Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 178 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Inspirations méditerranéennes

Le sport intellectuel consiste donc dans le développement et le contrôle de nos actes intérieurs. Comme le virtuose du piano ou du violon arrive à accroître artificiellement, par études sur soi-même, la conscience de ses impulsions et à les posséder distinctement de manière à acquérir une liberté d’ordre supérieur, ainsi faudrait-il, dans l’ordre de l’intellect, acquérir un art de penser, se faire une sorte de psychologie dirigée… C’est la grâce que je vous souhaite.

 

INSPIRATIONS MÉDITERRANÉENNES

 

Il faut, aujourd’hui, vous faire des confidences, il faut vous parler de moi-même ! Ne craignez pas que je m’aventure à vous dire de ces secrets que tout le monde sait par soi : ce que je vous dirai ne concernera que les rapports de ma vie ou de ma sensibilité dans sa période de formation avec cette mer Méditerranée qui n’a cessé, depuis mon enfance, de m’être présente soit aux yeux, soit à l’esprit. Ce ne seront que quelques impressions particulières, et quelques idées — peut-être générales.

*

Je commence par mon commencement.

Je suis né dans un port de moyenne importance, établi au fond d’un golfe, au pied d’une colline, dont la masse de roc se détache de la ligne générale du rivage. Ce roc serait une île si deux bancs de sable — d’un sable incessamment charrié et accru par les courants marins qui, depuis l’embouchure du Rhône, refoulent vers l’ouest la roche pulvérisée des Alpes — ne le reliaient ou ne l’enchaînaient à la côte du Languedoc. La colline s’élève donc entre la mer et un étang très vaste, dans lequel commence — ou s’achève — le canal du Midi. Le port qu’elle domine est formé de bassins et des canaux qui font communiquer cet étang avec la mer.

Tel est mon site originel, sur lequel je ferai cette réflexion naïve que je suis né dans un de ces lieux où j’aurais aimé de naître. Je me félicite d’être né en un point tel que mes premières impressions aient été celles que l’on reçoit face à la mer et au milieu de l’activité des hommes. Il n’est pas de spectacle pour moi qui vaille ce que l’on voit d’une terrasse ou d’un balcon bien placé au-dessus d’un port. Je passerais mes jours à regarder ce que Joseph Vernet, peintre de belles marines, appelait les différents travaux d’un port de mer. L’œil, dans ce poste privilégié, possède le large dont il s’enivre et la simplicité générale de la mer, tandis que la vie et l’industrie humaines, qui trafiquent, construisent, manœuvrent tout auprès, lui apparaissent d’autre part. L’œil peut se reporter, à chaque instant, à la présence d’une nature éternellement primitive, intacte, inaltérable par l’homme, constamment et visiblement soumise aux forces universelles, et il en reçoit une vision identique à celle que les premiers êtres ont reçue. Mais ce regard, se rapprochant de la terre, y découvre aussitôt, d’abord, l’œuvre irrégulière du temps, qui façonne indéfiniment le rivage, et puis l’œuvre réciproque des hommes, dont les constructions accumulées, les formes géométriques qu’ils emploient, la ligne droite, les plans ou les arcs s’opposent au désordre et aux accidents des formes naturelles, comme les flèches, les tours et les phares qu’ils élèvent opposent aux figures de chute et d’écroulement de la nature géologique la volonté contraire d’édification, le travail volontaire, et comme rebelle, de notre race.

L’œil ainsi embrasse à la fois l’humain et l’inhumain. C’est là ce qu’a ressenti et magnifiquement exprimé le grand Claude Lorrain, qui, dans le style le plus noble, exalte l’ordre et la splendeur idéale des grands ports de la Méditerranée : Gênes, Marseille ou Naples transfigurées, l’architecture du décor, les profils de la terre, la perspective des eaux, se composant, comme la scène d’un théâtre où ne viendrait agir, chanter, mourir parfois, qu’un seul personnage : LA LUMIÈRE !

