Œuvres (Pléiade), tome I
Le même
Londres — Tigre au Zoo — Admirable bête, à tête d’un sérieux formidable et ce masque connu, où il y a du Mongol, une puissance royale, une possibilité, expression fermée de pouvoir — quelque chose d’au delà de la cruauté — une expression de fatalité — Tête de maître absolu au repos — Ennuyé, formidable, chargé — Impossible d’être plus idéalement tigre.
Mais cet animal admirable croise et décroise ses bras ; on voit, de temps à autre, des muscles rouler légèrement sous la robe fauve fouettée de noir — La queue vit. — Ont-ils conscience de ces mouvements éloignés ? — Cet animal a l’air d’un grand empire.
Le « pétillement » des réflexes locaux — Chercher à déchiffrer cette vie intérieure contenue.
Je ne puis m’attarder et étudier longtemps cette bête — le plus beau tigre que j’aie vu —
Je pense à la « littérature » possible sur ce sujet… Aux images que l’on chercherait, et que je ne chercherais pas. Je chercherais à le posséder dans son état de vie et de forme mobile, déformable par l’acte, avant que de le traiter par écriture.
Mouvement pendulaire des fauves le long des grilles où leurs stries frôlent les barreaux.
Il ouvre la gueule. Bâillement — Présence et absence de l’âme du tigre, qui attend éternellement l’événement.
LE MÊME
L’énorme fauve est couché tout contre les barres de sa cage. Son immobilité me fixe. Sa beauté me cristallise. Je tombe en rêverie devant cette personne animale impénétrable. Je compose dans mon esprit les forces et les formes de ce magnifique seigneur qu’une robe si noble et si souple enveloppe.
Il porte sur ce qu’il voit un regard incurieux. Je cherche ingénument à lire des attributs humains sur son mufle admirable. Je m’attache à l’expression de supériorité fermée, de puissance et d’absence, que je trouve à cette face de maître absolu, étrangement voilée, ou ornée d’une dentelle très déliée d’arabesques noires très élégantes, comme peintes sur le masque de poil doré.