Œuvres (Pléiade), tome I
Discours aux chirurgiens
Dans un ordre de faits plus immédiat, et sans la moindre métaphysique, ne constatons-nous pas que nous vivons familièrement au milieu des variétés incomparables de nos sens ; que nous nous arrangeons, par exemple, d’un monde de la vue et d’un monde de l’ouïe, lesquels ne se ressemblent en rien, et nous offriraient, si nous y pensions, l’impression continuelle d’une parfaite incohérence ? Nous disons bien qu’elle est effacée et comme fondue, par l’usage et l’habitude, et que tout s’accorde à une seule « réalité »… Mais c’est ne pas dire grand’chose.
*
Je vais rejeter ma trouvaille comme on rejette une cigarette consumée. Cette coquille m’a servi, excitant tour à tour ce que je suis, ce que je sais, ce que j’ignore…
Comme Hamlet ramassant dans la terre grasse un crâne, et l’approchant de sa face vivante, se mire affreusement en quelque manière, et comme il entre dans une méditation sans issue, que borne de toutes parts un cercle de stupeur, ainsi, sous le regard humain, ce petit corps calcaire creux et spiral appelle autour de soi quantité de pensées, dont aucune ne s’achève…
DISCOURS AUX CHIRURGIENS
MESSIEURS,
L’amitié de quelques-uns d’entre vous et la bienveillance de tous m’appellent pour quelques instants à cette place éminente par elle-même, où je ressens, avec la sensation de l’étrangeté d’y paraître, tout l’émoi et tout l’embarras d’avoir à vous haranguer.
Il est vrai que je n’y trouve d’abord que quelques devoirs très faciles à remplir. Ils sont évidents, ils sont agréables. Je ne m’inquiète pas de mon commencement.
Vous pensez bien qu’il m’importe avant toute chose de vous remercier de l’honneur que vous me faites ; et je vous prie de croire que mon remerciement, pour être rituel, n’en procède pas moins d’une source authentique. Que voulez-vous qui soit plus sensible à un homme dont l’occupation est tout intellectuelle, dont les productions, n’étant sujettes à aucune vérification ni sanction par les faits, valent donc ce que l’on veut, que de recevoir ce témoignage d’estime et de sympathie de votre part, Messieurs, qui savez quelque chose de certain, qui pouvez quelque chose de positif, qui pensez et agissez sous le contrôle perpétuel des conséquences de vos actes ? Votre profession est l’une des plus entières qui soient : elle exige l’existence et la dépense de l’Homme complet. La mienne, — si c’en est une — me spécialise dans la poursuite de quelques ombres.
Vous seriez à présent assez étonnés si je manquais au second de mes devoirs essentiels, qui est de vous assurer de ma parfaite incompétence en matière de chirurgie, — comme si vous n’en étiez pas encore plus sûrs et bien mieux instruits que moi-même. Ce que l’ignorant en quelque domaine ignore le plus, c’est nécessairement son ignorance même, puisqu’il n’a pas les moyens d’en mesurer l’étendue et d’en sonder la profondeur.
Enfin, vous ayant exprimé ma gratitude et déclaré mon insuffisance, je me dois encore de célébrer la puissance toujours plus grande de votre art, les mérites insignes des artistes que vous êtes, leurs talents, leurs vertus, les bienfaits qu’ils répandent, et qui se nommeraient bien souvent des prodiges aussi justement que des bienfaits. Les chefs-d’œuvre de vos mains sont les seuls, que je sache, dont la valeur s’impose sous deux espèces : ils se font admirer des connaisseurs ; ils se font bénir par bien d’autres.
Tout ceci, Messieurs, en quoi je résume ce que j’avais de facile à accomplir, croyez que je vous l’adresse de grand cœur, et que j’ai toutes les raisons du monde de le ressentir beaucoup plus fortement que je ne l’exprime.
Mais ma reconnaissance, mon incompétence, mon admiration ayant chacune dit leur mot, me voici devant le silence de votre assemblée, hésitant sur le seuil de mon propre silence.
Que dire, une fois les paroles qui sont de style prononcées, que dire à des chirurgiens ? Que leur dire qui touche à la chirurgie, puisque ce sont des chirurgiens ; et qui n’y touche pas, puisque je ne suis pas chirurgien. Voilà un problème précis.
