Œuvres (Pléiade), tome I
Réflexions simples sur le corps
C’est là un immense changement des idées et des valeurs. Le savoir est désormais dominé par le pouvoir d’action.
Je m’excuse, Messieurs, d’un si long abus de votre courtoise audience. Je constate que le patient chez vous ne le cède pas à l’opérateur. Je crois bien que j’ai dépassé toutes les bornes ; et, comme j’ai excédé la durée permise, j’ai aussi passé la limite qu’un homme de lettres parlant à des hommes de science ne doit jamais franchir. Nous croyons que nous savons quelque chose, nous qui ne pouvons nous mouvoir que dans l’univers de la parole. Tout le monde n’est pas comme votre dévoué Secrétaire général, qui a un bistouri, une plume et un crayon, et la manière la plus élégante de se servir de ces trois outils très aigus. Vous avez vu quelle greffe de qualités diverses il a pratiquée tout à l’heure sur le Président d’honneur…
J’aurais dû me borner à vous dire que je vois dans la chirurgie moderne un des aspects les plus nobles et les plus passionnants de cette extraordinaire aventure de la race humaine qui s’accélère et semble s’exaspérer depuis quelques dizaines d’années. Si, d’une part, nous devons constater dans les êtres et dans les événements, les symptômes les plus graves ; je ne sais quels délires, quelles manifestations tétaniques, et quelles alternatives rapides d’excitation et de dépression, si l’on se sent trop souvent le témoin des derniers moments d’une civilisation qui semble vouloir finir dans le plus grand luxe des moyens de détruire et de se détruire, il est bon de se tourner vers les hommes qui ne retiennent des découvertes, des méthodes et des progrès techniques que ce qu’ils peuvent appliquer au soulagement et au salut de leurs semblables.
RÉFLEXIONS SIMPLES SUR LE CORPS
LE SANG ET NOUS.
I° Comment on supprime l’être vivant en lui donnant pour rien, et dans la meilleure qualité ce que son organisme et ses actes dans son milieu lui fournissent.
2° Je considère le vivant : ce que je vois et qui occupe d’abord ma vue, c’est cette masse d’un seul tenant, qui se meut, se ploie, court, bondit, vole ou nage ; qui hurle, parle, chante, et qui multiplie ses actes et ses apparences, ses ravages, ses travaux et soi-même dans un milieu qui l’admet et dont on ne peut le distraire.
Cette chose, son activité discontinue, sa spontanéité brusquement née d’un état immobile et qui y retourne toujours, sont curieusement machinées : on remarque que les appareils visibles de propulsion, jambes, pattes, ailes, forment une partie assez considérable de la masse totale de l’être, et l’on découvre plus tard que le reste de son volume est occupé par des organes du travail intime dont on a vu quelques effets extérieurs. On conçoit que toute la durée de cet être est l’effet de ce travail, et que toute sa production visible ou non se dépense à alimenter un insatiable consommateur de matière qui est cet être même.
3° Mais je sais aussi que ce qui est ainsi continuellement recherché ou élaboré par le système de moyens qui est presque tout l’animal, pourrait lui être fourni par d’autres moyens que les siens propres. Si son sang recevait toutes préparées les substances dont l’élaboration demande tant d’industries coordonnées et un tel appareil directeur, on conçoit que ce matériel et son fonctionnement rendus inutiles étant retranchés, la vie même soit maintenue, et même plus exactement et sûrement maintenue qu’elle ne l’est par les mécanismes naturels. Ce mode de conservation artificiel ferait l’économie d’abord de tous les organes de relation : les sens, les moteurs, les instincts, la « psyché » ; et puis, tout ce qu’exige de broyeurs, malaxeurs, transporteurs, filtres, tubes, brûleurs et radiateurs, le travail à la chaîne qui s’amorce, dès que les signaux des sens ont commandé sa mise en train.
4° Tout l’organisme n’a d’emploi qu’à la reconstitution de son sang, — tout, fors, peut-être, l’entretien et le service du matériel de la reproduction, fonction toute spéciale, et comme latérale, souvent abolie sans dommage vital.
Mais ce sang lui-même n’a d’autre emploi que de reverser à l’appareil qui le régénère ce qui est nécessaire à cet appareil pour qu’il fonctionne. Le corps fait du sang qui fait au corps qui fait du sang… D’ailleurs, tous les actes de ce corps sont cycliques relativement à lui, puisqu’ils se décomposent tous en allers et retours, contractions et détentes, cependant que le sang lui-même accomplit ses parcours cycliques et fait continuellement le tour de son monde de chair, en quoi consiste la vie.