*

Sur la colline dont je parlais, à mi-hauteur, se trouvait mon collège. J’y ai appris : rosa, la rose, sans trop d’ennui, et je l’ai quitté à regret, à la fin de ma quatrième. Le très petit nombre des élèves nous donnait de grandes satisfactions d’orgueil. Nous étions quatre dans ma classe, et, par le simple jeu des probabilités, j’étais premier une fois sur quatre, sans le moindre effort. Les philosophes, plus heureux encore, n’étaient que deux. L’un, nécessairement, avait le premier prix d’excellence, et l’autre le second. Comment s’y serait-on pris pour qu’il en fût autrement ? Mais l’équilibre exigeait que le second prix d’excellence obtînt le premier prix de dissertation, et l’autre (évidemment) le deuxième. Et ainsi de suite… Ils redescendaient l’un et l’autre chargés de couronnes et de livres dorés, au son de la musique militaire, de l’estrade de distribution des prix…

Corneille prétend qu’il n’y a point de gloire sans péril :

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !

Mais Corneille se trompe, et c’est là une erreur naïve. La gloire ne dépend pas de l’effort, lequel est généralement invisible : elle ne dépend que de la mise en scène.

*

Ce collège avait des charmes sans pareils. Les cours dominaient la ville et la mer. C’étaient trois terrasses d’élévation croissante ; les petits, les moyens, les grands jouissaient d’horizons de plus en plus vastes, ce qui n’est pas si vrai dans la vie ! Les spectacles ne manquaient donc pas à nos récréations, car il se passe tous les jours quelque chose sur les frontières de la vie terrestre et de la mer.

Un certain jour, du haut de ces cours bien placées, nous vîmes s’élever dans le ciel une fumée prodigieuse, bien plus épaisse et étendue que les fumées accoutumées des paquebots et des cargos qui fréquentaient le port. A peine la cloche sonnée qui nous ouvrait à midi les portes des études, les externes, en masse hurlante, coururent vers le môle, d’où la foule, depuis quelques heures, regardait brûler un assez grand navire, déjà retiré des bassins et abandonné à son sort contre une jetée assez écartée. Les flammes, tout à coup, s’élevèrent jusqu’aux hunes, et les mâts, sapés à la base par le feu qui agissait furieusement dans les cales, s’effondrèrent aussitôt, avec tout leur gréement, comme fauchés, dérobés, abolis, tandis qu’un immense bouquet d’étincelles jaillissait et qu’un fracas sinistre et sourd venait sur le vent jusqu’à nous. Vous pensez bien que plus d’un élève manqua la classe de l’après-midi. Vers le soir, ce beau trois-mâts était réduit à une coque sombre et d’apparence intacte, mais pleine, comme un creuset, d’une masse incandescente, dont l’ardent éclat s’accusait avec le progrès de la nuit. On finit par remorquer au large cette épave d’enfer et l’on parvint à la couler.

D’autres fois, nous guettions de notre collège l’arrivée des escadres qui venaient chaque année mouiller à un mille de la côte. C’étaient d’étranges navires que les cuirassés de ce temps-là, les Richelieu, les Colbert, les Trident, avec leur éperon en soc de charrue, leur crinoline de tôle à l’arrière et, sous le pavillon, le balcon de l’amiral, qui nous faisait tant envie. Ils étaient laids et imposants, ils portaient encore une mâture considérable, et leurs bastingages étaient, à la mode du vieux temps, bordés de tous les sacs de l’équipage. L’escadre envoyait à terre des embarcations merveilleusement tenues, parées et armées. Les canots-majors volaient sur l’eau ; six ou huit paires d’avirons, rigoureusement synchrones, leur donnaient des ailes brillantes qui jetaient au soleil, toutes les cinq secondes, un éclair et un essaim de gouttes lumineuses. Ils traînaient à l’arrière, dans l’écume, les couleurs de leur drapeau et les pans du tapis bleu à bordure écarlate, sur lequel des officiers noirs et dorés étaient assis.