Mais ce sont là des gens habitués à tous les aveux ; et même, qui ne s’en contentent pas : ils vont chercher le vrai où il se trouve. Ils mettent les yeux et les mains dans la substance palpitante de nos êtres. Élucider la misère des corps, trouver la pauvre chair atteinte, sous les plus brillantes apparences sociales, reconnaître le ver qui ronge la beauté, est leur affaire propre. Dès lors, à quoi bon dissimuler devant eux ? Pourquoi ne pas leur faire la simple confession des idées qui me viennent, et qui sont nécessairement de ces pensées désordonnées dont on se débarrasse, quand on le peut, pour édifier enfin un discours de style pur, à lignes nettes, qui donne l’heureuse impression de la perfection intellectuelle et formelle ?
Je confesse donc que j’ai commencé par me demander pourquoi vous avez adopté la coutume assez remarquable de citer un non-chirurgien à la tribune d’un Congrès de Chirurgie ? Peut-être y voyez-vous une expérience sur le vif ? Mais peut-être estimez-vous qu’il puisse être parfois utile, et presque toujours intéressant, pour des hommes savants en quelque matière, à laquelle ils ont consacré leur existence, dont ils voient les puissances, les possibilités, les limites actuelles, les espoirs, de faire comparaître une personne de bonne foi, qui ne connaît de leur affaire que ce qu’en imagine le monde, et de l’interroger quelle idée elle se fait de leur science et de leur art, et de ceux qui les pratiquent ?
Ce que peut répondre cette profane personne ne doit, par définition, avoir aucune importance. Mais je ne suis pas si sûr que ses remarques, pourvu qu’elles soient naïves, ne puissent être de quelque conséquence dans les doctes esprits qui les entendent. Quand on s’avance dans les délicatesses et la structure fine d’une connaissance passionnément poursuivie et approfondie, il arrive, presque nécessairement, que l’on perde de vue certaines difficultés élémentaires, certaines conventions initiales, qu’il n’est pas mauvais que l’ingénuité d’un passant ravive tout à coup.
Vous interpellez ce passant, que je suppose qui me ressemble d’assez près pour que je puisse le faire parler, et vous le sommez d’expliquer ce que lui disent ces mots Chirurgie, Chirurgiens.
Ah ! dit-il, ces mots sonnent bien différemment aux oreilles selon les heures… Tantôt c’est une science, un art, une profession qu’ils signifient à l’esprit. Mais tantôt c’est le pathétique le plus intense qui s’y attache. Vous êtes les ministres les plus entreprenants de la volonté de vivre. Mais aussi vous faites trembler. Il y a tous les jours des regards anxieux vers les vôtres, qui désirent et qui redoutent d’y lire la pensée. C’est une étrangeté de votre condition que de répandre la crainte et de porter le salut. Sans doute, l’évocation de la chirurgie n’est plus aussi terrifiante que jadis : il y a une centaine d’années, l’acte chirurgical était encore un épouvantail, un suprême recours, quand il devait s’attaquer aux viscères et ne pas se borner aux amputations de membres ou aux indispensables réparations de blessures. C’était l’extrême urgence, et presque le désespoir, qui avaient alors l’initiative des opérations. Mais comme la chirurgie a, depuis cette époque, grandi presque démesurément en puissance, en hardiesse, en moyens et en résultats, la fréquence et la sûreté de son intervention ont, dans la même proportion, modifié le sentiment public à son égard. L’opinion a suivi vos étonnants progrès. Si l’histoire s’inquiétait un peu plus qu’elle ne le fait des choses de la vie même, elle noterait cette remarquable évolution des esprits. D’ailleurs, ces progrès mêmes de votre art peuvent avoir des effets considérables sur l’existence même des acteurs principaux du drame historique : le fameux grain de sable qui s’était mis dans l’uretère de Cromwell en serait aujourd’hui promptement évacué ; et quant au nez de Cléopâtre, c’est une affaire de chirurgie esthétique assez banale, en somme. On eût un peu enlaidi cette pernicieuse beauté, et la face du monde y eût peut-être gagné.
Mais une réflexion ingénue ne manque jamais de tourner un regard naïf vers ce qu’elle croit concevoir dans le passé comme racine, germe, premier terme de ce qui est. Que si elle médite sur votre art, dont l’origine est immémoriale, elle se demande s’il n’est point, tout savant qu’il est devenu, le développement d’une sorte d’instinct ; s’il ne procède point de ce mouvement naturel qui porte nos mains à attaquer le mal que nous sentons, à employer nos actes et les mêmes moyens que nous utilisons contre les choses, à modifier le lieu souffrant de notre corps, le traitant comme un ennemi étranger. Il est probable que si la sensibilité ne s’y opposait, l’homme se mutilerait assez fréquemment. C’est là une défense instinctive qui se réalise et atteint la perfection de l’automatisme chez certains êtres vivants, dont le membre blessé ou prisonnier s’ampute et tombe de soi-même.