5° Il y a quelque chose d’absurde dans cette organisation de conservation réciproque monotone. Cela choque l’esprit, lequel abhorre la répétition, et cesse même de comprendre et de prêter attention aussitôt qu’il a saisi ce qu’il nomme une « loi » ; une loi est pour lui l’extermination des « retours éternels »…
6° On observe cependant deux échappées au cycle d’existence du corps : d’une part, quoi qu’on fasse, le corps s’use ; d’autre part, le corps se reproduit.
7° Je reviens sur un point. Le sang supposé donc régénéré directement, et l’être conservé comme on le fait aujourd’hui de fragments de tissus, dans un liquide et une température appropriés, l’animal se réduirait à rien, ou peut-être à une « cellule » unique, douée de je ne sais quelle vie élémentaire. Ce que nous appelons sensibilité et action nécessairement abolies, l’esprit doit disparaître avec ce qui lui donne occasion et obligation de paraître, car il n’a d’emploi indispensable à la vie que pour parer à la variété, à l’incertitude et à l’inattendu des circonstances. Il compose des actions qui répondent à l’informe et au multiforme. Mais dans tous les cas où des opérations inconscientes ou des réponses réflexes (c’est-à-dire uniformes) suffisent, l’esprit n’a rien à faire. Il peut tout au plus troubler ou compromettre le fonctionnement correct de l’organisme. Il ne s’en fait pas faute, et en tire de célèbres sujets d’orgueil.
8° Ainsi, toute la valeur de prodige que nous attribuons à ces produits de la vie que sont la mémoire, la pensée, le sentiment, l’invention, etc., doivent, par le raisonnement que je viens d’expliquer, se ravaler au rang d’accessoires de cette vie. Toutes nos passions de l’esprit, toutes nos actions de luxe, nos volontés de connaître ou de créer, nous offrent cependant des développements incalculables a priori d’un fonctionnement qui tendait seulement à compenser l’insuffisance ou l’ambiguïté des perceptions immédiates et à lever l’indétermination qui en résulte.
La grande variété des espèces, l’étonnante diversité des figures et des moyens qu’elle manifeste, les ressources de chacune, la quantité des solutions du problème de vivre, donnent à songer que la sensibilité et la conscience pensante auraient pu être remplacées par des propriétés tout autres rendant les mêmes services.
Ce que telle espèce obtient par tâtonnements successifs et comme par voie statistique, telle autre l’obtient par l’intervention d’un sens que ne possède pas la précédente ; ou bien… par quelque élaboration intérieure du type « raisonnement ».
9° J’observe que nos sens nous procurent seulement un minimum d’indications qui transposent pour notre sensibilité une part infiniment petite de la variété et des variations probables d’un « monde » qui n’est ni concevable ni imaginable pour nous.
10° Ce que j’ai dit plus haut se résume en ceci : si on dépouille ce que nous appelons notre vie de tout ce que nous avons considéré pouvoir être suppléé, — organes, formes, fondions étant remplacés par artifice et relégués ainsi au rang d’accessoires rendus inutiles (ce qui fait songer à ces atrophies qui se sont produites au cours de l’évolution) — cette vie se réduit à rien ou presque rien ; et comme conséquence, sensations, sentiments, pensée, ne lui sont pas essentiels. Ils ne sont que… per accidens.
Or, ceci n’est pas sans exemple : cette vie réduite à la vie est celle de l’embryon, si peu de chose au début de sa carrière, et ce peu de chose issu de ce presque rien : un germe.
11° Enfin, une dernière réflexion, qui s’énonce en problème : en quoi l’activité propre de l’esprit est-elle absolument indispensable à la conservation de la vie, dans les circonstances qui laissent à l’être la possibilité d’agir ? Je crois qu’il serait intéressant de préciser ceci. On serait conduit, sans doute, à définir l’esprit comme un « pouvoir de transformation » de ses représentations, qui, appliqué à une situation non résoluble par automatismes ou réflexes simples, et qui excite l’exercice de ce pouvoir, s’essaie à lui faire correspondre l’idée et les impulsions d’action au moyen de laquelle le système vivant sera finalement replacé dans un état de disponibilité de ses ressources, — état qu’on pourrait appeler « liberté ». Quelles que soient les combinaisons, les créations, les modifications intérieures intervenues, — tout ce processus aboutira toujours à restituer le système dans un état d’égale possibilité.
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PROBLÈME DES TROIS CORPS.