Ces splendeurs engendraient bien des vocations maritimes ; mais, entre la coupe et les lèvres, entre l’état de collégien et la glorieuse fonction de l’aspirant de marine s’élevaient des obstacles très sérieux : les figures incorruptibles de la géométrie, les pièges et les énigmes systématiques de l’algèbre, les tristes logarithmes, les sinus et leurs cosinus fraternels décourageaient plus d’un, qui voyait avec désespoir, entre la mer et soi, entre la marine rêvée et la marine vécue, s’abaisser (comme un rideau de fer infranchissable) l’inexorable plan d’un tableau noir. Il fallait bien, alors, se contenter de tristes regards sur le large, ne jouir que des yeux et de l’imagination, et dériver cette passion marine malheureuse vers les lettres ou vers la peinture, car il semble d’abord que le désir suffise à ouvrir ces carrières qui séduisent par leur facilité apparente. Ce ne sont que les prédestinés qui en soupçonnent de bonne heure et en exigent d’eux-mêmes toutes les difficultés indéterminées. Il n’est pas de programme ni de concours.

Ces rêveurs se satisfaisaient, poètes ou peintres naissants, des impressions que prodigue la mer si riche en événements, la mer, génératrice de formes et de projets extraordinaires, mère d’Aphrodite et donnant l’âme à tant d’aventures. On pouvait dire, au temps de ma jeunesse, que l’Histoire vivait encore sur ses eaux. Nos barques de pêcheurs, dont la plupart portent toujours à la proue des emblèmes que portaient les barques phéniciennes, ne sont pas différentes de celles qu’utilisaient les navigateurs de l’Antiquité et du Moyen Age. Parfois, au crépuscule, je regardais rentrer ces fortes barques de pêche, lourdes des cadavres des thons, et une étrange impression m’obsédait l’esprit. Le ciel absolument pur, mais pénétré d’un feu rose à sa base, et dont l’azur verdissait vers le zénith ; la mer, très sombre déjà, avec des brisants et des éclats d’une blancheur extraordinaire ; et vers Pest, un peu au-dessus de l’horizon, un mirage de tours et de murs, qui était le fantôme d’Aiguesmortes. On ne voyait d’abord de la flottille que les triangles très aigus de leurs voiles latines. Quand elles approchaient, on distinguait l’entassement des thons énormes qu’elles rapportaient. Ces puissants animaux, dont beaucoup ont la taille d’un homme, luisants et ensanglantés, me faisaient songer à des hommes d’armes dont on eût ramené les cadavres au rivage. C’était là un tableau d’une grandeur assez épique, que je baptisais volontiers : « Retour de la croisade ».

Mais ce spectacle noble en engendrait un autre, d’une affreuse beauté, que vous me pardonnerez de vous décrire.

Un matin, lendemain d’une pêche très fructueuse, où des centaines de grands thons avaient été pris, j’allai à la mer pour me baigner. Je m’avançai d’abord, pour jouir de la lumière admirable, sur une petite jetée. Tout à coup, abaissant le regard, j’aperçus à quelques pas de moi, sous Peau merveilleusement plane et transparente, un horrible et splendide chaos qui me fit frémir. Des choses d’une rougeur écœurante, des masses d’un rose délicat ou d’une pourpre profonde et sinistre, gisaient là… Je reconnus avec horreur l’affreux amas des viscères et des entrailles de tout le troupeau de Neptune que les pêcheurs avaient rejeté à la mer. Je ne pouvais ni fuir ni supporter ce que je voyais, car le dégoût que ce charnier me causait le disputait en moi à la sensation de beauté réelle et singulière de ce désordre de couleurs organiques, de ces ignobles trophées de glandes, d’où s’échappaient encore des fumées sanguinolentes, et de poches pâles et tremblantes retenues par je ne sais quels fils sous le glacis de l’eau si claire, cependant que l’onde infiniment lente berçait dans l’épaisseur limpide un frémissement d’or imperceptible sur toute cette boucherie.