Vous avez porté à l’extrême de la précision et de l’audace cette impulsion d’agir directement contre le mal et de le combattre à main armée. C’est une chose étrange à penser que l’action appliquée à l’être vivant. Qui sait si la première notion de biologie que l’homme a pu se former n’est point celle-ci : il est possible de donner la mort. Première définition de la vie : la vie est une propriété qui peut être abolie par certains actes. D’ailleurs, elle ne se conserve normalement qu’en se dévorant elle-même sous forme végétale ou animale. Tout un torrent de vie est perpétuellement englouti dans un abîme d’autre vie.
Mais s’il est une action toute naturelle qui détruit de la vie, et qui peut devenir criminelle quand elle devient consciente et organisée, il est heureusement arrivé que le génie de l’homme a conçu et créé une tout autre action, tout opposée. Cette mort, qu’il peut produire et répandre si puissamment et largement, il a appris à la combattre ; et en regard de la plaie qui cause la mort, il a osé pratiquer et approfondir la plaie qui sauve la vie. C’est bien là la plus hardie des entreprises humaines, — une pénétration et une modification immédiate des tissus de notre corps, — qui ne se refuse point désormais à toucher aux plus nobles d’entre eux, aux plus susceptibles, — qui ne craint d’aborder par le fer ni le cerveau, ni le cœur, ni l’aorte ; c’est-à-dire, des organes dont le temps est si précieux qu’une fraction de minute perdue par eux peut entraîner la perte brusque de tout l’être.
C’est ainsi que par vos mains le type de l’action et de l’art humain est opposé, pour la conservation de la vie, au type bien différent et presque inconcevable des formations de la nature. Notre action s’exerce par actes distincts sur une matière extérieure, selon quelque idée ou modèle très variable ; et il arrive, dans bien des cas, que ces actes successifs puissent, sans que le résultat en souffre, être séparés par des intervalles de temps quelconques. Mais au contraire, ce que nous appelons Nature produit par développement continu et différenciation progressive. Matière, forme, façon sont inséparables en elle ; un système vivant ne se rapporte pas à des variables distinctes, et notre conception analytique qui discerne et compose ce que nous appelons le temps, l’espace, la matière, l’énergie, semble être incapable de représenter exactement les phénomènes de cet ordre. Cette nature vivante, par exemple, ne donne jamais à un être le degré de liberté de ses parties que nous pouvons donner à celles de nos mécanismes. La Nature ne connaît pas la roue : tout animal est d’un seul tenant. Et elle n’a donc pas créé non plus d’animal démontable. Cette infériorité de la fabrication naturelle a eu évidemment de grandes conséquences : nous lui devons la plupart des progrès de la Chirurgie. C’est à vous, Messieurs, qu’il appartenait d’appliquer l’intelligence, l’industrie, les facultés d’invention de la race humaine à la réparation des pièces vivantes de l’individu. Et c’est bien là une action contre nature ; mais à laquelle la nature offrait cependant une chance d’heureux succès, qui rendît votre entreprise possible. Elle consent à retisser certains tissus : elle cicatrise ; elle refait de l’os. Pour le reste, nous sommes moins heureux que l’holothurie, qui, d’un seul coup, peut se débarrasser de ses viscères, dont elle se reforme un jeu nouveau, tout à loisir.
Mais votre action, puisqu’elle doit combiner ses modes et ses moyens mécaniques avec les errements et les susceptibilités de la substance vivante, qu’elle doit composer le faire et le laissez-faire, se tenir au-dessous de la surface d’équilibres qui sépare la vie de la mort ; et, comme elle doit aussi avoir égard à la sensibilité et à l’émotivité des personnes, est peut-être de toutes les actions concevables, celle qui embrasse le plus grand nombre de conditions, indépendantes entre elles, à satisfaire. Votre témérité raisonnée, et si souvent heureuse, exige la réunion et la coordination dans un homme des vertus les plus diverses et les plus rarement assemblées. Je songe quelquefois à toutes les virtualités que votre journée de travail doit tenir disponibles en vous, prêtes à passer de la puissance à l’acte, du problème inattendu à la décision, de la décision à l’exécution, sous pression de temps, sous pression morale, et parfois sociale, et parfois sentimentale. Puis l’action même : le cas particulier se substituant sous vos yeux, par vos mains, au type didactique : et la réalité telle quelle se révélant, confirmant, infirmant plus ou moins l’idée que l’on s’était faite par le diagnostic et les examens variés. Là, l’imprévu ; les découvertes plus ou moins fâcheuses ; de nouvelles décisions à improviser, suivies de l’acte immédiat.
