Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 138 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Souvenir de Nerval

Mais comment achever de parler de cet homme extraordinaire sans invoquer sa propre voix, sans doute les plus beaux vers qu’il ait faits, et peut-être qu’on ait jamais faits. Les voici, ils terminent la pièce qu’il a écrite à l’âge de soixante-dix ans, au sujet de la mort de Théophile Gautier :

Passons, car c’est la loi ; nul ne peut s’y soustraire ;

Tout penche, et ce grand siècle avec tous ses rayons

Entre en cette ombre immense où, pâles, nous fuyons.

Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule

Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !

Les chevaux de la Mort se mettent à hennir

Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;

Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire

Expire… O Gautier ! toi, leur égal et leur frère,

Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.

L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;

Comme il n’est plus de Styx, il n’est plus de Jouvence.

Le dur faucheur avec sa large lame avance,

Pensif et pas à pas, vers le reste du blé ;

C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé

Qui, devinant hélas ! l’avenir des colombes

Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.

 

SOUVENIR DE NERVAL

 

JE me vois, — non, je crois me voir, — assis sur une chaise de paille blonde, aux pieds fins couleur de corail, mes talons accrochés à un barreau, mon front entre mes poings, lisant, lisant toujours les mêmes livres : un gros tome, daté 1840, et qui osait s’intituler Œuvres complètes de Victor Hugo, — contre-façon belge, et un Michel Lévy à couverture chlorotique : c’était la Bohème galante, recueil délicieux et qui m’était inépuisable, où je trouvais tout ce dont mes douze ans avaient besoin en fait de charmes et d’absence.

Ce nom NERVAL me restitue aux yeux du souvenir le vert fané de cet exemplaire, et, cette couleur les ranimant, je revis les instants absurdes et intenses, dérobés à l’ennui, aux devoirs, au jour vrai, par le sortilège des mots. Je passais et repassais de l’atroce Bug-Jargal et de l’épouvantable Han d’Islande au vieux Paris, au Pont-Neuf, neuf encore, à tout ce qu’évoquait de sinistre et de touchant, de fantastique et d’irrécusable, l’histoire magique de cette Main enchantée, qui, à peine tranchée par le bourreau et tombée du corps du pendu, se mit à courir sur ses cinq doigts, comme un crabe affairé, se hâtant, entre les pieds des curieux, de disparaître. Je la dessinerais… J’imagine l’eau-forte qu’un maître pourrait en faire. Je rêve volontiers à cette libération de l’organe du faire et du prendre, à l’ivresse d’une main enfin déchaînée, et devenue aventureuse, cherchant un acte dans le vaste monde. J’avoue que cette bizarre débauche de l’esprit (laquelle, parfois, va fort loin) me ressaisit assez souvent quand je regarde fixement (et sans plus rien entendre) l’emportement sur le clavier des doigts d’un virtuose.

Mais je choyais aussi, dans cette chère Bohème galante, un chapitre des plus charmants qui me révélait la région la plus finement poétique de la France, le Valois, et avec elle, cette littérature qu’il faut bien appeler « populaire », affreux mot pour désigner une production si délicate. Sait-on que ces quelques pages dédiées aux vieilles ballades françaises, n’ont pas été sans influence sur certains poètes qui avaient vingt ans quand j’en avais douze. Moréas les avait bien lues ; d’autres aussi.

Nerval fut le premier qui mit ces jolies pièces en lumière. Inutile de dire qu’il n’est pas une seule de nos anthologies poétiques qui concède la moindre place à ces fruits spontanés du plaisir de chanter. Il en est, parmi eux, qui me donnent la sensation de la chose parfaite selon son essence. J’y trouve la fraîcheur immédiate d’une émission toute naturelle et heureuse de la vie, qui s’oppose, jusqu’à les définir par contraste, et presque à les faire attendre, à nos poèmes savamment organisés, qui ne se passent ni de méditation et de recherche abstraite chez l’auteur, ni de culture et d’active attention chez le lecteur. Comment se peut-il que cette veine si pure et d’une facilité si gracieuse soit tarie, et que notre peuple semble à jamais frappé de stérilité poétique, livré sans défense à ce qu’il y a de plus bas, et de plus en plus bas, dans les ressources abjectes de la niaiserie et de la vulgarité ?

