Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 182 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Théorie Poétique et Esthétique

 

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INTRODUCTION À LA MÉTHODE

DE LÉONARD DE VINCI

 

A Marcel Schwab

 

Il reste d’un homme ce que donnent à L’embarras de devoir écrire sur un

songer son nom, et les œuvres qui font de ce grand sujet me contraignit à considérer nom un signe d’admiration, de haine ou le problème et à l’énoncer avant que de

d’indifférence. Nous pensons qu’il a pensé, me mettre à le résoudre. Ce qui n’est

pas, en général, le mouvement de

et nous pouvons retrouver entre ses œuvres l’esprit littéraire, lequel ne s’attarde pas

cette pensée qui lui vient de nous : nous à mesurer l’abîme que sa nature est de

franchir.

pouvons refaire cette pensée à l’image de la

nôtre. Aisément, nous nous représentons un homme ordinaire : de simples souvenirs en ressuscitent les mobiles et les réactions élémentaires. Parmi les actes indifférents qui constituent l’extérieur de son existence, nous trouvons la même suite qu’entre les nôtres ; nous en sommes le lien aussi bien que lui, et le cercle d’activité que son être suggère ne déborde pas de celui qui nous appartient. Si nous faisons que cet individu excelle en quelque point, nous en aurons plus de mal à nous figurer J’écrirais ce paragraphe premier tout

les travaux et les chemins de son esprit. différemment au jourd’hui ; mais j’en

Pour ne pas nous borner à l’admirer conserverais l’essence et la fonction.

confusément, nous serons contraints Car il a pour objet de faire penser à la

possibilité de tout ouvrage de ce genre,

d’étendre dans un sens notre imagination de c’est-à-dire à l’état et aux moyens d’un la propriété qui domine en lui, et dont nous esprit qui veut imaginer un esprit. ne possédons, sans doute, que le germe. Mais si toutes les facultés de l’esprit choisi sont largement développées à la fois, ou si les restes de son action paraissent considérables dans tous les genres, la figure en devient de plus en plus difficile à saisir dans son unité et tend à échapper à notre effort. D’une extrémité de cette étendue mentale à une autre, il y a de telles distances que nous n’avons jamais parcourues. La continuité de cet ensemble manque à notre connaissance, comme s’y dérobent ces informes haillons d’espace qui séparent des objets connus, et traînent au hasard des intervalles ; comme se perdent à chaque instant des myriades de faits, hors du petit nombre de ceux que le langage éveille. Il faut pourtant s’attarder, s’y faire, surmonter la peine qu’impose à notre imagination cette réunion d’éléments hétérogènes par rapport à elle. Toute intelligence, ici, se confond avec l’invention d’un ordre unique, d’un seul moteur et désire animer d’une sorte de semblable le système qu’elle s’impose. Elle s’applique à former une image décisive. Avec une violence qui dépend de son ampleur et de sa lucidité, elle finit par reconquérir sa propre unité. Comme par l’opération d’un mécanisme, une hypothèse se déclare, et se montre l’individu qui a tout fait, la vision centrale où tout a dû se passer, le cerveau monstrueux où l’étrange animal qui a tissé des milliers de purs liens entre tant de formes, et de qui ces constructions énigmatiques et diverses furent les travaux, l’instinct faisant sa demeure. La production de cette hypothèse est un phénomène qui comporte des variations, mais point de hasard. Elle vaut ce que vaudra l’analyse logique dont elle devra être l’objet. Elle est le fond de la méthode qui va nous occuper et nous servir.

Je me propose d’imaginer un homme de En réalité, j’ai nommé homme et qui auraient paru des actions tellement Léonard ce qui m’apparaissait alors distinctes que si je viens à leur supposer une comme le pouvoir de l’esprit. pensée, il n’y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu’il ait un sentiment de la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien se nommer analyse. Je vois que tout l’oriente : c’est à l’univers qu’il songe

toujours, et à la rigueur{1}. Il est fait pour Univers, — c’est plutôt universalité. Je n’oublier rien de ce qui entre dans la n’ai pas voulu désigner le Total confusion de ce qui est : nul arbuste. Il fabuleux (que le mot d’Univers tente

descend dans la profondeur de ce qui est à d’évoquer, d’ordinaire), tant que le

sentiment de l’appartenance de tout

tout le monde, s’y éloigne et se regarde. Il objet à un système qui contient, (par

atteint aux habitudes et aux structures hypothèse), de quoi définir tout objet…

naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d’être le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses ; il accomplit des ornements pleins de douceur et de grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d’on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue pas d’une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre chose… Je le suivrai se mouvant dans l’unité brute et l’épaisseur du monde, où il se fera la nature si familière qu’il l’imitera pour y toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet qu’elle ne contienne pas.

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l’expansion de

termes trop éloignés d’ordinaire et qui se Un auteur qui compose une biographie — peut essayer de vivre son déroberaient. Aucun ne me paraît plus personnage, ou bien, de le construire . Et

convenir que celui de Léonard de Vinci. il y a opposition entre ces partis. Vivre, Celui qui se représente un arbre est forcé de c’est se transformer dans l’incomplet.

se représenter un ciel ou un fond pour l’y La vie en ce sens est toute anecdotes,

détails, instants.

voir s’y tenir. Il y a là une sorte de logique La construction, au contraire, implique presque sensible et presque inconnue. Le les conditions a priori d’une existence

personnage que je désigne se réduit à une qui pourrait être — TOUT AUTRE.

Cette sorte de logique est ce qui

déduction de ce genre. Presque rien de ce conduit dans la suite des expériences

que j’en saurai dire ne devra s’entendre de sensibles à former ce que j’ai appelé

plus haut un Univers —, et mène ici à

l’homme qui a illustré ce nom : je ne un personnage.

 

poursuis pas une coïncidence que je juge Il s’agit, en somme, d’un usage du possible de la pensée, contrôlé par le impossible à mal définir. J’essaye de donner plus de conscience possible. une vue sur le détail d’une vie intellectuelle,

une suggestion des méthodes que toute trouvaille implique, une, choisie parmi la multitude des choses imaginables, modèle qu’on devine grossier, mais de toute façon préférable aux suites d’anecdotes douteuses, aux commentaires des catalogues de collections, aux dates. Une telle érudition ne ferait que fausser l’intention tout hypothétique de cet essai. Elle ne m’est pas inconnue, mais j’ai surtout à ne pas en parler, pour ne pas donner à confondre une conjecture relative à des termes fort généraux, avec des débris extérieurs d’une personnalité bien évanouie qu’ils nous offrent la certitude de son existence pensante, autant que celle de ne jamais la mieux connaître.

Mainte erreur, gâtant les jugements qui se J’ai exprimerais tout ceci bien portent sur les œuvres humaines, est due à différemment aujourd’hui ; mais je me

un oubli singulier de leur génération. On ne reconnais dans cette volonté de me

se souvient pas souvent qu’elles n’ont pas figurer le travail d’une part, et les

circonstances accidentelles d’autre part

toujours été. Il en est provenu une sorte de qui engendrent les œuvres. coquetterie réciproque qui fait généralement

taire, jusqu’à les trop bien cacher, les origines d’un ouvrage. Nous les craignons humbles ; nous allons jusqu’à redouter qu’elles soient naturelles. Et, bien que fort peu d’auteurs aient le Les effets d’une œuvre ne sont jamais

courage de dire comment ils ont formé leur une conséquence simple des conditions œuvre, je crois qu’il n’y en a pas beaucoup de sa génération. Au contraire, on peut

dire qu’une œuvre a pour objet secret de plus qui se soient risqués à le savoir. Une faire imaginer une génération d’elle-

telle recherche commence par l’abandon même, aussi peu véritable que possible.

pénible des notions de gloire et des épithètespaudatives ; elle ne supporte aucune idée de supériorité, aucune manie de grandeur. Elle conduit à découvrir la relativité sous l’apparente perfection. Elle est nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont aussi profondément différents que leurs produits les font paraître. Certains travaux Est-il possible de faire quelque chose

des sciences, par exemple, et ceux des sans croire que l’on en fait une autre !…

mathématiques en particulier, présentent une l’objet de l’artiste n’est pas l’œuvre tant telle limpidité de leur armature qu’on les que ce qu’elle fera dire, et qui ne

dépend jamais simplement de ce qu’elle

dirait l’œuvre de personne. Ils ont quelque est. chose d’inhumain. Cette disposition n’a pas été inefficace. Elle a fait supposer une distance si grande entre certaines études, comme les sciences et les arts, que les esprits originaires en ont été tout séparés dans l’opinion et juste autant Les sciences et les arts diffèrent surtout

que les résultats de leurs travaux semblaient en ceci que les premières doivent viser l’être. Ceux-ci, pourtant, ne diffèrent des résultats certains ou énormément

qu’après les variations d’un fond commun, probables ; les seconds ne peuvent

espérer que des résultats de probabilité

par ce qu’ils en conservent et ce qu’ils en inconnue. négligent, en formant leurs langages et leurs

symboles. Il faut donc avoir quelque défiance à l’égard des livres et des expositions trop pures. Ce qui est fixé nous abuse, et ce qui est fait pour être regardé change d’allure, s’ennoblit. C’est mouvantes, irrésolues, encore à la merci d’un moment, que les opérations de l’esprit vont pouvoir nous servir, avant qu’on les ait appelées divertissement Entre le mode de génération et le fruit, ou loi, théorème ou chose d’art, et qu’elles il se fait un contraste. se soient éloignées, en s’achevant, de leur

ressemblance.

