Œuvres (Pléiade), tome I

Paul Valéry · Chapitre 173 sur 203

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Œuvres (Pléiade), tome I

Essais Quasi Politiques

 

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UNE CONQUÊTE MÉTHODIQUE

 

C’est vers 1895 que l’Angleterre a commencé de ne plus être insensible à la pression de la puissance allemande sur les points essentiels de son être économique et de son empire.

Elle n’avait point conscience jusque-là d’être menacée dans l’exercice de ses fonctions vitales par un concurrent de la onzième heure, fort mal placé sur la carte, comme il l’était dans le temps. Tarde venientibus ossa, se serait-elle dit, si elle se fût dit quelque chose.

Mais ce n’est pas tout que d’être une île, que d’avoir de la houille, des traditions politiques et maritimes, une volonté simple et indomptable, une immense clientèle directement ou indirectement assujettie, une assurance imposante dans les désirs et les desseins. La sécurité emporte avec soi une sorte d’inertie. L’esprit anglais n’hésite jamais à retoucher ce qui lui semble mal, mais il répugne longuement à modifier ce qui était bien et qui le satisfait encore. Ce trait du caractère anglais est peut-être dû à la certitude habituelle, jusqu’ici toujours corroborée par l’histoire, que l’on aura tout le loisir d’aviser et de parer au danger, grâce au fossé marin et aux flottes qui le surveillent.

Mais dans une époque toute travaillée par les sciences, en perpétuelle transformation technique, où rien n’échappe à la volonté d’innovation, au délire de l’accroissement de précision et de puissance, où le souverain bien de la stabilité ne se retrouve plus que chez des peuples affaiblis, il ne suffit point de persévérer dans l’être.

Les Anglais d’il y a trente ans ne réalisaient pas — comme ils disent — ce que la discipline, le calcul, l’analyse minutieuse et illimitée, et une énergie mieux appliquée que la leur, leur préparaient dans tous les domaines.

La révélation leur vint d’une série d’articles publiés en 1895 dans la New Review (disparue depuis), que dirigeait le bon vieux poète William Henley. Ces articles étaient dus à M. Williams, et le titre qu’il donna à leur ensemble fît fortune. Un bill célèbre incorpora dans la législation ces trois mots de Made in Germany ; ils s’incrustèrent du même coup dans les têtes anglaises, où ils ne cessèrent de faire quelque effet jusqu’au 11 novembre 1918.

Il y eut de la surprise, de l’émotion, une sorte d’indignation, quand M. Williams fit paraître cet ensemble d’études fort minutieuses, qui considéraient tour à tour les divers domaines de l’industrie et du commerce, et faisaient voir dans chacun d’eux la pénétration et l’effrayant progrès du concurrent.

Henley eut l’étrange idée de demander à un très jeune Français qui était de passage à Londres et qui lui était recommandé de faire dans sa New Review une sorte de conclusion « philosophique » à l’œuvre de pure observation et au recueil de détails caractéristiques qu’avait donné M. Williams. Ce jeune Français, qui n’avait jusque-là pensé qu’à tout autre chose, se sentit bien embarrassé d’une tâche que quelques bonnes raisons l’engageaient d’accepter, mais que la raison toute seule commandait qu’il refusât. Les raisons eurent l’avantage du nombre. Il improvisa ce qu’il put, et que voici.

Au cours de la dernière guerre, cet essai a été réimprimé dans le Mercure

de France{349}.

*

On s’est ému, on s’est presque scandalisé. Une Germanie plus inquiétante se révèle. Les Anglais lisent le Made in Germany de M. Williams, les Français devraient lire le Danger allemand de M. Maurice Schwob.

C’était une forteresse et une école : on y découvre maintenant une usine immense, des docks énormes. On se doute aussi que cette forteresse, cette usine, cette école ont entre elles des liens, et constituent les aspects divers d’une même et solide Allemagne. On apprend que les victoires militaires par lesquelles cette nation s’est fondée sont peu de chose auprès des victoires économiques que déjà elle emporte ; déjà bien des marchés du monde sont plus à elle que les territoires qu’elle doit à son armée.