Il y avait aussi, entre les quelques livres qui m’enivraient en ce temps-là, un petit volume en fort méchant état, dont je dirai un mot, car il y a mieux qu’une raison chronologique pour que mon souvenir l’associe à celui de l’œuvre de Nerval. Cette brochure décousue se déclarait Almanach Prophétique ? Quelques bois l’illustraient qui m’ensorcelaient délicieusement. Le texte assemblait des élucubrations qui voulaient être inquiétantes, quelques recettes de conjuration et d’arithmomancie, des anecdotes où le diable jouait son rôle, et enfin le récit impressionnant et trouble (dont je ne sais jusqu’à quel point il est « historique ») de la réception du roi de Prusse dans une Loge de Verdun, où l’on fit apparaître devant lui et lui parler, l’ombre même du grand Frédéric…

Toute la matière fumeuse et capiteuse de ce pauvre Almanach se trouvait sublimée dans l’esprit de Nerval.

Dans cette intelligence pénétrée d’inquiétudes, les ombres et les lumières étaient curieusement distribuées. J’ai parlé de son goût très exquis de la plus simple des voix françaises. Il aimait de la même amour les bois et les ruisseaux qui sont aux abords de Senlis, et cette noble forêt de Compiègne où je vis, une nuit, dans une clairière marécageuse, la pleine lune tramer au voile de la brume un arc-en-ciel aux couleurs froides et tout broché d’argent. La merveille de ce spectre glacé eût sans doute ravi Nerval, grand amateur de ces décors de légendes que l’on place souvent sur les rives du Rhin. Les contes et les lieds que ce fleuve ont inspirés lui étaient d’autant plus familiers qu’il connaissait fort bien la langue allemande. On sait quels éloges il reçut de Gœthe pour sa traduction du premier Faust. Peut-être fut-il le seul Romantique français bien instruit de cette Germanie lyrique et métaphysique, de laquelle notre Romantisme nous vint. Mais à cette culture philologique et précise, son érudition composite, débordant toutes les limites critiques, joignait, comme de proche en proche, un domaine d’incertitude où les produits les plus séduisants et les plus étranges de la pensée universelle se combinaient en une sorte de savoir fantôme, mêlé de théurgie, de gnose, de cabale, de mythologie déchiffrée, de tout ce que peut absorber de mystère un esprit trop avide de clartés. Ni la magie, ni les promesses des sciences arcanes et les perspectives des spéculations les plus osées ne manquaient à sa soif des prestiges.

Dans un esprit de cette nature dont la curiosité n’est qu’anxiété, ce qui est caché, voilé, scellé exerce une attraction particulière et ils ne peuvent se défendre de penser que l’importance d’une connaissance est d’autant plus grande qu’elle est plus difficile d’accès. Ils recherchent les textes ténébreux, et ils croient aux secrets des sociétés secrètes. A l’origine prétendue que leurs traditions assignent à celles-ci, Nerval pouvait imaginer une Egypte hiératique, dont les prêtres qui la gouvernaient à l’ombre des Pharaons devaient posséder un trésor de pouvoirs essentiels et redoutables. Mais, toute proche de lui, et point dans une profondeur fabuleuse de temps, l’idée d’une science des Sciences initiatiques et d’une vérité interdite au vulgaire, transmise d’adepte à adepte, renouvelée ou retrouvée de temps à autre par des révélations inattendues, avait été, sinon formée, du moins développée, entretenue et élaborée avec une extrême ferveur. Cette complaisance au mystère était à son comble quelques années à peine avant sa naissance. Si l’on jouait au jeu des filiations d’esprits, et que l’on s’occupât de rattacher par leurs similitudes de tendances les hommes du XIXe siècle, dans sa première moitié, à des hommes du siècle précédent, on trouverait facilement dans notre poète les traits d’un contemporain de Svedenborg, de Saint-Martin, de ces théosophes ou de ces mystes dont il avait peut-être trop médité les œuvres, et dont quelques-uns paraissent dans son livre des Illuminés. Il n’était point le seul entre 1830 et 1850 à chercher la lumière dans une contemplation des ténèbres. En ce temps-là, tandis que Stendhal continuait à sa façon une certaine veine de lucidité vive, positive et déliée, qui procédait peut-être de Diderot, peut-être de Beaumarchais, Balzac, en plus d’une partie de son œuvre énorme, montre des curiosités qui ne semblent pas toujours purement littéraires. Il s’intéresse aux recherches excessives ; il croit aux talismans, crée en Louis Lambert une manière de héros de la vie illuminative non autorisée, invente ou emprunte l’histoire magique et fort désagréable de La Peau de Chagrin.

