Œuvres (Pléiade), tome I
Il y a cinquante ans…
COMME le grand navire s’enfonce et sombre lentement gardant ses ressources, ses machines, ses lumières, ses instruments…
Ainsi dans la nuit et dans le dessous de soi-même l’esprit descend au sommeil avec tous ses appareils et ses possibles.
Le Sommeil est plus respectable que la mort.
IL Y A CINQUANTE ANS…
CET oiseau pique la nuit finissante de cris faibles et aigus… Ceci me rappelle quelque chose… Cette chose se fait un certain bleu de ciel avec deux ou trois étoiles qui vont disparaître… Je traduis en un souvenir de mon temps militaire. Je pense à la mélancolie et à la Sibylle que m’étaient ces mêmes cris et ces astres dans la cour du quartier. Ils étaient chargés d’une signification indéchiffrable et l’avenir… Cet avenir est devenu du passé. Je sais ce qu’il y avait dans ces impressions.
MATIN
I
RIEN ne me touche plus que le matin de l’été. Cette paix du bleu frais peinte sur or, or et nuit, or sur nuit. Cette pudeur que le soleil commence à tirer du repos. Il y a un instant où l’on dirait que la nuit se fait voir à la lumière, comme l’esprit au réveil fait voir la naissance, l’inexistence, et les rêves, à la première lucidité. Nudité de la nuit pas encore bien habillée. La substance du ciel est d’une tendresse étrange. On sent jusqu’à l’intime cette fraîcheur divine, qui sera chaleur tout à l’heure.
On sent la lassitude avant le travail, la tristesse de reprendre son corps plus vieux d’un jour, l’espoir, la simplicité du vivre — la promesse, et la vanité de la promesse. — Tout cela mêlé (peint comme un tableau naïf où les actes divers d’un personnage sont rapprochés) dans le calme et la pureté. Toute la pauvre vie dans un cristal. C’est aussi la paresse mélancolique qui précède les grands actes et la puissance même des actes. Peur d’entrer dans le jour, frisson préalable à la mer. Tristesse dorée, et d’un dieu. Désespoir paisible de ne plus croire, à l’amour, à l’espoir.