Tout ceci demande un si riche recueil de facultés, une mémoire si prompte et si pleine, une science si sûre, un caractère si soutenu, une présence d’esprit si vive, une résistance physique, une acuité sensorielle, une précision des gestes si peu communes, que la coïncidence de tant de ressources distinctes, dans un individu, fait du chirurgien un cas tout à fait peu probable à observer, et contre l’existence duquel il serait prudent de parier.
Et cependant, Messieurs, vous êtes…
Mais vous pensez bien que la personne qui sait de vous ce que tout le monde en sait, ne manque pas, quand elle songe à vous, de vous imaginer dans l’exercice de vos dramatiques fondions, qui s’accomplissent aujourd’hui avec une solennité quasi religieuse, dans une sorte de luxe de métal poli et de linge candide, que baigne la lumière sans ombres émise par un soleil de cristal. Un ancien revenu des Enfers, qui vous verrait dans votre grave tâche, revêtus et masqués de blanc, une lampe merveilleuse fixée au front, entourés de lévites attentifs, agissant, comme d’après un rituel minutieux, sur un être plongé dans un sommeil magique, entr’ouvert sous vos mains gantées, croirait assister à je ne sais quel sacrifice, de ceux que l’on célébrait entre initiés, aux mystères des sectes antiques. Mais n’est-ce point le sacrifice du mal et de la mort que vous célébrez dans cette étrange pompe, si savamment ordonnée ?
Je remarquerai, au passage, que cette apparence d’une liturgie, c’est-à-dire d’une opération mystique ou symbolique, décomposée en actes ou en phases, organisée en spectacle, s’est créée d’elle-même autour de votre opération réelle sur la vie, par le souci d’extrême rigueur que l’asepsie exige. Elle est une divinité jalouse, que les Grecs et les Romains n’eussent pas manqué de personnifier, à laquelle ils eussent élevé des autels et rendu quelque culte. Asepsie, c’est-à-dire éloignement de toute souillure, réalisation et préservation d’une certaine Pureté ; et l’on ne peut s’empêcher de penser ici au rôle immense que l’idée de Pureté a joué dans toutes les religions, à toute époque, et aux développements qu’elle a reçus, selon une sorte de parallélisme remarquable entre la netteté du corps et celle de l’âme. Pasteur lui a donné un sens nouveau…
Cette considération pourrait nous aider à concevoir certains rites dont la valeur pratique s’est évanouie, cependant que leur accomplissement s’est conservé jusqu’à nous.
Mais, je vous l’ai dit, Messieurs, quant à moi, je ne vous ai jamais vus officiant ; et je doute fort que je puisse supporter cette vue, — faiblesse qui est assez commune. Je sais que plus d’un parmi les jeunes élèves de médecine, sont affectés par le spectacle opératoire, au point de se sentir perdre connaissance et de devoir quitter la salle. Cette défaillance réflexe est des plus mystérieuses. Il me souvient d’avoir vu un enfant de trois ans à peine s’évanouir devant quelques gouttes de sang échappées d’une coupure insignifiante que s’était faite une personne auprès de laquelle il jouait. Cet enfant n’avait aucune idée de la signification tragique du sang ; et la personne entamée ne montrait que l’ennui d’avoir taché sa robe… Je n’ai jamais pu m’expliquer ce petit effet. Il est vrai que l’explication, en ces matières, n’est peut-être pas à rechercher. On peut toujours, sans doute, interpréter verbalement ces phénomènes de sensibilité, en termes qui font quelque illusion ; mais je trouve inutile de prodiguer les illusions et d’abuser des nombreux et subtils moyens que nous avons de croire
comprendre{348}…
Ce genre de choc, Messieurs, n’a pas de prise sur vous, — par définition. Vous vivez dans le sang, et non seulement dans le sang, mais dans une relation permanente avec l’anxiété, la douleur, la mort, les excitants les plus énergiques de nos résonances affectives. Les états critiques, les expressions extrêmes des autres vies occupent tous les jours de la vôtre, et viennent ranger l’événement exceptionnel, l’accent émouvant qu’ils constituent dans l’existence des gens, sous les rubriques, dans les cadres et les statistiques de votre esprit. Enfin vous assumez à chaque instant les responsabilités les plus lourdes dans les circonstances les plus pressantes et les plus délicates.