Ici vient d’elle-même une question des plus délicates. Doit-on voir dans le goût des choses occultes, dans la croyance à des phénomènes prodigieux, mais réservés, à l’existence d’êtres hors nature et à leurs manifestations, un symptôme de débilité mentale, ou de dérangement d’esprit ? La sagesse voudrait sans doute que l’on traitât ce problème pat voie statistique. Combien de fous authentiques se sont révélés sur un grand nombre de personnes qui s’occupent sérieusement du monde invisible ? Svedenborg a mené jusqu’à la fin d’une longue existence une vie toute normale : membre d’Académies, savant, ingénieur réputé, haut fonctionnaire, homme du monde, ses visions étaient aussi distinctes de son comportement social que nos songes le sont du nôtre. Mais au contraire, Nerval semble, vers le milieu de sa carrière, avoir perdu par moments le contrôle de son activité intérieure. Il se reprenait, du reste, et avait conscience d’avoir déliré. En ces matières, je crois qu’il faut se garder d’appliquer sans précautions le fallacieux principe de causalité. Certaines idées peuvent-elles produire des troubles fonctionnels permanents, ou bien certains états pathologiques peuvent-ils développer certaines idées (non confuses, mais assez organisées) ? Il est impossible de traiter ces problèmes avec quelque rigueur ; nom ne savons même pas les énoncer.

Le cas Nerval se complique, d’ailleurs, de « littérature ». Gérard est un écrivain. Il est donc sensibilisé à tout ce qui, perception ou pensée qui lui viennent, peut prendre valeur de production par les moyens du langage. L’Homo Scriptor, l’Homme de la plume ne peut qu’il ne songe à l’effet sur un lecteur de ce qu’il impose au papier. Il spécule inconsciemment ou non sur le pouvoir des mots. Mais la certitude de l’existence de ce calcul éveille inévitablement dans l’esprit critique une présomption de sincérité mitigée : on soupçonne chez le mystique, le mystagogue, l’initié ou le meneur d’hommes ou d’âmes qui écrivent, un souci, avoué ou infus, d’abuser de leur force expressive ; on sait bien que l’intention ou la vocation d’agir sur les autres nous rend autres…

Je ne dis pas que Nerval nous ait voulu transmettre de son monde idéal un peu plus qu’il n’avait reçu ; mais je ne puis pas oublier que la littérature corrompt tout ce à quoi elle s’intéresse, étant par essence un développement monstrueux des vertus du langage, et qu’il n’est point de sincérité, de bonne foi ou de bonne volonté qu’elle manifeste qui ne puissent faire penser qu’elles ne soient que les plus délibérés et artificieux des artifices. Les très belles pages « inspirées » qui se lisent dans Aurélia ou dans Les Filles du Feu ne semblent pas impossibles à écrire par la grâce du seul talent. Dans tous les temps, la Littérature sut à merveille se jouer de la notion commune de démence. Nombre d’écrivains, de nos jours, se consacrent à cultiver un délire systématique limité : ils lui donnent valeur de connaissance seconde, et acquièrent sans trop de mal la qualité ou la dignité de « voyants ». L’état chantant, chez les poètes, est à présent moins recherché que « l’état hagard ». Cette mode est des plus intéressantes : elle démontre la possibilité d’obtenir la paranoïa de synthèse, et de la cristalliser en quasi-poèmes étincelants et assez difficiles à distinguer les uns des autres. Il en est qui ont pris le Livre d’Enoch ou l’Apocalypse pour modèles, choix que l’époque en rage explique au delà du nécessaire.

Ces conditions actuelles de la sensibilité littéraire valent à Nerval une gloire tardive, mais qui semble de la qualité la plus durable. Pendant trop longtemps, seules sa triste fin et la légende qui s’associait à elle soutenaient son nom tout juste au-dessus de l’oubli. Mais depuis quelque trente ou quarante ans, on s’est mis à le lire, on le réédite, on sait par cœur ses meilleurs vers : on l’aime.