On aperçoit ensuite que l’une et l’autre conquête font partie du même système. La tonnante et la silencieuse se superposent. On comprend que l’Allemagne est devenue industrielle et commerçante comme elle devint militaire, délibérément. On sent qu’elle n’a rien épargné. Si l’on veut s’expliquer cette grandeur nouvelle et sans fantaisie, on imagine une application constante, une analyse minutieuse des sources de la richesse ; une construction intrépide des moyens de la produire, une rigoureuse topographie des lieux favorisés, et des chemins favorables, et, surtout, une obéissance entière, une soumission de tous les instants à quelque conception simple, jalouse, formidable stratégique par sa forme, économique par son but, scientifique par sa préparation profonde, et par l’étendue de son application. Tel nous saisit l’ensemble des opérations allemandes. Si l’on revient alors à ce qui se voit et se touche, aux documents, aux rapports diplomatiques, aux statistiques officielles, on peut admirer à son aise la perfection des détails après la majesté des grandes lignes, et jouir de savoir comment — lorsque tout ce qu’il était possible de connaître a été connu, lorsque tout ce qu’on pouvait prévoir est prévu, lorsque le mécanisme de la prospérité est déterminé, — une action douce ou brutale, générale, continue, est étendue à tous les points du monde par tous les points de l’Allemagne pour faire revenir le maximum de richesses de tous les points du monde à tous les points de l’Allemagne.

Cette action n’est pas, comme les nôtres, une somme d’actions individuelles toujours indépendantes, souvent contraires, protégées aveuglément par l’État, qui disperse son influence entre elles, qui ne peut aider à l’une, sans affaiblir l’autre — c’est une puissance massive et agissant comme les eaux, tantôt par le choc et par la chute, tantôt par une irrésistible infiltration. Une discipline naturelle relie l’action individuelle allemande à l’action du pays entier, et ordonne les intérêts particuliers, de sorte qu’ils s’additionnent et se renforcent mutuellement, au lieu de se diminuer et de se contrarier ensemble. Cela va jusqu’à supprimer toute concurrence entre Allemands dès que l’étranger — l’ennemi — est en présence.

Et c’est alors une sincère union, un échange de sacrifices utiles, un concours d’énergie et d’habileté pour la victoire commune, qui produit outre la victoire, une liaison remarquable entre les industries combattantes et entre les diverses « armes » de l’armée économique de Vaterland. Nous luttons contre cette armée comme des bandes sauvages contre une troupe organisée.

Cette action n’est pas, comme les nôtres, hasardeuse. Elle est savante. Toutes les sciences sont inclinées à la servir. Elle est guidée par une soigneuse psychologie, et, désormais, elle fait mieux que de s’imposer : elle se fait désirer. Il faut que le client de l’Allemagne bénisse le marchand allemand, et jusqu’aux traites allemandes. Il faut même que ce client devienne un ami, un propagateur, — calcul qui est d’une élégance profonde. Or, ce client est bien connu. Ce client, qui se croit libre, et vit dans l’innocence, est analysé sans le savoir, sans qu’on le touche. Il est classé, défini parmi toute sa ville, avec toute sa province, et tout son pays. On sait ce qu’il mange, ce qu’il boit, ce qu’il fume, et comment il paie. On médite sur ses désirs. A Hambourg ou à Nuremberg, quelqu’un a peut-être tracé des courbes qui représente l’exploitation de ses plus petites manies, de ses plus minces besoins. Il se verrait — lui qui se sent vivre si personnellement, si intimement — là confondu par le nombre, avec des milliers d’autres personnalités qui préfèrent la même liqueur, la même étoffe que lui. Car on sait là-bas plus de choses sur son propre pays qu’il n’en sait lui-même. On connaît mieux que lui le mécanisme de sa propre existence, ce qu’il lui faut pour vivre, et ce qu’il lui faut pour amuser un peu sa vie. On connaît sa vanité, et qu’il rêve d’objets de luxe, et qu’il les trouve trop chers. On lui fabriquera ce qu’il faut, le champagne de pommes, les parfums tirés de tout. Le client ne sait pas combien de chimistes songent à lui. On lui fabriquera exactement ce qui doit satisfaire, à la fois, sa bourse, son envie, ses habitudes, et on réalisera pour lui quelque chose d’une perfection moyenne. C’est par une obéissance servile à son désir complexe qu’on s’emparera de lui.