Intérieurement, il y a un drame. Drame, aventures, agitations, tous les mots de cette espèce peuvent s’employer, pourvu qu’ils soient plusieurs et se corrigent l’un par l’autre. Ce drame se perd le plus souvent, tout comme les pièces de Ménandre. Cependant, nous gardons les manuscrits de Léonard et les illustres notes de Pascal. Ces Les fameuses PENSÉES ne sont pas lambeaux nous forcent à les interroger. Ils tant d’honnêtes pensèes-pour-soi, que

nous font deviner par quels sursauts de des arguments — armes, poisons, pensée, par quelles bizarres introductions stupéfiants pour autrui.

Leur forme est parfois si accomplie, si

des événements humains et des sensations cherchée qu’elle marque une intention

de falsifier la vraie « Pensée », de la continuelles, après quelles immenses faire plus imposante, plus effrayante, —

minutes de langueur se sont montrées à des que toute Pensée… hommes les ombres de leurs œuvres futures, les fantômes qui précèdent. Sans recourir à de si grands exemples qu’ils emportent le danger des erreurs de l’exception, il suffit d’observer quelqu’un qui se croit seul et s’abandonne ; qui recule devant une idée ; qui la saisit ; qui nie, sourit ou se contracte, et mime l’étrange situation de sa propre diversité. Les fous s’y livrent devant tout le monde.

Voilà des exemples qui lient immédiatement des déplacements physiques, finis, mesurables à la comédie personnelle dont je parlais. Les acteurs d’ici sont des images mentales et il est aisé de comprendre que, si l’on fait s’évanouir la particularité de ces images pour ne lire que leur succession, leur fréquence, leur périodicité, Je dirais que ce qu’il y a de plus réel

leur facilité diverses d’association, leur dans la pensée est ce qui n’y est pas

durée enfin, on est vite tenté de leur trouver image naïve de la réalité sensible ; mais

des analogies dans le monde dit matériel, l’observation, d’ailleurs précaire et

souvent suspecte, de ce qui se passe en

d’en rapprocher les analyses scientifiques, nous, nous induit à croire que les de leur supposer un milieu, une continuité, variations des deux mondes sont

comparables ; ce qui permet d’exprimer

des propriétés de déplacement, des vitesses grosso modo le monde psychique

 

et, de suite, des masses, de l’énergie. On proprement dit par des métaphores empruntées au monde sensible, et s’avise alors qu’une foule de ces systèmes particulièrement aux actes et aux sont possibles, que l’un d’eux en particulier opérations que nous pouvons

 

ne vaut pas plus qu’un autre, et que leur physiquement effectuer. Ainsi : pensée, pesée ; saisir ; usage, précieux, car il éclaircit toujours comprendre ; hypothèse, synthèse, etc. quelque chose, doit être à chaque instant

surveillé et restitué à son rôle purement Durée provient de dur. Ce qui revient, d’autre part, à donner à certaines verbal. Car l’analogie n’est précisément que images visuelles, tactiles, motrices, ou à

la faculté de varier les images, de les leurs combinaisons, des valeurs combiner, de faire coexister la partie de doubles. l’une avec la partie de l’autre et d’apercevoir, volontairement ou non, la liaison de leurs structures. Et cela rend indescriptible l’esprit, qui est leur lieu. Les paroles y perdent leur vertu. Là, elles se forment, elles jaillissent devant ses yeux : c’est lui qui nous décrit les mots.

L’homme emporte ainsi des visions, dont la puissance fait la sienne. Il y rapporte son histoire. Elles en sont le lieu géométrique. De là tombent ces décisions qui étonnent, ces perspectives, ces divinations foudroyantes, ces justesses du jugement, ces illuminations, ces incompréhensibles inquiétudes, et des sottises. On se demande avec stupéfaction, dans certains cas extraordinaires, en invoquant des dieux abstraits, le génie, l’inspiration, mille autres, d’où viennent ces accidents. Une fois de plus on croit qu’il s’est créé quelque chose, car on adore le mystère et le merveilleux autant qu’ignorer les coulisses ; on traite la logique de miracle, mais l’inspiré était prêt depuis un an. Il était mûr. Il y avait pensé toujours, peut-être sans s’en douter, et où les autres étaient encore à ne pas voir, il avait regardé, combiné et ne faisait plus que lire dans son esprit. Le secret, celui de Léonard comme celui de Bonaparte, comme celui que possède une fois la plus haute intelligence, — est et ne peut être que dans les relations qu’ils trouvèrent, — qu’ils furent forcés de trouver, — entre des choses dont nous échappe la loi de continuité. Il est certain qu’au moment décisif, ils n’avaient plus qu’à effectuer des actes Le mot de continuité n’est pas du tout le définis. L’affaire suprême, celle que le bon. Il me souvient de l’avoir écrit à la

monde regarde, n’était plus qu’une chose place d’un autre mot que je n’ai pas

simple, comme de comparer deux trouvé.

Je voulais dire : entre des choses que

longueurs. nous ne savons pas transposer ou

Ce point de vue auquel je songe le long traduire dans un système de l’ensemble

de nos actes.

de ces lignes de nos actes. retirent de cette C’est-à-dire : le système de nos propriété ses rend perceptible l’unité de pouvoirs. méthode qui nous occupe. Dans ce milieu,

elle est native, élémentaire. Elle en est la vie même et la définition. Et quand des penseurs aussi puissants que celui ressources implicites, ils ont le droit d’écrire dans un moment plus onscient et plus clair : Facil cosa è farsi universale ! II est aisé de se rendre universel! Ils peuvent, une minute, admirer le prodigieux instrument qu’ils sont — quittes à nier instantanément un prodige.

Mais cette clarté finale ne s’éveille qu’après de longs errements, d’indispensables idolâtries. La conscience des opérations de la pensée, qui est la logique méconnue dont j’ai parlé, n’existe que rarement, même dans les plus fortes têtes. Le nombre des conceptions, la puissance de les prolonger, l’abondance des trouvailles sont autres choses et se produisent en dehors du jugement que l’on porte sur leur nature. Cette opinion est cependant d’une importance aisée, à représenter. Une fleur, une proposition, un bruit peuvent être imaginés presque simultanément ; on peut les faire se suivre d’aussi près qu’on le voudra ; l’un quelconque de ces objets de pensée peut aussi se changer, être déformé, perdre successivement sa physionomie initiale au gré de l’esprit qui le tient ; mais la connaissance de ce pouvoir, seule, lui confère toute sa valeur. Seule, elle permet de critiquer ces formations, de les interpréter, de n’y trouver que ce qu’elles contiennent et de ne pas en étendre les états directement à ceux de la réalité. Avec elle commence l’analyse de toutes les phases intellectuelles, de tout ce qu’elle va pouvoir nommer folie idole, trouvaille, — auparavant nuances, qui ne se distinguaient pas les unes des autres. Elles étaient des variations équivalentes d’une commune substance ; elles se comparaient, elles faisaient des flottaisons indéfinies et comme irresponsables, quelquefois pouvant se nommer, toutes du même système. La conscience des pensées que l’on a, en tant que ce sont des pensées, est de reconnaître cette sorte d’égalité ou d’homogénéité ; de sentir que toutes les combinaisons de la sorte sont légitimes, naturelles, et que la méthode consiste à les exciter, à les voir avec précision, à chercher ce qu’elles impliquent.

A un point de cette observation ou de cette double vie mentale, qui réduit la pensée ordinaire à être le rêve d’un dormeur éveillé, il apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaisons, de contrastes, de perceptions, qui se groupe autour d’une recherche ou qui file indéterminée, selon le plaisir, se développe avec une régularité perceptible, une continuité évidente de machine. L’idée surgit alors (ou le désir) de Cette observation (du passage à la

précipiter le cours de cette suite, d’en porter limite des développements psychiques)

les termes à leur eût mérité que l’auteur s’y attardât. limite , à celle de leurs

expressions imaginables, Elle suggérait des recherches sur le après laquelle tout

temps, sur ce que je nomme parfois

sera changé. Et si ce mode d’être conscient pression de temps, sur le rôle des devient habituel, il en viendra, par exemple, circonstances extérieures, sur

l’institution volontaire de certains

à examiner d’emblée tous les résultats seuils…

 

possibles d’un acte envisagé, tous les Il y a là toute une mécanique intime, très délicate, dans laquelle des durées rapports d’un objet conçu, pour arriver de particulières jouent le plus grand rôle, suite à s’en défaire, à la faculté de deviner sont incluses les unes dans les autres,

toujours une chose plus intense ou plus etc. exacte que la chose donnée, au pouvoir de se réveiller hors d’une pensée qui durait trop. Quelle qu’elle soit, une pensée qui se fixe prend les caractères d’une hypnose et devient, dans le langage logique, une idole ; dans le domaine de la construction poétique et de l’art, une infructueuse monotomie. Le sens dont je parle et qui mène l’esprit à se prévoir soi-même, à imaginer l’ensemble de ce qui allait s’imaginer dans le détail,et l’effet de la succession ainsi résumée, est la condition de toute généralité. Lui, qui dans certains individus s’est présenté sous la forme d’une véritable passion et avec une énergie singulière ; qui, dans les arts, permet toutes les avances et explique l’emploi de plus en plus fréquent de termes resserrés, de raccourcis et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme rationnelle au fond de toutes les conceptions mathématiques. C’est une opération très semblable à lui, qui, sous le nom de raisonnement par

récurrence{2}, donne à ces analyses leur Mon opinion est que le secret de ce

extension, et qui, depuis le type de raisonnement ou induction l’addition jusqu’à la sommation mathématique réside dans une sorte de

infinitésimale, fait plus que d’épargner un conscience de l’indépendance d’un acte

par rapport à sa matière.

nombre indéfini d’expériences inutiles : elle

s’élève à des êtres plus complexes, parce que l’imitation consciente de mon acte est un nouvel acte qui enveloppe toutes les adaptations possibles du premier.