Tout ceci, au regard naïf du témoin que je vous ai défini, fait de vous des êtres séparés et extraordinaires, que l’on admire plus qu’on ne les conçoit.
Mais je me permettrai d’aller un peu plus avant dans l’analyse des étonnements que vous devez exciter. Et j’irai peut-être un peu trop avant…
Oui, si l’être du chirurgien m’inspire l’admiration que je vous ai dite, par la concentration en quelqu’un de toutes les qualités qui sont indispensables à l’exercice de son art, il y a quelque chose encore qui m’émerveille en vous, une tout autre condition, qui est peut-être moins généralement remarquée que toutes les particularités de votre état que j’ai jusqu’ici relevées. Je me trouve donc dans l’esprit une certaine énigme à votre sujet, quand je viens à vous considérer dans votre nature humaine, rien qu’humaine, c’est-à-dire dans votre vie non chirurgicale.
Dois-je m’enhardir à vous déclarer ma pensée ? Oserai-je essayer d’ouvrir le chirurgien ? Mais, puisque je vous tiens ici, comment résisterais-je à la tentation d’entreprendre cette biopsie ? D’ailleurs, je n’irai pas bien loin dans les voies de ma curiosité : j’ouvre, et je referme.
Vous portez, Messieurs, et vous supportez merveilleusement tout ce que j’ai dit en fait de choses sévères, poignantes, terribles, chargées de perplexité et d’émotions ; mais vous portez aussi votre savoir. Vous êtes en possession constante d’une connaissance toujours plus précise des formes profondes, de la structure et des ressorts de l’être humain. Mais rien n’est moins humain…
Cet être ne peut plus être pour vous ce qu’il est pour nous, qui ne savons pas. Il n’est plus pour vous cet objet clos, ce vase fermé, sacré, arcane, dans lequel s’élabore en secret le mystère de la conservation de la vie et celui de la préparation de ses pouvoirs d’action extérieure. Nous vivons sans être obligés de savoir que cela exige un cœur, des viscères, tout un labyrinthe de tubes et de fils, tout un matériel vivant de cornues et de filtres, grâce auquel il se fait en nous un échange perpétuel entre tous les ordres de grandeur de la matière et toutes les formes de l’énergie, depuis l’atome jusqu’à la cellule, et depuis la cellule jusqu’aux masses visibles et tangibles de notre corps. Tout cet appareillage enveloppé ne se fait soupçonner que par les gênes et les douleurs qui s’y engendrent çà et là, qui s’imposent à la conscience, et qui la réveillent en tel ou tel point, interrompant ainsi le cours naturel de notre fonctionnelle ignorance de nous-mêmes…
Fonctionnelle, — j’ai dit fonctionnelle, en parlant de notre ignorance de notre corps, à nous autres, simples mortels. Je m’excuse d’avoir emprunté (avec plus ou moins de bonheur) ce terme imposant au vocabulaire que je ne dois point employer. Mais il me semble qu’il fait bien ici, — et même que cette alliance de mots dit quelque chose. Elle dit, je crois, que notre ignorance de notre économie joue un rôle positif dans l’accomplissement de certaines de nos fonctions, qui ne sont pas, ou qui sont peu, compatibles avec une conscience nette de leur jeu ; qui n’admettent guère de partage entre l’être et le connaître, qui ne répondent par l’acte à l’excitation, que si l’attention intellectuelle est nulle ou presque telle. Il arrive parfois qu’une personne particulièrement consciente soit obligée de distraire son esprit pour obtenir de soi l’accomplissement d’un acte qui doit être réflexe ou ne peut être. On voit alors cette curieuse circonstance se produire : la conscience et la volonté prendre parti pour le réflexe, contre la tendance de la connaissance à observer le phénomène, et par là, à le paralyser dans son cours éminemment naturel.
