Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 130 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Oraison funèbre d’une fable

Il en est ainsi d’Adonis. Quel plaisir aujourd’hui retirer de ce conte galant ? Il se ranime, peut-être, par le contraste d’une forme si douce et de si claires mélodies avec notre système de discordances et cette tradition de l’excessif que nous avons docilement reçue. Nos yeux brûlés demandent un repos à ces grâces fondues et à ces ombres transparentes ; notre bouche exaspérée retrouve quelque étrangeté à l’eau pure. Il peut même nous arriver que le bien dire nous séduise par soi seul.

La Graulet, 1920.

 

ORAISON FUNÈBRE D’UNE FABLE

 

DAPHNIS aime Alcimadure. Alcimadure n’aime Daphnis ni l’Amour.

Daphnis meurt assez vite de sa grande amour refusée, léguant tous ses biens à l’insensible dont on ne dit point si elle accepte l’héritage pour ne rien dire d’inutile.

Le soir même du jour que l’amoureux est mort, Alcimadure, délivrée d’un fâcheux et tout égayée d’avoir fait fortune, donne à danser à ses jeunes amies. Ces demoiselles, qui semblent n’être heureuses qu’entre soi, ne manquent pas d’aller bondir et tournoyer, avec peu de jupes sans doute, autour de la statue du Dieu essentiellement aveugle dont on n’a jamais su s’il fallait désirer ses faveurs ou les craindre.

L’idole pure tombe, accable, écrase la belle sous son poids. Alcimadure abîmée aux Enfers y forme une Ombre gracieuse et misérable ; cette Ombre toute nouvelle vole aussitôt vers l’Ombre de Daphnis. Mais à présent les rôles sont changés, les désirs du berger se sont faits dédains et les dédains d’antan remordent ici-bas l’âme d’Alcimadure qui fut si dédaigneuse sur la terre. On dirait que la mort a transporté de l’un dans l’autre les sentiments de ces deux êtres. Sur chacun d’eux la promptitude de son trépas agit comme l’eût fait une longue durée de réflexions, et le changement de la vie en mort leur change le cœur à ce point que celui de Daphnis regrette d’être mort d’amour, comme celui d’Alcimadure ne se console pas d’avoir ignoré la tendresse. Ce n’est point le lieu de chercher à approfondir une métaphysique du regret. L’espoir ni le regret n’ont fait dire grand’chose de clair ni de substantiel aux philosophes d’aucun temps.

Comment expliquer que nous vivions presque toujours avant et après l’instant même ? Rien ne m’est plus, disait une princesse veuve. Je ne vis jamais que dans deux ans, écrit l’indomptable empereur…

Nous ne sommes presque jamais ; mais nous fûmes et nous serons. Notre corps lui-même ne subsiste et ne se soutient, il ne se défend de périr que pour être un peu plus qu’un événement.

Quoi qu’il en soit, Daphnis et Alcimadure aux Enfers, le vain fantôme du garçon fuit les retours et les vagues excuses du vain fantôme de la fille.

Œuvre pâle et parfaite, pièce noble et sans force, enfant très délicate d’entre les dernières enfants de La Fontaine, cette fable elle-même n’est-elle point une Ombre littéraire, une apparence de poème errante et presque invisible au regard d’une postérité qui la refuse sans le savoir ? Vainement on l’imprime encore, on la réimprime, trouve-t-elle de quoi revivre dans aucune âme ? Nulle n’a besoin d’elle et nulle n’en a cure.

Aussi morte qu’Alcimadure, que Mme de la Mésangère, que le roi Louis XIV, et que tous les souhaits, tous les goûts, tout l’idéal d’un siècle dont bien des œuvres, même admirables, se font peu à peu d’une insipidité merveilleuse, elle est bien dans la condition indéfinissable des tristes peuples des Enfers. Ils sont et ne sont pas.

Le sort fatal de la plupart de nos ouvrages est de se faire imperceptibles ou étranges. Les vivants successifs les ressentent de moins en moins, ou les considèrent de plus en plus comme les produits ingénus ou inconcevables ou bizarres d’une autre espèce d’hommes. Entre la plénitude de la vie et la mort définitive des œuvres matériellement conservées, s’écoule un temps qui en assure la dégradation insensible, qui les altère par degrés. Elles s’affaiblissent sans remède, et non point d’abord dans leur substance même, car elle est faite d’un langage qui demeure intelligible encore et encore usité. Mais comme il sied dans l’ordre de l’esprit, elles voient s’évanouir l’une après l’autre toutes leurs chances de plaire et choir tous les supports de leur existence. Peu à peu ceux qui les aimaient, ceux qui les goûtaient, ceux qui les pouvaient entendre disparaissent. Ceux qui les abhorraient, ceux qui les déchiraient, ceux qui les persiflaient sont morts aussi. Les passions qu’elles excitaient se refroidissent. D’autres humains désirent ou repoussent d’autres livres. Bientôt un instrument de plaisir ou d’émoi se fait accessoire d’école ; ce qui fut vrai, ce qui fut beau se change dans un moyen de contrainte, ou dans un objet de curiosité, mais d’une curiosité qui se force d’être curieuse. L’amateur malgré soi, qui, mû par ses devoirs et ses volontés non voluptueuses, les visite dans leurs tombes de cuir ou de parchemin, sent trop qu’il les y trouble et les tourmente bien plus qu’il ne les ranime, et qu’il leur donne sans espoir, et comme à regret, un sens et une valeur vains et factices. Parfois la mode, qui cherche toujours et de toutes parts de quoi nourrir son lendemain, rencontre quelques nouveautés dans les sépulcres. Pour un peu de temps, elle les entr’ouvre, y puise et passe. Mais ce désir trompeur n’a fait que défigurer un peu plus le triste objet de son inquiétude. A peine en dérange-t-elle l’absence. Ce n’est jamais qu’une méprise qu’elle peut offrir aux défuntes beautés en échange de son caprice.