Ce tableau, drames, remous, lucidité, s’oppose de lui-même à d’autres mouvements et à d’autres scènes qui tirent de nous les noms de « Nature » ou de « Monde » et dont nous ne savons faire autre chose que nous en distinguer, pour aussitôt nous y remettre.

Les philosophes ont généralement abouti à impliquer notre existence dans cette notion, et elle dans la nôtre même : mais ils ne vont guère au delà, car l’on sait qu’ils ont à faire de Voilà le vice essentiel de la philosophie.

débattre ce qu’y virent leurs prédécesseurs, Elle est chose personnelle, et ne veut

bien plus que d’y regarder en personne. Les l’être. savants et les artistes en ont diversement Elle veut constituer comme la science

un capital transmissible et qui

joui, et les uns ont fini par mesurer, puis s’accroisse. D’où les systèmes, qui

construire ; et les autres par construire prétendent n’être de personne. comme s’ils avaient mesuré. Tout ce qu’ils ont fait se replace de soi-même dans le milieu et y prend part, le continuant par de nouvelles formes données aux matériaux qui le constituent. Mais avant d’abstraire et de bâtir, on observe : la personnalité des sens, leur docilité différente, distingue et trie parmi les qualités proposées en masse celles qui seront retenues et développées par l’individu. La constatation est d’abord subie, presque sans pensée, avec le sentiment de se laisser emplir et celui d’une circulation lente et comme heureuse : il arrive qu’on s’y intéresse et qu’on donne aux choses qui étaient fermées, irréductibles, d’autres valeurs; on y ajoute, on se plaît davantage à des points particuliers, on se les exprime et il se produit comme la restitution d’une énergie que les sens auraient reçue ; bientôt elle déformera le site à son tour, y employant la pensée réfléchie d’une personne.

L’homme universel commence, lui aussi, par contempler simplement, et il revient toujours à s’imprégner de spectacles. Il retourne aux ivresses de l’instinct particulier et à l’émotion que donne la moindre chose réelle, quand on les regarde tous deux, si bien clos par toutes leurs qualités et concentrant de toute manière tant d’effets.

La plupart des gens y voient par Utilité des artistes. l’intellect bien plus souvent que par les Conservation de la subtilité et de yeux. Au lieu d’espaces colorés, ils prennent l’instabilité sensorielles. connaissance de concepts. Une forme Un artiste moderne doit perdre les

deux tiers de son temps à essayer de

cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de voir ce qui est visible, et surtout de ne reflets de vitres est immédiatement une pas voir ce qui est invisible.

Les philosophes expient assez souvent

maison, pour eux : la Maison! Idée la faute de s’être exercés au contraire.

complexe, accord de qualités abstraites.

S’ils se déplacent, le mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui défigure continûment leur sensation, leur échappent, — car le concept ne change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que, d’après leur rétine, ils approchent ni mal les objets, ils connaissent si vaguement les plaisirs et les souffrances d’y voir, qu’ils ont inventé les beaux sites. Ils ignorent le reste. Mais là, ils se régalent d’un concept qui fourmille de mots. (Une règle générale de cette faiblesse qui existe dans tous les domaines de la connaissance est précisément le choix de lieux évidents, le repos en des systèmes définis, qui facilitent, mettent à la Une œuvre d’art devrait toujours nous

portée… Ainsi peut-on dire que l’œuvre apprendre que nous n’avions pas vu ce

d’art est toujours plus ou moins didactique.) que nous voyons. Ces beaux sites eux-mêmes leur sont assez fermés. Et toutes les modulations que les petits pas, la lumière, l’appesantissement du regard ménagent, ne les atteignent pas. Ils ne font L’éducation profonde consiste à défaire

ni ne défont rien dans leurs sensations. l’éducation première. Sachant horizontal le niveau des eaux

tranquilles, ils méconnaissent que la mer est debout au fond de la vue ; si le bout d’un nez, un éclat d’épaule, deux doigts trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se font jamais à n’y voir qu’un bijou neuf, enrichissant leur vision. Ce bijou est un fragment d’une personne qui seule existe, leur est connue. Et, comme ils rejettent à rien ce qui manque d’une appellation, le nombre de leurs impressions se trouve strictement fini

d’avance{3} !

L’usage du don contraire conduit à de C’est-à-dire : de voir plus de choses véritables analyses. On ne peut dire qu’il qu’on n’en sait. s’exerce dans la nature. Ce mot, qui paraît Ceci est l’expression naïve d’un doute

général et contenir toute possibilité familier à l’auteur, sur la vraie valeur

ou le vrai rôle des mots.

d’expérience, est tout à fait particulier. Il Les mots (du langage commun) ne sont évoque des images personnelles, pas faits pour la logique.

La permanence et l’université de leurs

déterminant la mémoire ou l’histoire d’un significations ne sont jamais assurées.

individu. Le plus souvent, il suscite la vision

d’une éruption verte, vague et continue, d’un grand travail élémentaire s’opposant à l’humain, d’une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque chose plus forte que nous, s’enchevêtrant, se déchirant, dormant, brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions. Il faut donc placer celui qui regarde et peut bien voir dans un coin quelconque de ce qui est.

L’observateur est pris dans une sphère qui Jeune tentative de se représenter un ne se brise jamais ; où il y a des différences univers individuel. qui seront les mouvements et les objets, et Un Moi et son Univers, en admettant

dont la surface se conserve close, bien que que ces mythes soient utiles, doivent,

dans tout système, avoir entre eux les

toutes les portions s’en renouvellent et s’y mêmes relations qu’une rétine avec une

déplacent. L’observateur n’est d’abord que source de lumière. la condition de cet espace fini : à chaque instant il est cet espace fini. Nul souvenir, aucun pouvoir ne le trouble tant qu’il s’égale à ce qu’il regarde. Et pour peu que je puisse le concevoir durant ainsi, je concevrai que ses impressions diffèrent le moins du monde de celles qu’il recevait dans un

rêve. Il arrive à sentir du bien, du mal, du calme lui venant{4} de ces formes toutes quelconques, où son propre corps se compte. Et voici lentement les unes qui commencent de se faire oublier, et de ne plus être vues qu’à peine, tandis que d’autres parviennent à se faire apercevoir, — là où elles avaient toujours été. Une très intime confusion des changements qu’entraînent dans la vision sa durée, et la lassitude, avec ceux dus aux mouvements ordinaires, doit se noter. Certains endroits sur l’étendue de cette vision s’exagèrent comme un membre malade semble plus gros et encombre l’idée qu’on a de son corps, par l’importance que lui donne la douleur. Ces points forts paraîtront plus faciles à retenir, plus L’inégalité s’introduit nécessairement,

doux à être vus. C’est de là que le spectateur la conscience est, par essence, instable. s’élève à la rêverie, et désormais il va

pouvoir étendre à des objets de plus en plus nombreux des caractères particuliers provenant des premiers et des mieux connus. Il perfectionne l’espace donné en se souvenant d’un précédent. Puis, à son gré, il arrange et défait ses impressions successives. Il peut Il existe une sorte de liberté de apprécier d’étranges combinaisons : il groupement, de correspondances, et de

regarde comme un être total et solide un neutralisations qui s’exerce sur le groupe de fleurs ou d’hommes, une main, champ total de la perception.

Si plusieurs parlent à la fois, on peut

une joue qu’il isole, une tache de clarté sur ne suivre que le discours de l’un d’eux.

un mur, une rencontre d’animaux mêlés par

hasard. Il se met à vouloir se figurer des ensembles invisibles dont les parties lui sont données. Il devine les nappes Ce sont là des intuitions au sens étroit et qu’un oiseau dans son vol engendre, la étymologique du terme. courbe sur laquelle glisse une pierre lancée, Une image peut être prévision par

les surfaces qui définissent nos gestes, et les rapport à une autre. déchirures extraordinaires, les arabesques fluides, les chambres informes, créées dans un réseau pénétrant tout, par la rayure grinçante du tremblement des insectes, le roulis des arbres, les roues, le sourire humain, la marée. Parfois, les traces de ce qu’il a imaginé se laissent voir sur les sables, sur les eaux ; parfois sa rétine elle-même peut comparer, dans le temps, à quelque objet la forme de son déplacement. Rôle capital de la persistance des

Des formes nées du mouvement, il y a un impressions. passage vers les mouvements que Il y a une sorte de symétrie entre ces

deviennent les formes, à l’aide d’une simple deux transformations inverses l’une de

l’autre.

variation de la durée. Si la goutte de pluie A la spatialisation de la succession, paraît comme une ligne, mille vibrations correspond ce que je nommais jadis la

chronolyse de l’espace.

comme un son continu, les accidents de ce

papier comme un plan poli et que la durée de l’impression s’y emploie seule, une forme stable peut se remplacer par une rapidité convenable dans le transfert périodique d’une chose (ou élément) bien choisie. Les géomètres pourront introduire le temps, la vitesse, dans l’étude des formes, comme ils pourront les écarter de celle des C’est là ce qu’on verrait à une certaine

mouvements ; et les langages feront qu’une échelle, si à cette échelle, lumière et

jetée rétine subsistaient. Mais on ne verrait s’allonge , qu’une montagne s’élève ,

qu’une statue plus les objets. Donc, le rôle de l’esprit se dresse . Et le vertige de

est ici de combiner des ordres de l’analogie, la logique de la continuité grandeurs ou de qualités incompatibles,

transportent ces actions à la limite de leur des accommodations qui s’excluent…

tendance, à l’impossibilité d’un arrêt. Tout se meut de degré en degré, imaginairement. Dans cette chambre et parce que je laisse cette pensée durer seule les objets agissent comme la flamme de la lampe : le fauteuil se consume sur place, la table se décrit si vite qu’elle en est immobile, les rideaux coulent sans fin, continûment. Voici C’est grâce à la hiérarchie des sens et une complexité infinie ; pour se ressaisir à des durées de perception que nous

travers la motion des corps, la circulation opposons à ce chaos de palpitations et

des contours, la mêlée des nœuds, les routes, de substitutions — un monde de solides

et d’objets identifiables.

les chutes, les tourbillons, l’écheveau des Nous ne percevons directement que

vitesses, il faut recourir à notre grand persistances et moyennes. pouvoir d’oubli ordonné — et, sans détruire la notion acquise, on installe une conception abstraite : celle des ordres de grandeur.

