Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 96 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Prison

Elle est en accord avec cette quantité et la diversité des types d’individus ou espèces. Elle en est une propriété intrinsèque comme le changement de lieu est une propriété, une définition du mouvement. Pas de vie sans changement de vivant. Mais pas de vie, sans effort du vivant contre son changement, sans inertie, ou plutôt sans… égotisme.

Pas de vie si les êtres ne se cédaient ou la place ou la substance. Pas de vie s’ils ne la cédaient à regret.

Il ne faut pas se laisser tromper par la volonté individuelle de vivre. Elle est de même nécessité que la mort.

Le vivant imagine la vie éternelle comme la planète imagine la tangente. Chaque instant est composé. Une force l’éloigne du terme, du fini ; une autre l’y attire.

 

PRISON

 

LE fait d’être seul, de ne connaître personne dans une ville, transforme en prison ce lieu sans échanges.

Et pourtant le corps et l’esprit y sont des plus libres et il n’est point de condition où l’on puisse mieux se sentir, au milieu des hommes, tout autre qu’un homme.

*

L’homme est médiocre. Ce qu’il fait de mieux, ce qu’il fait de pire, n’est pas de lui, en tant qu’il se connaît.

Mais il se pare ou il rougit des actes de sa chose inconnaissable, qui seront jugés par des inconnus. Il lui prête ses mains, ses mots, sa substance et ses machines.

 

CHOSES HUMAINES

 

LE « bonheur », idée animale.

Ce mot n’a de sens qu’animal.

L’organisme heureux s’ignore. Le chef-d’œuvre corporel consisterait dans le silence éternel de toute une partie de la sensibilité possible. La perfection résulterait de l’absence de certaines valeurs de certains timbres de notre faculté de sentir.

Or, nous considérons comme simples, comme naturels, les actes, les accomplissements, les états de nous-mêmes qui ne sont marqués par aucune sensation singulière. Nous sommes insensibles à leur complexité. Une chose nous semble simple quand elle paraît ne dépendre que d’une seule et indivisible condition. Vivre, durer, semblent simples dans l’état « normal ». Mais c’est que le détail nous est insensible. Un homme en bon état lève son bras, tourne la tête, se lève et marche. Il y faut une mécanique et une physique terriblement complexes, une machine de machines où ne sont épargnés ni le nombre des pièces, ni la combinaison des lois des divers ordres de grandeur, ni les relais, ni les ajustements. Mais quoi de plus simple que ces mouvements pour celui qui les exécute ?

*

Mais le mal nous fait soupçonner que rien ne va de soi, que la simplicité, que le spontané, que le naturel ne sont que des effets d’insensibilité ou de sensibilité heureusement insuffisante. Mais encore, la « connaissance », l’intellect, l’étrange production de problèmes et de questions qui introduisent des difficultés et des résistances dans le cours naturel de notre vie mentale, ce sont des espèces de la douleur, espèces utilisables, et qui se sont fait cultiver…

Cette parenté de la souffrance et de l’attitude interrogative, cette analogie du mal et de l’aiguillon intellectuel nous apparaît assez quand nous voyons un animal souffrir. Nous avons peine à croire que cet être, dans cet état, ne soit pas fait par son tourment plus proche de l’humanité, plus contraint à l’intelligence ; et nous croyons lire dans son regard certaines questions dont il n’est pas d’esprit humain qui ne les ait formées et qui en ait trouvé la réponse.

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Rien de plus incertain, rien de plus difficile à prévoir que ce qu’il adviendra de la trace laissée en nous par un événement de la sensibilité.

Parfois la plus cruelle atteinte, ou bien le point, l’accès le plus délicieux, se perd, s’efface… Les circonstances, les vicissitudes ultérieures dissolvent la puissance de ces instants qui fut suprême. Nous retrouverons, peut-être, par accident, le souvenir de la figure de ces états critiques ; mais non plus la morsure, la chaleur, l’espèce particulière de douceur ou de vigueur infinie qui leur donnèrent en leur temps une importance incomparable. Notre passé se représente, mais il a perdu son énergie.

Mais parfois, après bien des années, toute l’amertume ou tout le délice d’un jour aboli redevient. Le souvenir est d’une présence insupportable. Rien n’explique l’inégalité du destin de nos impressions, et il semble qu’une sorte de hasard se joue de ce que nous fûmes comme il fait de ce que nous serons.

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Toute émotion tend à voiler le mécanisme toujours niais et naïf de sa genèse et de son développement. Mais plus l’esprit est complexe, moins il accepte que son homme soit ému ; il en résulte des luttes intestines intéressantes.

Comment souffrir de se voir en proie à un sentiment ? De se voir séduit, jaloux, vexé, furieux ou honteux ou fier, — de se voir tenant à quelque chose, à l’argent, à un être, à une place à table, à une image de soi ?… Obéir à ceci… Comment est-ce possible ? Se sentir rougir, s’entendre rugir, se trouver fauché par une image ou porté à l’extrême de l’agitation, quels tableaux insoutenables à la conscience !

Mais ce réveil lui-même et ce retirement en font partie, et se vont aussitôt ranger dans les réflexes, catégorie de l’orgueil. On n’y échappe point. Impossible de ne pas répondre…

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L’esprit est à la merci du corps comme sont les aveugles à la merci des voyants qui les assistent. Le corps touche et fait tout ; commence et achève tout. De lui émanent nos vraies lumières, et même les seules, qui sont nos besoins et nos appétits, par lesquels nous avons une sorte de perception « à distance » et superficielle de l’état de notre intime structure. « A distance » et « superficielle », ne sont-ce pas là les caractères de la sensation visuelle ? C’est pourquoi j’ai employé le mot : lumière.

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Réflexe idéaliste.

Quoi de plus humain que de fermer les yeux pour supprimer un objet que l’être refuse ? Quoi de plus « idéaliste » ?

Ce réflexe déjà ébauche une « philosophie ».

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Si je fais mine de briser le meuble où je me suis heurté, ce mouvement est très respectable. Il est d’une très haute antiquité ; il donne vie et volonté à un fauteuil. Qu’on le recueille et qu’on le place au musée des impulsions et des esquisses motrices des pensées.

Car bien des métaphysiciens et des abstracteurs les plus illustres ne firent dans le calme et en raisonnant soigneusement que ce que je viens de faire dans un coup de douleur et de colère…

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Dans le torrent des eaux, l’un et l’autre tombés, l’un nage et l’autre se noie.

Ainsi, dans le désordre de l’esprit, et l’agitation des demandes, des réponses, des mythes et des valeurs, le « génie » et la « démence » : l’un nage et l’autre se noie.

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Chose, cause. Ce fut jadis le même mot. Rien de plus significatif que de dire de quoi que ce soit : c’est une cause.

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La douceur est grande, de s’admirer, — de se convenir, — de se répondre et satisfaire soi-même exactement… Et nous en demandons les moyens et la certitude aux autres. Nous les supplions qu’ils nous accordent les motifs et l’assurance de nous aimer nous-mêmes, par le détour de leur faveur.

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