En somme, il est des fonctionnements qui préfèrent l’ombre à la lumière ; ou tout au moins la pénombre, — c’est-à-dire le minimum de présence de l’esprit qui est nécessaire et suffisant pour préparer ces actes à s’accomplir ou pour les amorcer. A peine de défaillance ou d’arrêt, ils exigent que le cycle de sensibilité et de puissance motrice soit parcouru sans observations ni interruption depuis l’origine jusqu’à la limite physiologique de Pacte. Cette jalousie, cette sorte de pudeur de nos automatismes est bien remarquable ; on en pourrait tirer toute une philosophie que je résumerais ainsi : Tantôt je pense et tantôt je suis.
L’esprit ne doit donc pas se mêler de tout, — quoiqu’il se soit découvert cette vocation. On dirait qu’il n’est fait que pour ne s’employer qu’à nos affaires extérieures. Quant au reste, à nos activités de base, une sorte de raison d’État les couvre. Le secret leur est essentiel, et cette considération permettrait peut-être de mesurer l’importance vitale de nos divers fonctionnements, par leur intolérance à l’égard de la conscience attentive. Soyons distraits pour vivre…
Mais comment l’être, comment se distraire du mécanisme de la vie quand on ne fait que l’observer, que d’en manier les pièces, de s’en représenter les rouages, de penser à leur jeu et à leurs altérations ? Comment, Messieurs, me suis-je demandé quelquefois, comment la connaissance si précise que vous avez de l’organisme, les images que vous possédez de ses régions les plus profondes, le contact habituel, la familiarité, dirai-je, avec ses parties les plus réservées, et les plus émouvantes par destination, peut-elle ne pas contrarier en vous l’être naturel, celui chez qui le trouble doit quelquefois se produire, et l’ignorance, ou plutôt, l’innocence fonctionnelle permettre à l’âme végétative de suivre par le plus court ses destins, — sa ligne d’univers, dirait-on en empruntant un mot à la physique théorique ?
Mais ma question aussi est toute théorique. Le fait y répond assez. Je sais, — tout le monde le sait, — que la science et la nature s’accommodent fort bien l’une de l’autre en vous. Votre inhumanité intellectuelle et technique se concilie fort aisément, et même fort heureusement, avec votre humanité, qui est des plus compatissantes, et parfois, des plus tendres. L’observation découvre sans effort dans votre existence un accord assez parfait entre le savoir, le pouvoir et le sentir, entre vivre et connaître, entre la possession lucide de soi-même et l’abandon éventuel à cette innocence que j’ai qualifiée, plus ou moins correctement, de fonctionnelle.
Et donc, le problème n’existe pas. Mais la merveille existe, et ce n’est point la seule que l’examen du chirurgien nous donne à admirer.
Un artiste est en vous à l’état nécessaire. Je ne parle pas de ceux dont le crayon, ou la plume, ou la gouge s’exerce aux œuvres d’art : il y aurait à dire sur eux ; et sans doute, à rechercher le profit d’un commerce réciproque entre des activités qui sont loin de s’exclure.
Mais à présent, je parle de votre art propre, de celui dont la matière est la chair vive, et qui constitue le cas le plus net et le plus direct de cette chose immense et passionnante : l’action de l’homme sur l’homme.
Qu’est-ce qu’un artiste ? Avant tout, il est un agent d’exécution de sa pensée, quand cette pensée peut se réaliser de plusieurs manières ; et donc, que la personnalité intervient, non plus à l’étage purement psychique où se forme et se dispose l’idée, mais dans l’acte même. L’idée n’est rien, et en somme, ne coûte rien. Si le chirurgien doit être qualifié d’artiste, c’est que son ouvrage ne se réduit pas à l’exécution uniforme d’un programme d’actes impersonnel. Un manuel opératoire n’est pas un chirurgien. Mais il y a, je pense, plus d’une manière de tailler et de recoudre, et chacune appartient à chacun. C’est dire qu’il y a plus d’un style chirurgical. Certes, je n’en sais positivement rien, — mais… j’en suis sûr.
Toute la science du monde n’accomplit pas un chirurgien. C’est le Faire qui le consacre.
Le nom même de votre profession, Messieurs, met ce faire en évidence, car Faire est le propre de la main. La vôtre, experte en coupes et en sutures, n’est pas moins habile et instruite à lire, de la pulpe de sa paume et de ses doigts, les textes tégumentaires, qui vous deviennent transparents ; ou, retirée des cavités qu’elle a explorées, elle peut dessiner ce qu’elle a touché ou palpé dans son excursion ténébreuse.