Telle, dans l’agrandissement de « ce qui est donné », expire l’ivresse de ces choses particulières, desquelles il n’y a pas de science. En les regardant longuement, si l’on y pense, elles se changent ; et si l’on n’y pense pas, on se prend dans une torpeur qui tient et consiste comme un rêve tranquille, où l’on fixe hypnotiquement l’angle d’un meuble, l’ombre d’une feuille, pour s’éveiller dès qu’on les voit. Certains hommes ressentent, avec une délicatesse spéciale, la volupté de l’individualité des objets. Ils préfèrent avec délices, dans une chose, cette qualité d’être unique — qu’elles ont toutes. Curiosité qui trouve son expression ultime dans la fiction et les arts du théâtre et qu’on a nommée, à cette extrémité, la faculté

d’identification{5}. Rien n’est plus délibérément absurde à la description que cette témérité d’une personne se Toujours cette puissance d’inégalité.

déclarant qu’elle est un objet déterminé et

qu’elle en ressent les impressions — cet objet fût-il matériel{6} ! Rien n’est plus puissant dans la vie imaginative. L’objet choisi devient comme le centre de cette vie, un centre d’associations de plus en plus nombreuses, suivant que cet objet est plus ou moins complexe. Au fond, cette faculté ne peut être qu’un moyen d’exciter la vitalité imaginative, de transformer une énergie potentielle en actuelle, jusqu’au point où elle devient une caractéristique pathologique, et domine affreusement la stupidité croissante d’une intelligence qui s’en va.

Depuis le regard pur sur les choses jusqu’à ces états, l’esprit n’a fait qu’agrandir ses fonctions, créer des êtres selon les problèmes que toute sensation lui pose et qu’il résout plus ou moins aisément, suivant qu’il lui est demandé une plus ou moins forte production de tels êtres. On voit que nous touchons ici à la pratique même de la pensée. Penser consiste, presque tout le temps que nous y donnons, à errer Encore l’inégalité. parmi des motifs dont nous savons, avant Le passage du moins au plus est tout, que nous les connaissons spontané. Le passage du plus au moins plus ou moins

bien est réfléchi, rare, — effort contre . Les choses pourraient se classer

l’accoutumance et l’apparence de

d’après la facilité ou la difficulté qu’elles compréhension. offrent à notre compréhension, d’après le

degré de familiarité que nous avons avec elles, et selon les résistances diverses que nous opposent leurs conditions ou leurs parties pour être imaginées ensemble. Reste à conjecturer l’histoire de cette graduation de la complexité.

 

Le monde est irrégulièrement semé de Si tout fût irrégulier ou tout régulier,

dispositions régulières. Les cristaux en point de pensée, car elle n’est qu’un

sont ; les fleurs, les feuilles ; maints essai de passer du désordre à l’ordre, et

ornements de stries, de taches sur les il lui faut des occasions de celui-là — et

des modèles de celui-ci.

fourrures, les ailes, les coquilles des

animaux ; les traces du vent sur les sables et les eaux, etc. Parfois, ces effets dépendent d’une sorte de perspective et de groupements inconstants. L’éloignement les produit ou les altère. Le L’isolé, le singulier, l’individuel sont

temps les montre ou les voile. Ainsi le inexplicables, c’est-à-dire n’ont nombre des décès, des naissances, des d’expression qu’eux-mêmes. crimes et des accidents présente une Difficultés insurmontables que

présentent les nombres premiers.

régularité dans sa variation, qui s’accuse

d’autant plus qu’on le recherche dans plus d’années. Les événements les plus surprenants et les plus asymétriques par rapport au cours des instants voisins rentrent dans un semblant d’ordre par rapport à de plus vastes périodes. On peut ajouter à ces exemples celui des instincts, des habitudes et des mœurs, et jusqu’aux apparences de périodicité qui ont fait naître tant de systèmes de philosophie historique.

La connaissance des combinaisons régulières appartient aux sciences diverses, et, lorsqu’il n’a pas pu s’en constituer, au calcul des probabilités. Notre dessein n’a besoin que de cette — lequel a envahi presque toute la

remarque faite dès que nous avons Physique depuis 1894. commencé d’en parler : les combinaisons régulières, soit du temps, soit de l’espace, sont irrégulièrement distribuées dans le champ de notre investigation. Mentalement, elles paraissent s’opposer à une quantité de choses informes.

Je pense qu’elles pourraient se qualifier les « premiers guides de l’esprit humain », si une telle proposition n’était immédiatement convertible. De

toute façon, elles représentent la continuité{7}. Une pensée comporte un changement ou un transfert (d’attention, par exemple), entre des éléments supposés fixes par rapport à elles et qu’elle choisit dans la mémoire ou dans la perception actuelle. Si ces éléments sont parfaitement semblables, ou si leur différence se réduit à une simple distance, au fait élémentaire de ne pas se confondre, le travail à exercer se réduit à cette notion purement différentielle. Ainsi une ligne droite sera la plus facile à concevoir de toutes les lignes, parce qu’il n’y a pas d’effort plus petit pour la pensée que celui à exercer en passant de l’un de ses points à un La plus facile à concevoir — fort autre, chacun d’eux étant semblablement difficile à définir. placé par rapport à tous les autres. En Tout ce passage est une tentative d’autres termes, toutes ses portions sont juvènile, et assez malheureuse, de

description des intuitions les plus

tellement homogènes, si courtes qu’on les simples — par lesquelles le monde des conçoive, qu’elles se réduisent toutes à une images et le système des concepts

arrivent parfois à se joindre.

seule, toujours la même : et c’est pourquoi

l’on réduit toujours les dimensions des figures à des longueurs droites. A un degré plus élevé de complexité, c’est à la périodicité qu’on demande de représenter les propriétés continues, car cette périodicité, qu’elle ait lieu dans le temps ou dans l’espace, n’est autre chose que la division d’un objet de pensée en fragments tels qu’ils puissent se remplacer l’un par l’autre à de certaines conditions définies, — ou la multiplication de cet objet sous les mêmes conditions.

Pourquoi, de tout ce qui existe, une partie Nous voici — 1930 — au point où ces seulement peut-elle se réduire ainsi ? Il y a difficultés deviennent pressantes. J’ai

un instant où la figure devient si complexe, exprimé très grossierement en 94 cet

où l’événement paraît si neuf qu’il faut état actuel, nous en sommes à

désespérer de toute explication figurée

renoncer à les saisir d’ensemble, à — et même intelligible. poursuivre leur traduction en valeurs

continues. A quel point les Euclides se sont-ils arrêtés dans l’intelligence des formes ? A quel degré de l’interruption de la continuité figurée se sont-ils heurtés ? C’est un point final d’une recherche où l’on ne peut s’empêcher d’être tenté par les doctrines de ce qu’espère Langevin et non moi —

l’évolution. On ne veut pas s’avouer que discussion à la Société de Philosophie

cette borne peut être définitive. — 1929.

Le sûr est que toutes les spéculations ont En sommet il se fait une sorte pour fondement et pour but l’extension de la d’accommodation à la diversité, à la continuité à l’aide de métaphores, multiplicité, à l’instabilité des faits.

d’abstractions et de langages. Les arts en font un usage dont nous parlerons bientôt.

Nous arrivons à nous représenter le monde comme se laissant réduire, çà et là, en éléments intelligibles. Tantôt nos sens y suffisent, d’autres fois les plus ingénieuses méthodes s’y emploient, mais il reste des vides. Les tentatives demeurent lacunaires. C’est ici le royaume de notre héros. Il a un sens extraordinaire de la symétrie qui lui fait Ceci est curieusement confirmé, 36 ans problème de tout. A toute fissure de après, aujourd’hui, 1930. compréhension s’introduit la production de La physique théorique la plus hardie et

son esprit. On voit de quelle commodité il la plus profonde, — contrainte de

renoncer aux images, à la similitude

peut être. Il est comme une hypothèse visuelle et motrice — n’a plus, pour

physique. Il faudrait l’inventer, mais il embrasser son immense domaine,

unifier les lois et les rendre

existe ; l’homme universel peut maintenant indépendantes du lieu, de l’époque et du

s’imaginer. Un Léonard de Vinci peut mouvement de l’observateur, d’autre guide que la symétrie des formules. exister dans nos esprits, sans les trop

éblouir, au titre d’une notion : une rêverie de son pouvoir peut ne pas se perdre trop vite dans la brume de mots et d’épithètes considérables, propices à l’inconsistance de la pensée. Croirait-on que lui-même se fût satisfait de tels mirages ?

