Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 47 sur 203

Pages du PDF

Œuvres (Pléiade), tome I

Paraboles

 

POUR ACCOMPAGNER

DOUZE AQUARELLES DE

L. ALBERT-LASARD

 

Tout à coup une colère à travers la volière

s’élève à cris stridents. Eux se dressent ébahis

et un à un vont dans l’imaginaire…

R. M. RILKE Les Flamants

(Jardin des Plantes)

 

Je savais comme en Lui qu’il n’était ni Ange ni Bête ; Je le connus par une souffrance sans pareille,

Sans pareille, sans image,

Et sans place dans le Corps ;

Une merveille de souffrance incomparable,

Analogue au Soleil unique et insoutenable

Dont l’atroce douleur illumine le Monde…

O douleur du Soleil qu’ils appellent joie et splendeur, Ton éclat est un cri aigu, — et son supplice

Brûle nos yeux !…

OceanofPDF.com

L’homme n’est ni ange ni bête.

Blaise Pascal.

Quand il n’y avait encore que l’Ange et l’Animal dans ce Jardin, Et DIEU partout sensible ;

Dans l’air tout ce qui vole ;

Sur la terre tout ce qui marche,

Et dans l’abîme en silence tout ce qui fuit et frémit ;

Et quand Dieu, et les Choses, et les Anges et les Animaux Et la Lumière qui est Archange

Etaient tout ce qui était,

CE FUT L’ÈRE DE PURETÉ.

Pur était le Lion, et pure la Fourmi,

Pur le Taureau et pure la Couleuvre ;

Pur le Dragon, et pures les Vertus

Et les Trônes et les Très hautes Hiérarchies ;

Pure la terre et pure la Lumière

Purs étaient tous,

Chacun étant ce qu’il était

Chacun faisant sans faute et à merveille,

Ce qu’il était formé pour faire :

Chacun le fruit d’une Pensée de vie

Exactement changée en lui,

Sans reste.

ET MOI, je connaissais tout ceci

Avec une netteté extrême et extraordinaire ;

Et cependant comme à l’écart, et séparé

De ma parole intérieure.

Or, comme j’étais cette admirable distraction, Non plus quelqu’un, et dans une tierce part de moi-même, Comme les yeux de mon esprit réfléchissaient cette pureté, Subissaient, comme le miroir d’une eau calme, L’ordre et l’éclat de toutes choses sans défaut, Sans nulle idée,

Voici : d’entre les feuilles une Figure vint.

Une Figure vint à la lumière,

Dans la lumière,

Et II regardait de toutes parts,

Et celui-ci n’était « Ni Ange ni Bête ».

LE MIROIR de ma présence simple se rida

Comme le calme d’une eau calme

Se plisse sous la course d’une forme, ou comme Quand de la pleine profondeur et des ombres de l’altitude Vient l’effleurer sans émerger

Un être qu’on ne vit jamais.

Sur le miroir d’éternelle durée

De mon ravissement,

Fut un frémissement :

Une forme de question sur le front du temps pur courut Roulant comme une feuille la belle image du monde ; Et quelque puissance, comme un son,

Comme une main inattendue,

Tout à coup par le cœur me saisit.

HOMME fut cet événement :

Tel est le nom que je te donne.

JE SAVAIS comme en LUI qu’il n’était ANGE ni BÊTE ; Je le connus par une souffrance sans pareille,

Sans pareille, sans image,

Et sans place dans le corps ;

Une merveille de souffrance incomparable,

Analogue au Soleil unique et insoutenable

Dont l’atroce douleur illumine le monde.

O douleur du Soleil, qu’ils appellent joie et splendeur, Ton éclat est un cri aigu, et ton supplice

Brûle nos yeux !…

IL ÉPROUVAIT, et il y avait, et je sentais

Une présence de souffrance séparée

Tout interdite aux Existences Pures,

Et ni l’ANGE ni l’ANIMAL ne la peuvent nourrir.

Car l’ANGE est l’ANGE, et l’ANIMAL est ANIMAL Et il n’y a rien de l’un dans l’autre

Et rien entre eux.

Mais CELUI-CI n’était ni l’un ni l’autre :

Je le savais d’une science immédiate et très certaine : Une science de souffrance, une souffrance de science Entre lesquelles

Le silence de l’HOMME et le silence mien

Changeaient d’âme à chaque instant…

ANGE, disait en moi Celui dont je possédais si bien la présence, ANGES, leur disait-il,

Merveilles éternelles de l’amour et de la lumière, Actes purs

O seulement connaissables par le désir

Par l’espoir, par l’orgueil, par l’amour,

Par tout ce qui est

Présence d’absence,

Toutefois Vous m’êtes mystères qui brillez

Un peu au-dessus du plus haut degré de moi-même…

MAIS TOI, Animal,

Plus je te regarde, ANIMAL, plus je deviens HOMME En Esprit.

Et tu te fais toujours plus étrange

Car l’Esprit ne conçoit que l’Esprit.

J’AI BEAU te chercher par l’Esprit,

J’ai beau te guetter en Esprit,

T’offrir les présents de l’Esprit :

ORIGINES, DESSEIN ? LOGIQUE OU CAUSE ? (Ou même quelque HASARD, — avec tout le TEMPS qu’il faudra,)

O VIE,

Plus je pense à toi, VIE,

Moins tu te rends à la pensée…

MOURIR non moins que naître

Échappe à la pensée ;

Amour ni mort ne sont point pour l’esprit ;

Manger l’étonne et dormir lui fait honte.

Mon visage m’est étranger

Et la contemplation de mes mains m’interroge ; Le ressort de leurs forces, le nombre de leurs doigts Demeurent sans réponse.

Personne ne devinerait par la pensée

Le nombre de ses membres, la forme de son corps. Mais c’est par quoi je puis connaître

D’autres choses que moi.

L’ANIMAL heureux est tout heureux :

Il est bonheur sans ombre.

Il ne sait, il ne peut mélanger du malheur au bonheur, Du bonheur au malheur.

Il ne mêle le temps au temps, ni le songe à la veille. Si sensible soit-il au moindre froissement

De la feuille de l’arbre

Il jouit de l’instant, il épuise le don

Et pur il est, par là :

NI REGRETS, ni remords, ni soupçons, ni souci, Ce qui n’est point n’est pas :

Ce qui sera n’est pas ; ce qui serait n’est pas ;

Ce qui fut, ce qui eût pu être

Ne sont pas…

Point de désordre en lui : ni retours, ni projets

Ne lui rendent l’instant moins présent que le reste. Et pur il est, par là.

MAIS NOUS !…

OceanofPDF.com