L’œil aimait ce que l’âme abhorrait. Divisé entre la répugnance et l’intérêt, entre la fuite et l’analyse, je m’efforçai de songer à ce qu’un artiste d’Extrême-Orient, un homme ayant les talents et la curiosité d’un Hokusaï, par exemple, eût pu tirer de ce spectacle.

Quelle estampe, quels motifs de corail, il eût pu concevoir ! Puis ma pensée se reporta vers ce qu’il il a de brutal et de sanglant dans la poésie des anciens. Les Grecs ne répugnaient pas à évoquer les scènes les plus atroces… Les héros travaillaient comme des bouchers. La mythologie, la poésie épique, la tragédie sont pleines de sang. Mais l’art est comparable à cette limpide et cristalline épaisseur à travers laquelle je voyais ces choses atroces : il nous fait des regards qui peuvent tout considérer.

*

Je n’en finirais plus de mes impressions marines de jeunesse !… Je ne puis m’attarder à vous communiquer tout ce qui m’amusait, m’attachait, me fascinait sur les quais du port ; à vous décrire, par exemple, quelques-uns de ces bateaux comme il n’en existe plus guère, ces types séculaires que la vapeur et le pétrole ont exterminés, les étranges chébecs, par exemple, aux formes d’une élégance orientale, qui avaient la proue grêle et bizarrement dessinée, qui portaient de très longues antennes, d’un jet vif comme un trait de plume, et qui devaient être identiques aux navires des Sarrasins et des Barbaresques, au temps que ces visiteurs redoutables venaient piller et enlever des dames et des demoiselles sur nos côtes. Mes chébecs se bornaient au transport d’excellents produits. Ils avaient des coques peintes de jaune et de vert intense (triomphe du ton pur), et sur leurs ponts les citrons du Portugal ou les oranges de Valence s’entassaient en pyramides fortement colorées. Autour d’eux, sur le plan de l’eau calme et verte, flottaient quantité de ces fruits jaunes ou rouges, tombés du bord ou rejetés.

Et je n’essayerai pas de célébrer ici l’enivrement complexe de ces senteurs incohérentes qui font de l’atmosphère des quais une encyclopédie ou une symphonie olfactive : le charbon, le goudron, les alcools, la soupe de poisson, la paille et le coprah, qui fermentent, se disputent la puissance et l’empire de nos associations d’idées…

Mais je procède, dans ces confidences relatives, du concret vers l’abstrait, des impressions aux pensées, — et je dois, à présent, vous évoquer des sensations plus simples, plus profondes et plus complètes, ces sensations de l’ensemble de l’être, qui sont aux couleurs et aux odeurs ce que les formes et la composition d’un discours sont à ses ornements, à ses images et à ses épithètes.

Quelles sont ces sensations générales ?

Je m’accuse devant vous d’avoir connu une véritable folle de lumière, combinée avec la folie de l’eau.

Mon jeu, mon seul jeu, était le jeu le plus pur : la nage. J’en ai fait une manière de poème, un poème que j’appelle involontaire, car il n’a pas été jusqu’à se former et à s’achever en vers. Mon intention, quand je l’ai fait, n’était pas de chanter l’état de nage, mais de le décrire — ce qui est fort différent, — et il n’a effleuré la forme poétique que parce que le sujet par lui-même, la nage toute seule, se soutient et se meut en pleine poésie.

 

NAGE

« Il me semble que je me retrouve et me reconnaisse quand je reviens à cette eau universelle. Je ne connais rien aux moissons, aux vendanges.

« Rien pour moi dans les Géorgiques.