Il garde, cet esprit symbolique, la plus vaste collection de formes, un trésor toujours clair des attitudes de la nature, une puissance toujours imminente et qui grandit selon l’extension de son domaine. Une foule d’êtres, une foule de souvenirs possibles, la force de reconnaître dans l’étendue du monde un nombre extraordinaire de choses distinctes et de les arranger de mille manières, le constituent. Il est le maître des visages, des anatomies, des machines. Il sait de quoi se fait un sourire ; il peut le mettre sur la face d’une maison, aux plis d’un jardin ; il échevèle et frise les filaments des eaux, les langues des feux. En bouquets formidables, si sa main figure les péripéties des attaques qu’il combine, se décrivent les trajectoires de milliers de boulets écrasant les ravelins de cités et de places, à peine construites par lui dans tous leurs détails, et fortifiées. Comme si les variations des choses lui paraissaient dans le calme trop lentes, il adore les batailles, les tempêtes, le déluge. Il s’est élevé à les voir dans leur ensemble mécanique, et à les sentir dans l’indépendance apparente ou la vie de leurs fragments, dans une poignée de sable envolée éperdue, dans l’idée égarée

de chaque combattant où se tord une passion et une douleur intime{8}. Il est dans le petit corps « timide et brusque » des enfants, il connaît les restrictions du geste des vieillards et des femmes, la simplicité du cadavre. Il a le secret de composer des êtres fantastiques dont l’existence devient probable, où le raisonnement qui accorde leurs parties est si rigoureux qu’il suggère la vie et le naturel de l’ensemble. Il fait un Christ, un ange, un monstre en prenant ce qui est connu, ce qui est partout, dans un ordre nouveau, en profitant de l’illusion et de l’abstraction de la peinture, laquelle ne produit qu’une seule qualité des choses, et les évoque toutes.

Des précipitations ou des lenteurs simulées par les chutes des terres et des pierres, des courbures massives aux draperies multipliées ; des fumées poussant sur les toits aux arborescences lointaines, aux hêtres gazeux des horizons ; des poissons aux oiseaux ; des étincelles solaires de la mer aux mille minces miroirs des feuilles de bouleau ; des écailles aux éclats marchant sur les golfes ; des oreilles et des boucles aux tourbillons figés des coquilles, il va. Il passe de la coquille à l’enroulement de la tumeur des ondes, de la peau des minces étangs à des Les croquis de cette espèce très veines qui la tiédiraient, à des mouvements nombreux dans les mss de Léonard. On

élémentaires de reptation, aux couleuvres y voit son imagination précise figurer ce

fluides. Il vivifie. L’eau, autour du que la photographie a rendu sensible de

nos jours.

nageur{9}, il la colle en écharpes, en langes moulant les efforts des muscles. L’air, il le fixe dans le sillage des alouettes en effilochures d’ombre, en fuites mousseuses de bulles que ces routes aériennes et leur fine respiration doivent Le travail de sa pensée appartient, par

défaire et laisser à travers les feuillets tout ceci, à cette lente transformation de

bleuâtres de l’espace, l’épaisseur du cristal la notion de l’espace — qui d’une vague de l’espace. chambre vide, d’un volume isotrope, est

devenu peu à peu un système

Il reconstruit tous les édifices ; tous les inséparable de la matière qu’il contient modes de s’ajouter des matériaux les plus et du temps. différents le tentent. Il jouit des choses distribuées dans les dimensions de l’espace ; des voussures, des charpentes, des dômes tendus ; des galeries et des loges alignées ; des masses que retient en l’air leur poids dans des arcs ; des ricochets, des ponts ; des profondeurs de la verdure des arbres s’éloignant dans une atmosphère où elle boit ; de la structure des vols migrateurs dont les triangles aigus vers le sud montrent une combinaison rationnelle d’êtres vivants.

Il se joue, il s’enhardit, il traduit dans cet universel langage tous ses sentiments avec clarté. L’abondance de ses ressources métaphoriques le permet. Son goût de n’en pas finir avec ce que contient le plus léger fragment, le moindre éclat du monde lui renouvelle sa force et la cohésion de son être. Sa joie finit en décorations de fêtes, en inventions charmantes, et quand il rêvera de construire un homme volant, il le verra s’élever pour chercher de la neige à la cime des monts et revenir en épandre sur les pavés de la ville tout vibrants de chaleur, l’été. Son émotion s’élude en le délice de visages purs que fripe une moue d’ombre, en le geste d’un dieu qui se tait. Sa haine connaît toutes les armes, toutes les ruses de l’ingénieur, toutes les subtilités du stratège. Il établit des engins de guerre formidables, qu’il protège par les bastions, les caponnières, les saillants, les fossés garnis d’écluses pour déformer subitement l’aspect d’un siège ; et je me souviens, en y goûtant la belle défiance italienne du XVIe siècle, qu’il a bâti des donjons où quatre volées d’escalier, indépendantes autour du même axe, séparaient les mercenaires de leurs chefs, les troupes de soldats à gages les unes des autres.

Il adore ce corps de l’homme et de la femme qui se mesure à tout. Il en sent la hauteur, et qu’une rose peut venir jusqu’à la lèvre ; et qu’un grand platane le surpasse vingt fois, d’un jet d’où le feuillage redescend jusqu’à ses boucles ; et qu’il emplit de sa forme rayonnante une salle possible, une concavité de voûte qui s’en déduit, une place naturelle qui compte ses pas. Il guette la chute légère du pied qui se pose, le squelette silencieux dans les chairs, les coïncidences de la marche, tout le jeu superficiel de chaleur et fraîcheur frôlant les nudités, blancheur diffuse ou bronze, fondues sur un mécanisme. Et la face, cette chose éclairante, éclairée, la plus particulière des choses visibles, la plus magnétique, la plus difficile à regarder sans y lire, le possède. Dans la mémoire de chacun, demeurent quelques centaines de visages avec leurs variations, vaguement. Dans la sienne, ils étaient ordonnés et elles se suivaient d’une physionomie à l’autre ; d’une ironie à l’autre, d’une sagesse à une moindre, d’une bonté à une divinité, par symétrie. Autour des yeux, points fixes dont l’éclat se change, il fait jouer et se tirer jusqu’à tout dire, le masque où se confondent une architecture complexe et des moteurs distincts sons l’uniforme peau.

Dans la multitude des esprits, celui-ci paraît comme une de ces combinaisons régulières dont nous avons parlé : il ne semble pas, comme la plupart des autres, devoir se lier, pour être compris, à une nation, à une tradition, à un groupe exerçant le même art. Peut-être la plus grande possession de

Le nombre et la communication de ses actes soi-même èloigne-t-elle l’individu de en font un objet symétrique, une sorte de toute particularité — autre que celle-là

système complet en lui-même même d’être maître et centre de soi ?… , ou qui se rend

tel incessamment.

Il est fait pour désespérer l’homme moderne qui est détourné dès l’adolescence, dans une spécialité où l’on Dans Note et Digression, on trouve le croit qu’il doit devenir supérieur parce qu’il développement de ceci. y est enfermé : on invoque la variété des

méthodes, la quantité des détails, l’addition continuelle de faits et de théories, pour n’aboutir qu’à confondre l’observateur patient, le comptable méticuleux de ce qui est, l’individu qui se réduit, non sans mérite, si ce mot a un sens! aux habitudes minutieuses d’un instrument, avec celui pour qui ce travail est fait, le poète de l’hypothèse, l’édificateur de matériaux analytiques. Au premier, la patience, la direction monotone, la spécialité de tout le temps. L’absence de pensée est sa qualité. Mais l’autre doit circuler au travers des séparations et des cloisonnements. Son rôle est de les enfreindre. Je voudrais suggérer ici une analogie de la spécialité avec ces états de stupéfaction dus à une sensation prolongée, auxquels j’ai fait allusion. Mais, le meilleur argument est que, neuf fois sur dix, toute grande nouveauté dans un ordre est obtenue par l’intrusion de moyens et de notions qui n’y étaient pas prévus ; venant d’attribuer ces progrès à la formation d’images, puis de langages, nous ne J’écrirais aujourd’hui que le nombre

pouvons éluder cette conséquence que la des emplois possibles d’un mot par un

quantité de ces langages possédée par un individu est plus important que le homme influe singulièrement sur le nombre nombre des mots dont il peut disposer.

 Cf. Racine, V. Hugo.

des chances qu’il peut avoir d’en trouver de

nouveaux. Il serait facile de montrer que tous les esprits qui ont servi de substance à des générations de chercheurs et d’ergoteurs, et dont les restes ont nourri, pendant des siècles, l’opinion humaine, la manie humaine de faire écho, ont été plus ou moins universels. Les noms d’Aristote, Descartes, Leibniz, Kant, Diderot, suffisent à l’établir.

Nous touchons maintenant aux joies de la Diderot est étrange, ici. construction. Nous tenterons de justifier par Il n’avait du philosophe que ce qu’il quelques exemples les précédentes vues, et faut au philosophe de légèreté; et qui

de montrer, dans son application, la manque, d’ailleurs, à beaucoup d’entre

eux.

possibilité et presque la nécessité d’un jeu

général de la pensée. Je voudrais que l’on vît avec quelle difficulté les résultats particuliers que j’effleurerai seraient obtenus, si des concepts en apparence étrangers ne s’y employaient en nombre.