Pour créer ce produit fabuleux, à la fois de bon marché et de luxe, facile à se procurer, conforme à la tradition ou à la mode, tout un peuple de savants fourmille dans les innombrables détails des industries. Il n’est pas d’objet auquel il ne trouve un substitut moins coûteux. Il n’est pas de substance nouvelle dont il ne trouve l’emploi, pas de sciences dont il ne découvre l’application industrielle. Et l’Allemagne, en peu d’années, s’est couverte d’usines, de voies ferrées, de canaux. Sa marine, elle aussi, faite de toutes pièces, s’est déjà placée au second rang. Elle a des navires admirables, des chantiers de construction toujours occupés, des bassins, d’immenses ports intérieurs. Elle a d’étonnants voyageurs dont les informations et les exploits sont dignes de la diplomatie et de la science. Elle a des agences de renseignements dans toutes contrées, des ligues de négociants qui supportent ces agences, des ligues de compagnies de transports qui soutiennent le trafic de ces négociants.

Les livres que j’ai cités contiennent le détail de cette gigantesque affaire. Ils nous conduisent dans les fabriques et sur les marchés. Ils rapprochent des nombres qui émerveillent. Ils déroulent d’un trait la suite des années, et, par cet épuisement subit du temps, montrent tout à coup l’agrandissement fantastique de l’existence allemande… La sensation qu’on en reçoit est si forte qu’elle mène à conjecturer l’avenir. L’esprit ne peut s’arrêter à la dernière année entrée dans la statistique et dans le compte. Il prévoit machinalement une extension encore plus vaste — il imagine une suite, un arrêt, une chute, une décadence… Abandonné par les faits, il continue, et suit quelqu’une de ses lois particulières.

Ici commence la recherche purement spéculative, l’interrogation tout intellectuelle. C’est l’endroit où celui qui s’est livré aux études et aux enquêtes que je viens de rappeler ne manque pas de chercher dans ces phénomènes d’expansion allemande une indication plus générale. C’est le moment des idées, des comparaisons, des ébauches de théories. Tous ces efforts, ces ruses, ces travaux publics, ces machinations, ces faits si patiemment dirigés, et leurs résultats, doivent, il me semble, susciter en nous — à côté de nos amertumes nationales — l’admiration spéciale que nous impose toujours un mécanisme efficace, un succès désiré et atteint de raison en raison par le plus sûr chemin. La certitude d’une conséquence contient quelque chose d’enivrant — lorsqu’elle apparaît le résultat d’une action préméditée. Dans le cas présent, cette action est générale et produit régulièrement un résultat général toujours au-dessous de tous les accidents et mécomptes particuliers.

Ainsi, dans le succès allemand, je vois, avant tout, celui d’une méthode. C’est la méthode qui excite mon admiration. Supposons qu’un homme ordinaire se propose une tâche difficile — considérable — mais possible. Ne lui donnons aucun génie, aucune trouvaille inattendue, aucune illumination — mais seulement un désir inusable, un désir constant, une raison moyenne — mais douée d’une confiance infinie à l’égard de la raison. Cet homme fera le nécessaire. Il réfléchira sans passion, il fera « des dénombrements si entiers, et des revues si générales » que tous les objets et tous les faits pourront le servir, et finiront par entrer dans son calcul personnel. Il n’est pas de chose qui lui paraîtra favorable ou défavorable, et qu’il ne faudra utiliser ou neutraliser. Rien d’indifférent. Il observe aussi le cours des événements, leur pente. Il comptera, il classera, puis viendra l’action. Même prudence. Puis la victoire… Mais cet homme aurait trop à faire. C’est tout un peuple. Chaque détail est habité par des centaines de personnes. Chaque tentative est appuyée par toute la masse — et cette masse est naturellement disciplinée. Ici, le vice social de l’intelligence, qui est l’indiscipline, disparaît. Il reste un merveilleux instrument : l’intelligence disciplinée. Et ce n’est plus qu’un instrument.

J’ai pris l’exemple d’un homme ordinaire, afin de mettre en évidence la puissance presque impersonnelle de la conduite méthodique, et pour mieux faire apprécier la grande sagesse qui consiste à ne pas spéculer sur la chose rare, sur l’accident.