Le nom Corps répond dans l’usage à plusieurs besoins d’expression très différents. On pourrait dire qu’à chacun de nous correspondent dans sa pensée Trois Corps, — au moins.
Ce que je vais expliquer.
Le premier est l’objet privilégié que nous nous trouvons à chaque instant, quoique la connaissance que nous en ayons puisse être très variable et sujette à illusions, — comme tout ce qui est inséparable de l’instant. Chacun appelle cet objet Mon-Corps ; mais nous ne lui donnons aucun nom en nous-mêmes : c’est-à-dire en lui. Nous en parlons à des tiers comme d’une chose qui nous appartient ; mais, pour nous, il n’est pas tout à fait une chose ; et il nous appartient un peu moins que nous ne lui appartenons…
Il est à chacun, par essence, l’objet le plus important du monde, qui s’oppose à celui-ci, duquel il se sait dépendre étroitement. Nous pouvons dire, avec une égale évidence, mais en changeant simplement le réglage de notre vision intellectuelle, que sur lui repose le monde, et que ce monde se réfère à lui ; ou bien qu’il n’est lui-même qu’une sorte d’événement infiniment négligeable et instable de ce monde.
Mais ni le mot « objet » dont je viens de me servir, ni le mot « événement » ne sont ici les mots qui conviendraient. Il n’y a pas de nom pour désigner le sentiment que nous avons d’une substance de notre présence, de nos actions et affections, non seulement actuelles, mais à l’état imminent, ou différé, ou purement possible, — quelque chose de plus reculé, et pourtant de moins intime que nos arrière-pensées : nous nous trouvons une capacité de modifications presque aussi variées que les circonstances environnantes. Cela obéit ou désobéit, accomplit ou entrave nos desseins ; il nous en vient des forces et des défaillances surprenantes, associées à cette masse plus ou moins sensible, dans l’ensemble ou par parties, qui tantôt se charge brusquement d’énergies impulsives qui le font « agir » en vertu de l’on ne sait quel mystère intérieur ; tantôt semble devenir en elle-même le poids le plus accablant et le plus immuable…
Cette chose même est informe : nous n’en connaissons par la vue que quelques parties mobiles qui peuvent se porter dans la région voyante de l’espace de ce Mon-Corps, espace étrange, asymétrique, et dans lequel les distances sont des relations exceptionnelles. Je n’ai aucune idée des relations spatiales entre « Mon Front » et « Mon Pied », entre « Mon Genou » et « Mon Dos »… Il en résulte d’étranges découvertes. Ma main droite ignore généralement ma main gauche. Prendre l’une dans l’autre, c’est prendre un objet non-moi. Ces étrangetés doivent jouer un rôle sous le sommeil et, si le rêve existe, lui ordonner et offrir des combinaisons infinies.
Cette chose si mienne, et pourtant si mystérieusement, et parfois, et finalement toujours, notre plus redoutable antagoniste, est la plus instante, la plus constante et la plus variable qui soit : car, toute constance et toute variation lui appartiennent. Rien ne bouge devant nous que par une sorte de modification correspondante qu’elle esquisse et qui suit ou imite ce mouvement aperçu ; et rien ne s’immobilise qu’elle ne se fixe en quelque partie.
Elle n’a point de passé. Ce mot n’a point de sens pour elle, qui est le présent même, tout événements et imminences. Parfois certaines de ses parties ou régions se manifestent, s’illuminent, prennent une importance devant laquelle tout n’est plus rien et qui imposent à l’instant leur douceur ou leur rigueur incomparable.
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Notre Second Corps est celui que nous voient les autres, et qui nous est plus ou moins offert par le miroir et les portraits. Il est celui qui a une forme et que saisissent les arts ; celui sur lequel les étoffes, les parures, les armures s’ajustent. Il est celui que voit l’Amour ou qu’il veut voir, anxieux d’y toucher. Il ignore la douleur dont il ne fait qu’une grimace.
C’est ce Corps même qui fut si cher à Narcisse, mais qui désespère bien des gens, et qui les attriste et assombrit presque tous, le temps venu, quand il nous faut bien consentir que ce vieil être dans la glace à des rapports terriblement étroits, quoique incompréhensibles, avec ce qui le regarde et ne l’accepte pas. On ne se consent pas d’être cette ruine…
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Mais la connaissance de notre Second Corps ne va guère plus loin que la vue d’une surface. On peut vivre sans s’être jamais vu, sans connaître la couleur de sa peau ; c’est le sort des aveugles. Mais toute personne vit sans que la vie lui impose la nécessité de savoir ce que revêt cette peau assez unie de notre Second Corps. Il est remarquable que l’être vivant, pensant et agissant, n’a rien à faire avec son organisation intérieure. Il n’est pas qualifié pour la connaître. Rien ne lui fait soupçonner qu’il ait un foie, un cerveau, des reins et le reste : ces informations lui seraient d’ailleurs tout inutiles puisqu’il n’a, dans l’état naturel des choses, aucun moyen d’action sur ces organes. Toutes les facultés d’action sont tournées vers le « monde extérieur », tellement qu’on pourrait nommer « monde extérieur » ce sur quoi nos moyens d’agir ont prise : par exemple, tout ce que je vois peut se transformer par mon mouvement : j’agis sur mes environs, mais je ne sais par quelles machines.