Celui que n’a jamais saisi, fût-ce en L’arbitraire créant le nécessaire…

rêve ! le dessein d’une entreprise qu’il est le

maître d’abandonner, l’aventure d’une construction finie quand les autres voient qu’elle commence, et qui n’a pas connu l’enthousiasme brûlant une minute de lui-même, le poison de la conception, le scrupule, la froideur des objections intérieures et cette lutte des pensées alternatives où la plus forte et la plus universelle devrait triompher même de l’habitude, même de la nouveauté, celui qui n’a pas regardé dans la blancheur de son papier une image troublée par le possible, et par le regret de tous les signes qui ne seront pas choisis, ni vu dans l’air limpide une bâtisse qui n’y est pas, celui que n’ont pas hanté le vertige de l’éloignement d’un but, l’inquiétude des moyens, la prévision des lenteurs et des désespoirs, le calcul des phases progressives, le raisonnement projeté sur l’avenir, y désignant même ce qu’il ne faudra pas raisonner alors, celui-là ne connaît pas davantage, quel que soit d’ailleurs son savoir, la richesse et la ressource et l’étendue spirituelle qu’illumine le fait conscient de construire. Et les dieux ont reçu de l’esprit humain le don de créer, parce que cet esprit, étant périodique et abstrait, peut agrandir ce qu’il conçoit jusqu’à ce qu’il ne le conçoive plus.

Construire existe entre un projet ou une vision déterminée, et les matériaux que l’on a choisis. On substitue un ordre à un autre qui est initial, quels que soient les objets qu’on ordonne. Ce sont des pierres, des couleurs, des mots, des concepts, des hommes, etc., Cette indépendance est la condition de

leur nature particulière ne change pas les la recherche formelle. Mais l’artiste, conditions générales de cette sorte de dans une autre phase, tente de restituer

musique où elle ne joue encore que le rôle la particularité, et même la singularité,

qu’il avait d’abord éliminées de son

du timbre, si l’on poursuit la métaphore. attention. L’étonnant est de ressentir parfois

l’impression de justesse et de consistance dans les constructions humaines, faites de l’agglomération d’objets apparemment irréductibles, comme si celui qui les a disposés leur eût connu de secrètes affinités. Mais l’étonnement dépasse tout, lorsqu’on s’aperçoit que l’auteur, dans l’immense majorité des cas, est incapable de se rendre lui-même le compte des chemins suivis et qu’il est détenteur d’un pouvoir dont il ignore les ressorts. Il ne peut jamais prétendre d’avance à un succès. Par quels calculs les parties d’un édifice, les éléments d’un drame, les composantes d’une victoire, arrivent-ils à se pouvoir comparer entre eux ? Par quelle série d’analyses obscures la production d’une œuvre est-elle amenée ?

En pareil cas, il est d’usage de se référer à L’instinct est une impulsion dont la l’instinct pour éclaircir, mais ce qu’est cause et le but sont à l’infini, en l’instinct n’est pas trop éclairci lui-même, et, admettant que cause et but signifient d’ailleurs, il faudrait ici avoir recours à des quelque chose dans cette espèce. instincts rigoureusement exceptionnels et personnels, c’est-à-dire à la notion contradictoire d’une « habitude héréditaire » qui ne serait pas habituelle plus qu’elle n’est héréditaire.

Construire, dès que cet effort aboutit à quelque compréhensible résultat, doit faire songer à une commune mesure des termes mis en œuvre, un élément ou un principe que suppose déjà le fait simple de prendre conscience et qui peut n’avoir d’autre existence qu’une abstraite ou imaginaire. Nous ne pouvons nous représenter un tout fait de changements, un tableau, un édifice de qualités multiples, que comme lieu des modalités d’une seule matière ou loi, dont la continuité cachée est affirmée par nous au même instant que nous reconnaissons pour un ensemble, pour domaine limité, de notre investigation, cet édifice. Voici encore ce postulat psychique de continuité qui ressemble dans notre connaissance au principe de l’inertie dans la mécanique. Seules, les combinaisons différentielles — n’est pas ici employé purement abstraites, purement au sens technique. J’ai voulu dire différentielles, telles que les numériques, combinaisons d’éléments identiques.

peuvent se construire à l’aide d’unités déterminées ; remarquons qu’elles sont dans le même rapport avec les autres constructions possibles que les portions régulières dans le monde avec celles qui ne le sont pas.

Il y a dans l’art un mot qui peut en nommer tous les modes, toutes les fantaisies et qui supprime d’un coup toutes les prétendues difficultés tenant à son opposition ou à son rapprochement avec cette nature, jamais définie, et pour cause : c’est ornement. Qu’on L’ornement, réponse au vide, veuille bien se rappeler successivement les compensation du possible, complète en

quelque sorte, annule une liberté.

groupes de courbes, les coïncidences de

divisions couvrant les plus antiques objets connus, les profils de vases et de temples ; les carreaux, les spires, les oves, les stries des anciens ; les cristallisations et les murs voluptueux des Arabes ; les ossatures et les symétries gothiques ; les ondes, les feux, les fleurs sur le laque et le bronze japonais ; et dans chacune de ces époques, l’introduction des similitudes des plantes, des bêtes et des hommes, le perfectionnement de ces ressemblances : la peinture, la sculpture. Qu’on évoque le langage et sa mélodie primitive, la séparation des paroles et de la musique, l’arborescence de chacune, l’invention des verbes, de l’écriture, la complexité figurée des phrases devenant possible, l’intervention si curieuse des mots abstraits ; et, d’autre part, le système des sons s’assouplissant, s’étendant de la voix aux résonances des matériaux, s’approfondissant par l’harmonie, se variant par l’usage des timbres. Enfin qu’on aperçoive le parallèle progrès des formations de la pensée à travers les sortes d’onomatopées psychiques primitives, les symétries et les contrastes élémentaires, puis les idées de substances, les métaphores, les bégayements de la logique, les formalismes et les entités, les êtres métaphysiques…

Toute cette vitalité multiforme peut s’apprécier sous le rapport ornemental. Les manifestations énu-mérées’peuvent se considérer comme les portions finies d’espace ou de temps contenant diverses variations qui sont parfois des objets caractérisés et connus, mais dont la signification et l’usage ordinaire sont négligés, pour que n’en subsistent que l’ordre et les réactions mutuelles. De cet ordre dépend l’effet. L’effet est le but ornemental, et l’œuvre prend ainsi le caractère d’un mécanisme à impressionner un public, à faire surgir les émotions et se répondre les images.

De ce point de vue, la conception ornementale est aux arts particuliers ce que la mathématique est aux autres sciences. De même que les notions physiques de temps, longueur, densité, masse, etc., ne sont dans les calculs que des quantités homogènes et ne Il ne s’agit pas ici d’homogénéité au retrouvent leur individualité que dans sens technique du mot. On a voulu dire

l’interprétation des résultats, de même les simplement que des qualités bien objets choisis et ordonnés en vue d’un effet différentes, une fois représentées par

des grandeurs, n’existent plus pour le

sont comme détachés de la plupart de leurs calcul et pendant le calcul que comme

propriétés et ne les reprennent que dans cet nombres.

Ainsi le peintre, pendant son

effet, dans l’esprit non prévenu du opération, regarde les choses comme spectateur. C’est donc par une abstraction couleurs et les couleurs comme que l’œuvre d’art peut se construire, et cette éléments de ses actes. abstraction est plus ou moins énergique, plus ou moins facile à définir, selon que les éléments empruntés à la réalité en sont des portions plus ou moins complexes. Inversement, c’est par une sorte d’induction, par la production d’images mentales que toute œuvre d’art s’apprécie ; et cette production doit être également plus ou moins énergique, plus ou moins fatigante selon qu’un simple entrelacs sur un vase ou une phrase brisée de Pascal la sollicite.

Le peintre dispose sur un plan des pâtes colorées dont les lignes de séparation, les épaisseurs, les fusions et les heurts doivent lui servir à s’exprimer. Le spectateur n’y voit qu’une image plus ou moins fidèle de chairs, de gestes, de paysages, comme par quelque fenêtre du mur du musée. Le tableau se juge dans le même esprit que la réalité. On se plaint de la laideur de la figure, d’autres en tombent amoureux ; certains se livrent à la psychologie la plus verbeuse ; quelques-uns ne regardent que les mains qui leur paraissent toujours inachevées. Le fait est que, par une insensible exigence, le tableau doit reproduire les conditions physiques et naturelles de notre milieu. La pesanteur s’y exerce, la lumière s’y propage comme ici ; et, graduellement, se placèrent au premier rang des connaissances picturales l’anatomie et la perspective : je crois C’est de même que j’ai jugé, pour la

cependant que la méthode la plus sûre pour poésie, que l’on doit l’étudier d’abord

juger une peinture, c’est de n’y rien en tant que pure sonorité, la lire et relire

reconnaître d’abord et de faire pas à pas la comme une sorte de musique ;

n’introduire le sens et les intentions

série d’inductions que nécessite une dans la diction qu’une fois bien saisi le

présence simultanée de taches colorées sur système des sons que doit, à peine de

néant, offrir un poème.

un champ limité, pour s’élever de

métaphores en métaphores de suppositions en suppositions à l’intelligence du sujet, parfois à la simple conscience du plaisir, qu’on n’a pas toujours eu d’avance.

