; les erreurs étonnantes de l’enseignement littéraire ; l’influence du théâtre et de la poésie dramatique (c’est-à-dire de l’action, qui est essentiellement prose) perpétuent mainte absurdité et mainte pratique qui témoignent de l’ignorance la plus éclatante des conditions de la poésie.

Il serait facile de dresser une table des « critères » de l’esprit antipoétique. Elle serait la liste des manières de traiter un poème, de le juger et d’en parler, qui constituent des manœuvres directement opposées aux efforts du poète. Transportées dans l’enseignement où elles sont de règle, ces opérations vaines et barbares tendent à ruiner dès l’enfance le sens poétique, et jusqu’à la notion du plaisir qu’il pourrait donner.

Distinguer dans les vers le fond et la forme ; un sujet et un développement ; le son et le sens ; considérer la rythmique, la métrique et la prosodie comme naturellement et facilement séparables de l’expression verbale même, des mots eux-mêmes et de la syntaxe ; voilà autant de symptômes de non-compréhension ou d’insensibilité en matière poétique. Mettre ou faire mettre en prose un poème ; faire d’un poème un matériel d’instruction ou d’examens, ne sont pas de moindres actes d’hérésie. C’est une véritable perversion que de s’ingénier ainsi à prendre à contre-sens les principes d’un art, quand il s’agirait, au contraire, d’introduire les esprits dans un univers de langage qui n’est point le système commun des échanges de signes contre actes ou idées. Le poète dispose des mots tout autrement que ne fait l’usage et le besoin. Ce sont les mêmes mots sans doute, mais point du tout les mêmes valeurs. C’est bien le non-usage, le non-dire « qu’il pleut » qui est son affaire ; et tout ce qui affirme, tout ce qui démontre qu’il ne parle pas en prose est bon chez lui. Les rimes, l’inversion, les figures développées, les symétries et les images, tout ceci, trouvailles ou conventions, sont autant de moyens de s’opposer au penchant prosaïque du lecteur (comme les « règles » fameuses de l’art poétique ont pour effet de rappeler sans cesse au poète l’univers complexe de cet art). L’impossibilité de réduire à la prose son ouvrage, celle de le dire, ou de le comprendre en tant que prose sont des conditions impérieuses d’existence, hors desquelles cet ouvrage n’a poétiquement aucun sens.