« Mais se jeter dans la masse et le mouvement, agir jusqu’aux extrêmes, et de la nuque aux orteils ; se retourner dans cette pure et profonde substance ; boire et souffler la divine amertume, c’est pour mon être le jeu comparable à l’amour, l’action où tout mon corps se fait tout signes et tout forces, comme une main s’ouvre et se ferme, parle et agit. Ici, tout le corps se donne, se reprend, se conçoit, se dépense et veut épuiser ses possibles. Il la brasse, il la veut saisir, étreindre, il devient fou de vie et de sa libre mobilité, il l’aime, il la possède, il engendre avec elle mille étranges idées. Par elle, je suis l’homme que je veux être. Mon corps devient l’instrument direct : de l’esprit, et cependant l’auteur de toutes ses idées.

« Tout s’éclaire pour moi. Je comprends à l’extrême ce que l’amour pourrait être. Excès du réel ! Les caresses sont connaissance. Les actes de l’amant seraient les modèles des œuvres.

« Donc, nage ! donne de la tête dans cette onde qui roule vers toi, avec toi se rompt et te roule !

« Pendant quelques instants, j’ai cru que je ne pourrais jamais ressortir de la mer. Elle me rejetait, reprenait dans son repli irrésistible. Le retrait de la vague énorme qui m’avait vomi sur le sable roulait le sable avec moi. J’avais beau plonger mes bras dans ce sable, il descendait avec tout mon corps.

« Comme je luttais encore un peu, une vague beaucoup plus forte vint, qui me jeta comme une épave au bord de la région critique.

« Je marche enfin sur l’immense plage, frissonnant et buvant le vent. C’est un coup de S. W. qui prend les vagues par le travers, les frise, les froisse, les couvre d’écailles, les charge d’un réseau d’ondes secondaires qu’elles transportent de l’horizon jusqu’à la barre de rupture et d’écume.

« Homme heureux aux pieds nus, je marche ivre de marche sur le miroir sans cesse repoli par le flot infiniment mince. »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

*

C’est à présent que j’élèverai un peu le ton de ces confidences.

Le port, les navires, les poissons et les parfums, la nage, ce n’était qu’une manière de prélude. Il me faut essayer, maintenant, de vous montrer une action plus profonde de la mer natale sur mon esprit. La précision est très difficile en ces matières. Je n’aime guère le mot influence, qui ne désigne qu’une ignorance ou une hypothèse, et qui joue un rôle si grand et si commode dans la critique. Mais je vous dirai ce qui m’apparaît.

Certainement, rien ne m’a plus formé, plus imprégné, mieux instruit — ou construit — que ces heures dérobées à l’étude, distraites en apparence, mais vouées dans le fond au culte inconscient de trois ou quatre déités incontestables : la Mer, le Ciel, le Soleil. Je retrouvais, sans le savoir, je ne sais quels étonnements et quelles exaltations de primitif. Je ne vois pas quel livre peut valoir, quel auteur peut édifier en nous ces états de stupeur féconde, de contemplation et de communion que j’ai connus dans mes premières années. Mieux que toute lecture, mieux que les poètes, mieux que les philosophes, certains regards, sans pensée définie ni définissable, certains arrêts sur les purs éléments du jour, sur les objets les plus vastes, les plus simples, le plus puissamment simples et sensibles de notre sphère d’existence, l’habitude qu’ils nous imposent de rapporter inconsciemment tout événement, tout être, toute expression, tout détail, — aux plus grandes choses visibles et aux plus stables, — nous façonnent, nous accoutument, nous induisent à ressentir sans effort et sans réflexion la véritable proportion de notre nature, à trouver en nous, sans difficulté, le passage à notre degré le plus élevé, qui est aussi le plus « humain ». Nous possédons, en quelque sorte, une mesure de toutes choses et de nous-mêmes. La parole de Protagoras, que l’homme est la mesure des choses, est une parole caractéristique, essentiellement méditerranéenne.

Que veut-il dire ? Qu’est-ce que mesurer ?