Je ne pense pas pouvoir donner un plus amusant exemple des dispositions générales à l’égard de la peinture que la célébrité de ce « sourire de la Joconde », auquel l’épithète de mystérieux semble irrévocablement fixée. Ce pli de visage a eu la fortune de susciter la phraséologie, que légitiment, dans toutes les littératures, les titres de « Sensations » ou « Impressions » d’art. Il est enseveli sous l’amas des vocables et disparaît parmi tant de paragraphes qui commencent à le déclarer troublant et finissent à une description d’âme généralement vague. Il mériterait cependant des études moins enivrantes. Ce n’est pas d’imprécises observations et de signes arbitraires que se servait Léonard. La Joconde n’eût jamais été faite. Une sagacité perpétuelle le guidait.

Au fond de la Cène, il y a trois fenêtres. Celle du milieu, qui s’ouvre derrière Jésus, est distinguée des autres par une corniche en arc de cercle. Si l’on prolonge cette courbe, on obtient une circonférence dont le centre est sur le Christ. Toutes les grandes lignes de la fresque aboutissent à ce point ; la symétrie de l’ensemble est relative à ce centre et à la longue ligne de la table d’agape. Le mystère, s’il y en a un, est celui de savoir comment nous jugeons mystérieuses de telles combinaisons ; et celui-là, je crains, peut être éclairci.

Ce n’est pas dans la peinture, néanmoins, que nous choisirons l’exemple saisissant qu’il nous faut de la communication entre les diverses activités de la pensée. La foule des suggestions émanant du besoin de diversifier et de peupler une surface, la ressemblance des premières tentatives de cet ordre avec certaines ordinations naturelles, l’évolution de la sensibilité rétinienne seront ici délaissées, de crainte d’entraîner le lecteur vers des spéculations bien trop arides. Un art plus vaste et comme l’ancêtre de celui-ci servira mieux nos intentions.

Le mot construction que j’ai employé à dessein, pour désigner plus fortement le problème de l’intervention humaine dans les choses du monde, et pour donner à l’esprit du lecteur une direction vers la logique du sujet, une suggestion matérielle, ce mot prend maintenant sa signification restreinte. L’architecture devient notre exemple.

Le monument (qui compose la Cité, laquelle est presque toute la civilisation) est un être si complexe que notre connaissance y épelle successivement un décor faisant partie du ciel et changeant, puis une richissime texture de motifs selon hauteur, largeur et profondeur, infiniment variés par les perspectives ; puis une chose solide, résistante, hardie, avec des caractères d’animal : une subordination, une membrure, et, finalement, une machine dont la pesanteur est l’agent, qui conduit de notions géométriques à des considérations dynamiques et jusqu’aux spéculations les plus ténues de la physique moléculaire dont Ce ne sont plus aujourd’hui des édifices il suggère les théories, les modèles que découvre la physique dans la

matière. Elle finit par y trouver de représentatifs des structures. C’est à travers l’indescriptible par essence — et de le monument, ou plutôt parmi ses l’imprévu ! 1930. échafaudages imaginaires faits pour accorder ses conditions entre elles, son appropriation avec sa stabilité, ses proportions avec sa situation, sa forme avec sa matière, et pour harmoniser chacune de ces conditions avec elle-même, ses millions d’aspects entre eux, ses équilibres entre eux, ses trois dimensions entre elles, que nous recomposons le mieux la clarté d’une intelligence léonardienne. Elle peut se jouer à concevoir les sensations futures de l’homme qui fera le tour de l’édifice, s’en rapprochera, paraîtra à une fenêtre, et ce qu’il apercevra ; à suivre le poids des faîtes conduit le long des murs et des voussures jusqu’à la fondation ; à sentir les efforts contrariés des charpentes, les vibrations du vent qui les obsédera ; à prévoir les formes de la lumière libre sur les tuiles, les corniches, et diffuse, enca-gée dans les salles que le soleil touche aux planchers. Elle éprouvera et jugera le faix du linteau sur les supports, l’opportunité de l’arc, les difficultés des voûtes, les cascades d’escaliers vomis de leurs perrons, et toute l’invention qui se termine en une masse durable, ornée, défendue, mouillée de vitres, faite pour nos vies, pour contenir nos paroles et d’où fuient nos fumées.

Communément, l’architecture est méconnue. L’opinion qu’on en a varie du décor de théâtre à la maison de rapport. Je prie qu’on se rapporte à la notion de la Cité pour en apprécier la Le plus difficile problème de généralité, et qu’on veuille bien, pour en l’architecture comme art est la prévision connaître le charme complexe, se rappeler de ces aspects indéfiniment variés.

l’infinité de ses aspects ; l’immobilité d’un C’est une épreuve pour le monument,

qui est redoutable à toute architecture

édifice est l’exception ; le plaisir est de se dont l’auteur n’aura songé qu’à faire un

déplacer jusqu’à le mouvoir et à jouir de décor de théâtre. toutes les combinaisons que donnent ses membres, qui varient : la colonne tourne, les profondeurs dérivent, des galeries glissent, mille visions s’évadent du monument, mille accords.

(Maint projet d’une église, jamais réalisée, se rencontre dans les manuscrits de Léonard. On y devine généralement un Saint-Pierre-de Rome, que fait regretter celui de Michel-Ange. Léonard, à la fin de la période ogivale et au milieu de l’exhumation des antiques, retrouve, entre ces deux types, le grand dessein des Byzantins ; l’élévation d’une coupole sur des coupoles, les gonflements superposés de dômes foisonnant autour du plus haut, mais avec une hardiesse et une pure ornementation que les architectes de Justinien n’ont jamais connues.)

L’être de pierre existe dans l’espace : ce qu’on appelle espace est relatif à la conception de tels édifices qu’on voudra ; l’édifice architectural interprète l’espace et conduit à des hypothèses sur sa nature, d’une manière toute particulière, car il est à la fois un équilibre de matériaux par rapport à la gravitation, un ensemble statique visible et, dans chacun de ces matériaux, un autre équilibre, moléculaire et mal connu. Celui qui compose un monument se représente d’abord la pesanteur et pénètre aussitôt après dans l’obscur royaume atomique. Il se heurte au problème de la structure : savoir quelles combinaisons doivent s’imaginer pour satisfaire aux conditions de résistance, d’élasticité, etc., s’exerçant dans un espace donné. On voit quel est l’élargissement logique de la question, comment, du domaine architectural, si généralement abandonné aux praticiens, l’on passe aux plus profondes théories de physique générale et de mécanique.

Grâce à la docilité de l’imagination, les propriétés d’un édifice et celles intimes d’une substance quelconque s’éclairent mutuellement. L’espace, dès que nous voulons nous le figurer, cesse aussitôt d’être vide, se remplit d’une foule de constructions arbitraires et peut, dans tous les cas, se remplacer par la juxtaposition de figures qu’on sait rendre aussi petites qu’il est nécessaire. Un édifice, si complexe qu’on pourra le concevoir, multiplié et proportionnellement rapetissé, représentera l’élément d’un milieu dont les propriétés dépendront de celles de cet Ici, l’on devrait peut-être faire quelques

élément. Nous nous trouvons ainsi pris et remarques sur l’espace, mot qui change

nous déplaçant dans une quantité de de sens avec sa manière de voir ou de

structures. Qu’on remarque autour de soi de penser.

L’espace de la pratique ordinaire n’est

quelles façons différentes l’espace est pas tout à fait celui du physicien qui

occupé, c’est-à-dire formé, concevable, et n’est pas tout à fait celui du géomètre.

Car ce ne sont pas toutes les mêmes

qu’on fasse un effort vers les conditions expériences ou opérations qui les qu’impliquent, pour être perçues, avec leurs définissent. qualités particulières, les choses diverses,

une étoffe, un minéral, un liquide, une fumée, on ne s’en donnera une idée nette qu’en grossissant une particule de ses textures et en y intercalant un édifice tel que sa simple multiplication reproduise une structure ayant les mêmes propriétés que celle considérée… A l’aide de ces conceptions, nous pouvons circuler sans discontinuité à travers Il en résulte que les propriétés les domaines apparemment si distincts de cardinales de similitude ne sont pas

également valables. Il n’y a pas l’artiste et du savant, de la construction la d’infiniment petit en chimie; et l’on peut plus poétique et même la plus fantastique aujourd’hui douter, en physique, de la

divisibilité illimitée de la longueur. Ce

jusqu’à celle tangible et pondérable. Les qui signifie que l’idée de division et

 

problèmes de la composition sont celle de la chose à diviser ne sont plus indépendantes. L’opération n’est plus réciproques des problèmes de l’analyse ; et concevable en deçà d’un certain point. c’est une conquête psychologique de notre

temps que l’abandon de concepts trop simples au sujet de la constitution de la matière, non moins que de la formation des idées. Les rêveries substantialistes autant que les explications dogmatiques disparaissent, et la science de former des hypothèses, des noms, des modèles, se libère des théories préconçues et de l’idole de la simplicité.