Chirurgie, manuopera, manœuvre, œuvre de main.
Tout homme se sert de ses mains. Mais n’est-il pas significatif que depuis le XIIe siècle, ce terme Œuvre de main ait été spécialisé au point de ne plus désigner que le travail d’une main qui s’applique à guérir ?
Mais que ne fait point la main ? Quand j’ai dû penser quelque peu à la chirurgie, en vue de la présente circonstance, je me suis pris à rêver assez longtemps sur cet organe extraordinaire en quoi réside presque toute la puissance de l’humanité, et par quoi elle s’oppose si curieusement à la nature, de laquelle cependant elle procède. Il faut des mains pour contrarier par-ci, par-là, le cours des choses, pour modifier les corps, les contraindre à se conformer à nos desseins les plus arbitraires. Il faut des mains, non seulement pour réaliser, mais pour concevoir l’invention la plus simple sous forme intuitive. Songez qu’il n’est peut-être pas, dans toute la série animale, un seul être autre que l’homme, qui soit mécaniquement capable de faire un nœud de fil ; et observez, d’autre part, que cet acte banal, tout banal et facile qu’il est, offre de telles difficultés à l’analyse intellectuelle que les ressources de la géométrie la plus raffinée doivent s’employer pour ne résoudre que très imparfaitement les problèmes qu’il peut suggérer.
Il faut aussi des mains pour instituer un langage, pour montrer du doigt l’objet dont on émet le nom, pour mimer l’acte qui sera verbe, pour ponctuer et enrichir le discours.
Mais j’irai plus avant. J’irai jusqu’à dire qu’une relation réciproque des plus importantes doit exister entre notre pensée, et cette merveilleuse association de propriétés toujours présentes que notre main nous annexe. L’esclave enrichit son maître, et ne se borne pas à lui obéir. Il suffit pour démontrer cette réciprocité de services de considérer que notre vocabulaire le plus abstrait est peuplé de termes qui sont indispensables à l’intelligence, mais qui n’ont pu lui être fournis que par les actes ou les fondations les plus simples de la main. Mettre ; — prendre ; — saisir ; — placer ; — tenir ; — poser, et voilà : synthèse, thèse, hypothèse, supposition, compréhension… Addition se rapporte à donner, comme multiplication et complexité à plier.
Ce n’est pas tout. Cette main est philosophe. Elle est même, et même avant saint Thomas l’incrédule, un philosophe sceptique. Ce qu’elle touche est réel. Le réel n’a point, ni ne peut avoir, d’autre définition. Aucune autre sensation n’engendre en nous cette assurance singulière que communique à l’esprit la résistance d’un solide. Le poing qui frappe la table semble vouloir imposer silence à la métaphysique, comme il impose à l’esprit l’idée de la volonté de puissance.
Je me suis étonné parfois qu’il n’existât pas un « Traité de la main », une étude approfondie des virtualités innombrables de cette machine prodigieuse qui assemble la sensibilité la plus nuancée aux forces les plus déliées. Mais ce serait une étude sans bornes. La main attache à nos instincts, procure à nos besoins, offre à nos idées, une collection d’instruments et de moyens indénombrables. Comment trouver une formule pour cet appareil qui tour à tour frappe et bénit, reçoit et donne, alimente, prête serment, bat la mesure, lit chez l’aveugle, parle pour le muet, se tend vers l’ami, se dresse contre l’adversaire, et qui se fait marteau, tenaille, alphabet ?… Que sais-je ? Ce désordre presque lyrique suffit. Successivement instrumentale, symbolique, oratoire, calculatrice, — agent universel, ne pourrait-on la qualifier d’organe du possible, — comme elle est, d’autre part, l’organe de la certitude positive ?
Mais parmi toutes les notions qui dérivent de la généralité par laquelle cette main se distingue des organes qui ne savent faire qu’une seule chose, il en est une dont le nom s’associe étroitement à celui de la chirurgie.
La chirurgie est l’art de faire des opérations. Qu’est-ce qu’une opération ? C’est une transformation obtenue par des actes bien distincts les uns des autres, et qui se suivent dans un certain ordre vers un but bien déterminé. Le chirurgien transforme l’état d’un organisme. C’est dire qu’il touche à la vie ; il se glisse entre la vie et la vie, mais avec un certain système d’actes, une précision des manœuvres, une rigueur dans leur suite et leur exécution qui donnent à son intervention je ne sais quel caractère abstrait. Comme la main distingue l’homme des autres vivants, ainsi les voies abstraites distinguent le procédé de l’intelligence des modes de transformation de la nature.