N’est-ce point substituer à l’objet que nous mesurons le symbole d’un acte humain dont la simple répétition épuise cet objet ? Dire que l’homme est mesure des choses, c’est donc opposer à la diversité du monde l’ensemble ou le groupe des pouvoirs humains ; c’est opposer aussi à la diversité de nos instants, à la mobilité de nos impressions, et même à la particularité de notre individu, de notre personne singulière et comme spécialisée, cantonnée dans une vie locale et fragmentaire, un moi qui la résume, la domine, la contient, comme la loi contient le cas particulier, comme le sentiment de notre force contient tous les actes qui nous sont possibles.

Nous nous sentons ce moi universel, qui n’est point notre personne accidentelle, déterminée par la coïncidence d’une quantité infinie de conditions et de hasards, car (entre nous) que de choses en nous semblent avoir été tirées au sort !… Mais nous sentons, vous dis-je, quand nous méritons de le sentir, ce moi universel qui n’a point de nom, point d’histoire, et pour lequel notre vie observable, notre vie reçue et conduite ou subie par nous n’est que l’une des vies innombrables que ce moi identique eût pu épouser…

*

Je m’excuse. Je me suis laissé entraîner… Mais n’allez pas croire que ce soit là de la « philosophie »… Je n’ai pas l’honneur d’être philosophe…

Si je me suis laissé entraîner, c’est qu’un regard sur la mer, c’est un regard sur le possible… Mais un regard sur le possible, si ce n’est pas encore de la philosophie, c’est sans doute un germe de philosophie, de la philosophie à l’état naissant.

Demandez-vous un peu comment put naître une pensée philosophique. Quant à moi, je ne tente de me répondre, si je me pose cette question, que mon esprit aussitôt ne me transporte au bord de quelque mer merveilleusement éclairée. Là, les ingrédients sensibles, les éléments (ou les aliments) de l’état d’âme au sein duquel va germer la pensée la plus générale, la question la plus compréhensive, sont réunis : de la lumière et de l’étendue, du loisir et du rythme, des transparences et de la profondeur…

Ne voyez-vous pas que notre esprit ressent alors, découvre alors, dans cet aspect et dans cet accord des conditions naturelles, précisément toutes les qualités, tous les attributs de la connaissance : clarté, profondeur, vastitude, mesure !… Ce qu’il voit lui représente ce qu’il est dans son essence de posséder ou de désirer. Il lui arrive que son regard sur la mer engendre un plus vaste désir que tout désir qu’une chose particulière obtenue puisse satisfaire.

Il est comme séduit, comme initié à la pensée universelle. Ne croyez pas que je vous engage ici dans des subtilités. Il est connu que toutes nos abstractions ont de telles expériences personnelles et singulières pour origine ; tous les mots de la pensée la plus abstraite sont des mots tirés de l’usage le plus simple, le plus vulgaire, que nous avons débauchés pour philosopher avec eux. Savez-vous que le mot latin dont nous avons tiré le mot monde signifie simplement « parure » ? Mais vous savez certainement que les mots d’hypothèse, ou de substance, d’âme ou d’esprit, ou d’idée, les mots de penser ou de comprendre, sont les noms d’actes élémentaires comme de poser, de mettre, de saisir, de souffler ou de voir, qui, peu à peu, se sont chargés de sens et de résonances extraordinaires, ou bien qui se sont, au contraire, dépouillés progressivement jusqu’à perdre tout ce qui eût empêché de les combiner avec une liberté pratiquement illimitée. La notion de peser n’est plus présente dans la notion de penser, et la respiration n’est plus suggérée par les termes d’esprit et d’âme. Ces créations d’abstractions que l’histoire du langage nous fait connaître se retrouvent dans nos expériences personnelles, et c’est par le même procédé que ce ciel, cette mer, ce soleil, — ce que j’appelais tout à l’heure les purs éléments du jour, — ont suggéré ou imposé aux esprits contemplatifs ces notions d’infini, de profondeur, de connaissance, d’univers, qui sont toujours des sujets de spéculation métaphysique ou physique, et dont je vois l’origine très simple dans la présence d’une lumière, d’une étendue, d’une mobilité surabondantes, dans l’impression constante de majesté et de toute-puissance, et parfois de caprice supérieur, de colère sublime, de désordre des éléments qui s’achèvera toujours en triomphe et en résurrection de la lumière et de la paix.