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Il y a donc un Troisième Corps. Mais celui-ci n’a d’unité que dans notre pensée, puisqu’on ne le connaît que pour l’avoir divisé et mis en pièces. Le connaître, c’est l’avoir réduit en quartiers et en lambeaux. Il s’en est écoulé des liquides écarlates ou blêmes, ou hyalins, parfois très visqueux. On en retire des masses de diverses grosseurs, façonnées pour un emboîtement assez exact : ce sont des éponges, des vases, des tubes, des fils, des barres articulées… Tout ceci réduit en tranches très minces ou en gouttelettes, montre, sous le microscope, des figures de corpuscules qui ne ressemblent à rien. On essaie de déchiffrer ces cryptogrammes histologiques. On se demande comment cette fibre produisait de la force motrice ? Et quel rapport ces petits astérismes à fines radicules pouvaient-ils avoir avec la sensation et la pensée ? Mais que feraient un Descartes, un Newton, ignorants qu’ils seraient de notre électromagnétisme, de l’induction et de tout ce qui fut découvert après eux, si l’on soumettait à leur examen, sans explication, une dynamo, leur disant seulement ses effets ? Ils feraient ce que nous faisons d’un cerveau : ils démonteraient l’appareil, dérouleraient les bobinages, noteraient qu’ils trouvent ici du cuivre, là des charbons, là de l’acier, et finalement s’avoueraient vaincus, incapables de deviner le fonctionnement de cette machine, dont on leur a appris qu’elle accomplit les transformations que nous savons.
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Entre ces Trois Corps que je viens de nous donner, nombre de relations existent nécessairement, qu’il serait très intéressant, quoique assez laborieux, de tenter de mettre en lumière. J’aime mieux à présent en venir à quelque fantaisie.
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Je dis qu’il y a pour chacun de nous un Quatrième Corps, que je puis indifféremment appeler le Corps Réel, ou bien le Corps Imaginaire.
Celui-ci est considéré indivisible du milieu inconnu et inconnaissable que nous font soupçonner les physiciens quand ils tourmentent le monde sensible, et par le détour de relais de relais, font apparaître des phénomènes dont ils placent l’origine bien au delà ou en deçà de nos sens, de notre imagination, et finalement de notre intellection elle-même.
De ce milieu inconcevable, mon Quatrième Corps ne se distingue ni plus ni moins qu’un tourbillon ne se distingue du liquide en quoi il se forme. (J’ai bien le droit de disposer comme je veux de l’inconcevable.)
Il n’est aucun des Trois autres Corps, puisqu’il n’est pas le Mon-Corps, ni le Troisième, qui est celui des savants, puisqu’il est fait de ce qu’ils ignorent… Et j’ajoute que la connaissance par l’esprit est une production de ce que ce Quatrième Corps n’est pas. Tout ce qui est, pour nous, masque nécessairement et irrévocablement quelque chose qui soit…
Mais pourquoi introduire ici cette notion si parfaitement vaine ? c’est qu’une idée, même tout absurde, n’est jamais sans quelque valeur ; et qu’une expression, un signe vide, n’est jamais sans poindre l’esprit de quelque aiguillon. D’où me vint ce mot de Quatrième Corps ?
Comme je songeais à la notion de Corps en général, et à mes Trois Corps de tout à l’heure, les illustres problèmes que ces thèmes ont excités se sont vaguement prononcés dans la pénombre de ma pensée. J’avoue que j’ai coutume de les écarter du point le plus sensible et le plus instant de mon attention. Je ne me demande guère quelle est l’origine de la vie et celle des espèces ; si la mort est un simple changement de climat, de costume et d’habitudes, si l’esprit est ou n’est pas un sous-produit de l’organisme ; si nos actes peuvent parfois être ce qu’on appelle libres (sans que personne ait jamais pu dire ce qu’on entend au juste par là) ; etc.