Je viens d’indiquer, avec brièveté dont le lecteur différent me saura gré ou m’excusera, une évolution qui me paraît considérable. Je ne saurais mieux l’exemplifier qu’en prenant dans les écrits de Léonard lui-même une phrase dont on dirait que chaque terme s’est compliqué et purifié jusqu’à ce qu’elle soit devenue une notion fondamentale de la connaissance moderne du monde: « L’air, dit-il, est rempli d’infinies lignes droites et rayonnantes, entrecroisées et tissues sans que l’une emprunte jamais le parcours d’une autre, et elles représentent pour chaque objet la vraie FORME de leur raison (de leur explication). » L’aria e piena d’infinite linie rette e radiose insieme intersegate e intessute sanza ochupatione luna dellaltra rapresantano aqualunche obieto lauera forma della lor chagione (Man. A, fol. 2). Cette phrase paraît contenir le premier germe de la théorie des ondulations lumineuses, surtout si on la rapproche de quelques autres sur le

même sujet{10} Elle donne l’image du squelette d’un système d’ondes dont toutes ces lignes seraient les directions de propagation. Mais je ne tiens guère à ces sortes de prophéties scientifiques, toujours suspectes ; trop de gens pensent que les anciens avaient tout inventé. Du reste, une théorie ne vaut que par ses développements logiques et expérimentaux. Nous ne possédons ici que quelques affirmations dont l’origine intuitive est l’observation des rayons, celles des ondes de l’eau et du son. L’intérêt de la citation est dans sa forme, qui nous donne une clarté authentique sur une méthode, la même dont j’ai parlé tout le Comme je l’ai dit plus haut, les long de cette étude. Ici, l’explication ne phénomènes de l’imagerie mentale sont revêt pas fort peu étudiés. Je maintiens mon encore le caractère d’une mesure. Elle ne consiste que dans l’émission d’une sentiment de leur importance. Je

prétends que certaines lois propres à

image, d’une relation mentale concrète entre ces phénomènes sont essentielles et

d’une généralité extraordinaire; que les des phénomènes, disons, pour être variations des images, les restrictions

rigoureux, entre les images des phénomènes. imposées à ces variations, les

productions spontanées d’images-

Léonard semble avoir eu la conscience de réponses, ou complémentaires,

 

cette sorte d’expérimentation psychique, et permettent de rejoindre des mondes aussi distincts que ceux du rêve, de il me paraît que, pendant les trois siècles l’ètat mystique, de la déduction par après sa mort, cette méthode n’a été analogie.

reconnue par personne, tout le monde s’en

servant, — nécessairement. Je crois également, peut-être est-ce beaucoup s’avancer ! que la fameuse et séculaire question du plein et du vide peut se rattacher à la conscience ou à l’inconscience de cette logique imaginative. Une action à distance est une chose inimaginable. C’est par une abstraction que nous la déterminons. Dans notre esprit, une abstraction seule potest facere saltus. Newton lui-même, qui a donné leur forme analytique aux actions à distance, connaissait leur insuffisance explicative. Mais il était réservé à Faraday de retrouver dans la science physique la méthode de Léonard. Après les glorieux travaux mathématiques des Lagrange, des d’Alembert, des Laplace, des Ampère et de bien d’autres, il apporta des conceptions d’une hardiesse admirable, qui ne furent littéralement que le prolongement, par son imagination, des phénomènes observés ; et son imagination était si remarquablement lucide « que ses idées pouvaient s’exprimer sous la forme mathématique ordinaire et se comparer à celles

des mathématiciens de profession*{11} ». Les combinaisons régulières que forme la limaille autour des pôles de l’aimant furent, dans son esprit, les modèles de la transmission des anciennes actions à distance. Lui aussi voyait des systèmes de lignes unissant tous les corps, remplissant tout l’espace, pour expliquer les phénomènes électriques et même la gravitation ; ces lignes de force, nous les apprécions ici comme celle de la moindre résistance de compréhension ! Aujourd’hui, des lignes d’univers, mais Faraday n’était pas mathématicien, mais il on ne peut plus les voir. ne différait des mathématiciens que par Peut-être les entendre ? car seuls les

l’expression de sa pensée, par l’absence des trajets que suggèrent les mélodies nous

peuvent donner quelque idée ou

symboles de l’analyse. « Faraday voyait, par intuition de trajectoire dans l’espace-les yeux de son esprit, des lignes de force temps. Un son continu représente un

point.

traversant tout l’espace où les

mathématiciens voyaient des centres de force s’attirant à distance ; Faraday

voyait un milieu où ils ne voyaient que la distance{12}. » Une nouvelle période s’ouvrit pour la science physique à la suite de Faraday ; et quand J. Clerk Maxwell eut traduit dans le langage mathématique les idées de son maître, les imaginations scientifiques s’emplirent de telles visions dominantes. L’étude du milieu qu’il avait formé, siège des actions électriques et lieu des relations intermoléculaires, demeure la principale occupation de la physique moderne. La précision de plus en plus grande demandée à la figuration des modes de l’énergie, la volonté de voir, et ce qu’on pourrait appeler la manie cinétique, ont fait apparaître des constructions hypothétiques d’un intérêt logique et psychologique immense. Pour Lord Kelvin, par exemple, le besoin d’exprimer les plus subtiles actions naturelles par une liaison mentale, poussée jusqu’à pouvoir se réaliser matériellement, est si vif que toute explication lui paraît devoir aboutir à un modèle mécanique. Un tel esprit substitue à l’atome inerte, ponctuel, et démodé de Boscovitch et des Il ne s’agit plus maintenant d’un physiciens du commencement de ce siècle, mécanisme. C’est un autre monde. un mécanisme déjà extraordinairement

complexe, pris dans la trame de l’éther, qui devient lui-même une construction assez perfectionnée pour satisfaire aux très diverses conditions qu’elle doit remplir. Cet esprit ne fait aucun effort pour passer de l’architecture cristalline à celle de pierre ou de fer ; il retrouve dans nos viaducs, dans les symétries des trabes et des entretoises, les symétries de résistance que les gypses et les quartz offrent à la compression, au clivage, ou, différemment, au trajet de l’onde lumineuse.

De tels hommes nous paraissent avoir eu l’intuition des méthodes que nous avons indiquées ; nous nous permettons même d’étendre ces méthodes au delà de la science physique ; nous croyons qu’il ne serait ni absurde ni tout à fait impossible de vouloir se créer un modèle de la continuité des opérations intellectuelles d’un Léonard de Vinci ou de tout autre esprit déterminé par l’analyse des conditions à remplir…

Les artistes et les amoureux d’art qui auraient feuilleté ceci dans l’espoir d’y retrouver quelques-unes des impressions obtenues au Louvre, à Florence ou à Milan, devront me pardonner la déception présente. Néanmoins je ne crois pas m’être trop éloigné de leur occupation favorite, malgré l’apparence. Je pense, au contraire, avoir effleuré le problème, capital pour eux, de la composition. J’en étonnerai sans doute plusieurs en disant que de telles difficultés relatives à l’effet sont généralement abordées et résolues à l’aide de notions et de mots extra-ordinairement obscurs et entraînant mille embarras. Plus d’un passe son temps à changer sa définition du beau, de la vie, ou du mystère. Dix minutes de simple attention à soi-même doivent suffire pour faire justice de ces idola specus et pour reconnaître l’inconsistance de l’accouplement d’un nom abstrait, toujours vide, à une vision toujours personnelle et rigoureusement personnelle. De même, la plupart des désespoirs d’artistes se fondent sur la difficulté ou l’impossibilité de rendre par les moyens de leur art une image qui leur semble se décolorer et se faner en la captant dans une phrase, sur une toile ou sur une portée. Quelques autres minutes de conscience peuvent se dépenser à constater qu’il est illusoire de vouloir produire dans l’esprit d’autrui les fantaisies du sien propre. Ce projet est même à peu près inintelligible. Ce qu’on appelle une réalisation est un véritable problème de rendement dans lequel n’entre à aucun degré Rien n’entre plus difficilement dans le sens particulier, la, clef que chaque auteur l’esprit du monde, et même dans celui attribue à ses matériaux, mais seulement la de la critique, que cette incompétence

nature de ces matériaux et l’esprit du public. de l’auteur à l’égard de son œuvre, une

fois produite.

Edgar Poe qui fut, dans ce siècle littéraire

troublé, l’éclair même de la confusion et de l’orage poétique et de qui l’analyse s’achève parfois, comme celle de Léonard, en sourires mystérieux, a établi clairement sur la psychologie, sur la probabilité des effets, l’attaque de son lecteur. De ce point de vue, tout déplacement d’éléments fait pour être aperçu et jugé dépend de quelques lois générales et d’une appropriation particulière, définie d’avance pour une catégorie prévue d’esprits auxquels ils s’adressent spécialement ; et l’œuvre d’art devient une machine destinée à exciter et à combiner les formations individuelles de ces esprits. Je devine l’indignation qu’une telle suggestion, tout à fait éloignée du sublime ordinaire, peut susciter ; mais l’indignation elle-même sera une bonne preuve de ce que j’avance, sans, d’ailleurs, que ceci soit en rien une œuvre d’art.

Je vois Léonard de Vinci approfondir cette mécanique, qu’il appelait le paradis des sciences, avec la même puissance naturelle qu’il s’adonnait à l’invention de visages purs et fumeux. Et la même étendue lumineuse, avec ses dociles êtres possibles, est le lieu de ces actions qui se ralentirent en œuvres distinctes. Lui n’y trouvait pas des passions différentes : à la dernière page du mince cahier, tout mangé de son écriture secrète et des calculs aventureux où tâtonne sa recherche la préférée, l’aviation, il s’écrie, — foudroyant son labeur imparfait, Voilà une étonnante prophétie, qui illuminant sa patience et les obstacles par serait peu de chose si elle n’était qu’une