Je viens de parler du soleil. Mais avez-vous jamais regardé le soleil ? Je ne vous le conseille pas. Je m’y suis risqué quelquefois, dans mes temps héroïques, et j’ai pensé perdre la vue. Mais, je vous répète, avez-vous jamais songé à l’importance immédiate du soleil ? Je ne parle pas ici du soleil de l’astrophysique, du soleil des astronomes, du soleil agent essentiel de la vie sur la planète, mais simplement du soleil sensation, phénomène souverain, et de son action sur la formation de nos idées. Nous ne pensons jamais aux effets de ce corps insigne… Imaginez l’impression que la présence de cet astre a pu produire sur les âmes primitives. Tout ce que nous voyons est composé par lui, et j’entends par composition un ordre de choses visibles et la transformation lente de cet ordre qui constitue tout le spectacle d’une journée : le soleil, maître des ombres, à la fois partie et moment, partie éblouissante et moment toujours dominant de la sphère céleste, a dû imposer aux premières réflexions de l’humanité le modèle d’une puissance transcendante, d’un maître unique. D’ailleurs, cet objet sans pareil, cet objet qui se cache dans son éclat insoutenable, a joué également, dans les idées fondamentales de la science, un rôle évident et capital. La considération des ombres qu’il projette a dû servir de première observation à toute une géométrie, celle qu’on nomme projective. Sous un ciel éternellement voilé, on n’y eût pas songé, sans doute ; pas plus qu’on n’eût pu instituer la mesure du temps, autre conquête primitive qui s’est d’abord pratiquée au moyen du déplacement de l’ombre d’un style, et il n’est pas d’instrument physique plus antique ni plus vénérable qu’une pyramide ou un obélisque, gnomons gigantesques, monuments dont le caractère était à la fois religieux, scientifique et social.

Le soleil introduit donc l’idée d’une toute-puissance suréminente, l’idée d’ordre et d’unité générale de la nature.

Vous voyez comme la pureté du ciel, l’horizon clair et net, une noble disposition des côtes peuvent non seulement être des conditions générales d’attraction pour la vie et de développement pour la civilisation, mais encore des éléments excitateurs de cette sensibilité intellectuelle particulière qui se distingue à peine de la pensée.

*

J’en viens, maintenant, à l’idée dominante, qui résumera tout ce que je vous ai dit, qui me représente à moi-même la conclusion de ce que j’appellerai « mon expérience méditerranéenne ». Il me suffira de préciser une notion qui est, en somme, généralement répandue, celle du rôle ou de la fonction que la Méditerranée a remplis en raison de ses caractères physiques particuliers dans la constitution de l’esprit européen, ou de l’Europe historique, en tant que l’Europe et son esprit ont modifié le monde humain tout entier.

La nature méditerranéenne, les ressources qu’elle offrait, les relations qu’elle a déterminées ou imposées, sont à l’origine de l’étonnante transformation psychologique et technique qui, en peu de siècles, a si profondément distingué les Européens du reste des hommes, et les temps modernes des époques antérieures. Ce sont des Méditerranéens qui ont fait les premiers pas certains dans la voie de la précision des méthodes, dans la recherche de la nécessité des phénomènes par l’usage délibéré des puissances de l’esprit, et qui ont engagé le genre humain dans cette manière d’aventure extraordinaire que nous vivons, dont nul ne peut prévoir les développements, et dont le trait le plus remarquable — le plus inquiétant, peut-être — consiste dans un éloignement toujours plus marqué des conditions initiales ou naturelles de la vie.