L’œuvre est mince. Et il faut avouer que ce peu se réduit lui-même à une douzaine de strophes. Le reste est sans la moindre force, cède sous le regard et se dissout en facilités de paroles pour romances, ou n’inspire que pitié pour un matériel et une rhétorique romantiques que tout le génie de Hugo suffit à peine à supporter encore, et dont Baudelaire a eu l’esprit de se passer. Sous ce titre La Tête armée, qui ne demeure chez Nerval qu’une excitante annonce, Hugo, sans doute, eût fait quelque chose d’extraordinaire. J’extrais cependant de cette pièce ces vers étranges, qu’une certaine incohérence fait involontairement relire :

Alors on vit sortir du fond du Purgatoire,

Un jeune homme inondé des pleurs de la Victoire

Qui tendit sa main pure aux monarques des Cieux.

On peut goûter ce mythique mélange.

Mais ce qui demeure et demeurera de Nerval poète, se concentre dans le célèbre Desdichado, dans Artémis et dans les Vers dorés.

On n’oubliera plus cette charmante « Sainte Napolitaine aux mains pleines de feux » (qui sont des rayons en bois doré), ni cette symétrie très heureuse qui compose et oppose « les soupirs de la sainte et les cris de la fée » ; et l’on pourra rêver toujours à « ce pur esprit qui s’accroît sous l’écorce des pierres ».

Le charme très certain de ces quelques sonnets, dont je ne vois pas les analogues dans notre littérature, tient peut-être à l’impression qu’ils excitent d’une personnalité à la fois faible et violente, savante et naïve, rebelle et masquée, dont le désespoir non défini, mais qu’on sent profond et vrai, mêle dans ses jaculations tout ce que les souvenirs imaginaires d’existences abolies lui offrent de symboles pour son expression. Il dispose du trésor désordonné que font luire dans les ténèbres érudites, l’antiquité en tant qu’elle est ésotérisme, le christianisme, en tant qu’il est allégorie, le Moyen Age, en tant qu’il est magie et féerie, le panthéisme pour autant qu’il est poésie. Ce savoir composite, dont tous les éléments sont un à un douteux et suspects, constitue toutefois une riche et enivrante substance de lyrisme. La Sainte, la Fée, le Chevalier à la Mort, la Sirène et la Sibylle, le Christ et le dieu Kneph, tous ces noms assemblés en quelques vers, et le poète s’identifiant d’un mot à chacun d’eux, cela communique une sensation confuse, mystérieuse et poignante de métempsycose, d’évocation syncrétique de morts ou d’êtres légendaires qui viennent vivre vaguement sur les confins de la fausse mémoire et de la création poétique. On pense à une phase de dissociation des notions acquises, dans laquelle toutes se décomposent, se combinent ou se substituent à toutes, selon les lois très souples d’un état de rêve au gré duquel la Philosophie se change en Fable aussi aisément que la Fable se fait Philosophie, cependant que, si les Muses s’en mêlent, le Rythme, le Nombre, les Rimes, se disposent à soutenir, comme une onde porteuse, dans les formes de la prosodie, qui sont l’accord exact de la Voix qui est un acte, et de l’Ouïe qui est sensation, les modulations de l’âme et accueillent dans leur trame les surprises des jeux de l’esprit et du hasard.

Mais une détresse affreuse est le fond commun de tous ces poèmes dont la fantasmagorie et la mystique naturaliste révèlent bien plus qu’elles ne la voilent la misérable condition d’une sensibilité livrée aux rigueurs du dénuement et aux terribles instances de la mélancolie anxieuse. Cette pénible impression que nous laisse notre lecture est aggravée encore par ce que nous savons de la fin sinistre de Nerval.

Quand je lisais enfant la Bohème galante, j’ignorais le destin de l’auteur de ce livre charmant. Un autre grand artiste, au cerveau visité de visions et d’ombres funestes, Méryon, a fait des abords de la Morgue une eau-forte puissamment gravée où s’acheva la scène du 26 janvier 1855. « Mort par suspension » dit le procès-verbal de la Morgue. Il faisait un froid terrible : dix-huit degrés au-dessous de zéro. Le cadavre n’avait pas de manteau. Il était en habit. On trouva qu’il portait deux gilets de flanelle sous deux chemises de calicot. Ces détails sont cruels. On songe à Edgar Poe, quand par un froid de même dureté, il suivit le convoi funèbre de sa femme, enveloppé du châle dans lequel elle était morte. Il n’avait pas autre chose à se mettre.