Ici, Messieurs, permettez-moi d’imaginer… Le poète se donne un instant licence de paraître.
J’imagine l’extrême étonnement, la stupeur de l’organisme que vous violez, dont vous mettez au jour les palpitants trésors, faisant tout à coup pénétrer jusque dans ses profondeurs les plus retirées, l’air, la lumière, les forces et le fer, produisant sur cette inconcevable substance vivante qui nous est si étrangère en soi-même, et qui nous constitue, le choc du monde extérieur… Quel coup, et quelle rencontre !…
Mais n’est-ce point, à la fois, un cas particulier et une image de ce qui se passe dans toutes les parties du monde actuel ? Tout y montre les effets bouleversants de l’action sur l’homme des moyens créés par l’homme. Quel choc ! et qu’adviendra-t-il de tout cet organisme de relations, de conventions, de notions qui s’est formé et développé si lentement à travers les âges, et qui, depuis quelques dizaines d’années, est soumis, ou plutôt, se soumet soi-même, à l’épreuve des puissances surhumaines et inhumaines qu’il a fini par savoir invoquer ? Notre éminent et cher Président nous a tout à l’heure éloquemment entretenus des rapides vicissitudes de la thérapeutique, et il n’a pu s’en expliquer qu’en nous exposant d’abord l’état particulièrement significatif de la science physique en général. Il me semble que cet état peut se résumer ainsi ; nous avons acquis une connaissance indirecte, qui procède par relais, et qui nous communique, comme par signaux, ce qui se passe dans des ordres de grandeur si éloignés de ceux qui ont quelque rapport avec nos sens, que les notions de toute espèce selon lesquelles nous pensions le monde n’ont plus de prise. La faillite de l’imagerie scientifique est déclarée. A telle échelle, les notions de corps, de positions, de durées, de matière et d’énergie s’échangent en quelque sorte entre elles ; le mot même de phénomène n’a plus de signification et peut-être, le langage lui-même quel que soit celui que l’on adopte, ne peut-il, avec ses substantifs et ses verbes, importer que de l’erreur dans nos esprits. Quant au nombre, sa précision même le condamne. Il recevra le nouvel emploi de substituer une probabilité à une pluralité déterminée et identifiable.
Notre représentation immédiate des choses est en somme pénétrée et troublée par les informations très indirectes qui nous viennent des profondeurs de la petitesse, et grâce auxquelles nous en savons et nous pouvons beaucoup plus, sans doute ; mais nous comprenons beaucoup moins, et, peut-être, de moins en moins. C’est là l’effet des relais. Par un relais, un enfant peut, d’un acte insensible de son petit doigt, provoquer une explosion ou un incendie sans aucune proportion avec son effort ; un savant, disposant de moyens modernes, peut provoquer, par relais, des effets sensibles, qu’il traduira en disant qu’il a fait sauter un atome ; mais il doit avouer que ce n’est là qu’une manière toute provisoire de parler, et reconnaître que le nom d’électron, par exemple, ne peut signifier en termes positifs que l’ensemble de tout ce qu’il faut d’appareils et d’actes pour produire à nos sens tels phénomènes observables.
Notre science ne peut donc plus prétendre, comme celle d’hier, à la construction d’un édifice de lois et de connaissances convergentes. Quelques formules, pensait-on, devaient résumer toute notre expérience, et un tableau final de relations d’équilibre et de transformations, analogue ou identique à celui que forment les équations de la Dynamique devait être le but et le terme du travail de l’intelligence scientifique.
Mais l’accroissement des moyens a multiplié les faits nouveaux tellement que la science s’est vu modifier par son action sur elle-même, jusque dans son objet. Elle est contrainte de modifier, presque à chaque instant, ses conceptions théoriques pour se tenir en équilibre mobile avec ces faits inédits, qui croissent en nombre et en diversité avec ses moyens. Une somme ordonnée des connaissances, jadis objet essentiel, point précis de la recherche, n’est plus concevable ; le savoir théorique se décompose en théories partielles, instruments indispensables, et souvent admirables, — mais instruments, qui se prennent, qui se laissent, qui ne valent que par la commodité et la fécondité plus ou moins provisoires de leur emploi. Il s’ensuit que les contradictions que ces théories peuvent présenter entre elles n’ont plus le caractère de vices rédhibitoires.