Le rôle immense joué par la Méditerranée dans cette transformation qui s’est étendue à l’humanité s’explique (dans la mesure où quelque chose s’explique) par quelques observations toutes simples.

Notre mer offre un bassin bien circonscrit dont un point quelconque du pourtour peut être rejoint à partir d’un autre en quelques jours, au maximum, de navigation en vue des côtes et, d’autre part, par voie de terre.

Trois « parties du monde », c’est-à-dire trois mondes fort dissemblables, bordent ce vaste lac salé. Quantité d’îles dans la partie orientale. Point de marée sensible, ou qui, sensible, ne soit à peu près négligeable. Un ciel qui rarement reste longtemps voilé, circonstance heureuse pour la navigation.

Enfin, cette mer fermée, qui est en quelque sorte à l’échelle des moyens primitifs de l’homme, est tout entière située dans la zone des climats tempérés : elle occupe la plus favorable situation du globe.

Sur ses bords, quantité de populations extrêmement différentes, quantité de tempéraments, de sensibilités et de capacités intellectuelles très diverses se sont trouvés en contact. Grâce aux facilités de mouvements que l’on a dites, ces peuples entretinrent des rapports de toute nature : guerre, commerce, échanges, volontaires ou non, de choses, de connaissances, de méthodes ; mélanges de sang, de vocables, de légendes ou de traditions. Le nombre des éléments ethniques en présence ou en contracte, au cours des âges, celui des mœurs, des langages, des croyances, des législations, des constitutions politiques ont, de tout temps, engendré une vitalité incomparable dans le monde méditerranéen. La concurrence (qui est l’un des traits les plus frappants de l’ère moderne) a atteint de très bonne heure, en Méditerranée, une intensité singulière : concurrence des négoces, des influences, des religions. En aucune région du globe, une telle variété de conditions et d’éléments n’a été rapprochée de si près, une telle richesse créée et maintes fois renouvelée.

Or, tous les facteurs essentiels de la civilisation européenne sont les produits de ces circonstances, c’est-à-dire que des circonstances locales ont eu des effets (reconnaissables) d’intérêt et de valeur universels.

En particulier, l’édification de la personnalité humaine, la génération d’un idéal du développement le plus complet ou le plus parfait de l’homme, ont été ébauchées ou réalisées sur nos rivages. L’homme, mesure des choses ; l’homme, élément politique, membre de la cité ; l’homme, entité juridique définie par le droit ; l’homme égal à l’homme devant Dieu et considéré sub specie œternitatis, ce sont là des créations presque entièrement méditerranéennes dont on n’a pas besoin de rappeler les immenses effets.

*

Qu’il s’agisse des lois naturelles ou des lois civiles, le type même de la loi a été précisé par des esprits méditerranéens. Nulle part ailleurs, la puissance de la parole, consciemment disciplinée et dirigée, n’a été plus pleinement et utilement développée : la parole ordonnée à la logique, employée à la découverte de vérités abstraites, construisant l’univers de la géométrie ou celui des relations qui permettent la justice ; ou bien maîtresse du forum, moyen politique essentiel, instrument régulier de l’acquisition ou de la conservation du pouvoir.

Rien de plus admirable que de voir, en quelques siècles, naître de quelques peuples riverains de cette mer les inventions intellectuelles les plus précieuses et, parmi elles, les plus pures : c’est ici que la science s’est dégagée de l’empirisme et de la pratique, que l’art s’est dépouillé de ses origines symboliques, que la littérature s’est nettement différenciée et constituée en genres bien distincts, et que la philosophie, enfin, a essayé à peu près toutes les manières possibles de considérer l’univers et de se considérer elle-même.

Jamais, et nulle part, dans une aire aussi restreinte et dans un intervalle de temps si bref, une telle fermentation des esprits, une telle production de richesses, n’ont pu être observées.