*

Il y a donc enfin une nation qui a fait, dans l’ordre économique, l’expérience de la raison continuelle, c’est-à-dire de la méthode, et l’expérience ne lui réussit pas trop mal. Elle montre que les phénomènes les plus importants de la vie peuvent servir de base et de matière à des combinaisons suivies. Ils ne sont pas au-dessus des calculs humains. On peut y toucher. Mais l’Allemagne seule pouvait inaugurer ce système. Chez elle, il n’est pas nouveau, il n’est pas surprenant, il est organique. Il a seulement changé d’objet. La Prusse a, d’abord, été créée méthodiquement. Puis elle a créé l’Allemagne contemporaine. Le système a, d’abord, été politique et militaire. Ensuite, ayant rempli sa destinée, il est devenu économique sans difficulté, par une simple application de lui-même. L’Allemagne moderne, faite par ce système, le continue et l’approfondit.

Si, venant de lire le Danger allemand ou le Made in Germany, on porte sa pensée encore chaude et tout excitée sur l’histoire militaire de la Prusse depuis Frédéric le Grand jusqu’au maréchal de Moltke, on ne peut se soustraire à l’impression de similitude, à l’idée de système dont je viens de parler. On verra ainsi combien il y a peu d’exagération dans les suggestions précédentes. On trouvera de part et d’autre un développement analogue : on trouvera des préparations parfaites, une exécution généralement suffisante — et toujours des résultats. Je note que certains de ces résultats, mauvais en eux-mêmes, ont fini par tourner en bien, car tous ont été minutieusement utilisés par la suite — et la défaite même a donné l’expérience, comme un minimum de gain. Ceci est un procédé régulier, et c’est pourquoi je le note.

Qu’on pénètre maintenant dans le détail du système militaire prussien, on reconnaît de plus en plus aisément les principaux caractères de la « Méthode ». C’est dans la préoccupation stratégique qu’il faut la chercher. La tactique est affaire d’individus ; elle comporte tous les accidents de la guerre. Mais l’étude du futur, la prévision étendue aussi loin que possible, les probabilités soigneusement pesées, tout ce qu’il faut pour affaiblir le hasard — pour éliminer les aventures, telles sont les remarquables qualités de la méthode militaire, « Made in Germany ». Et la guerre elle-même ne doit plus éclater, s’arrêter, se poursuivre au gré des seuls événements ou des passions. Elle se fera par raison. Elle se fera pour diminuer un concurrent, pour avoir des ports… Ce sera une opération de haute industrie, avec son organisation financière, son capital, son amortissement, ses assurances — et surtout ses actionnaires — car les indemnités et les milliards conquis iront sur tout le sol allemand se répandre, et payer de nouveaux canaux, de nouveaux tunnels, de nouvelles universités — de quoi se refaire, et recommencer en beaucoup plus grand.

Sur le terrain de lutte — qu’elle soit économique ou militaire — une sorte de théorème général domine l’action méthodique, c’est-à-dire Faction allemande. Ce principe est assurément simple. C’est une pauvre déduction logique, ou presque rien. Le voici : « De toute façon, le vainqueur est plus fort que le vaincu. » Cette tautologie doit faire réfléchir les amateurs de combats à armes égales, car on peut l’exprimer ainsi : « Il n’y a jamais d’armes égales. » L’égalité des combattants est une vieille idée supérieure. C’est une superstition incompréhensible… Du principe énoncé se tire aussitôt la règle pratique de toutes les luttes : Il faut organiser l’inégalité. Militairement, on cherchera l’arme la plus parfaite, la marche la plus rapide, le sol le plus favorable, etc. — mais, de tous ces moyens, le plus sûr, le plus évident est le nombre — c’est-à-dire l’inégalité mathématiquement visible et réellement invincible, quand l’excès est suffisant, quand il y a derrière une tête d’armée une profondeur inépuisable de réserves, de landwehr, de landsturm. Commercialement, l’inégalité se fondera sur le bon marché. Le problème à résoudre — et qui est résolu dans la plupart des cas — sera de pouvoir fabriquer toujours un produit moins cher que le produit attaqué. La science, les combinaisons de transport, les falsifications de toute sorte s’y emploieront. Là où l’art militaire eût fait converger les armées, et peser les gros bataillons, l’art commercial se sert du plus petit prix qui agit comme le plus grand nombre, supprime la résistance, et chasse à coup sûr l’adversaire.

L’organisation de la prépondérance militaire est l’œuvre du grand état-major. C’est dans la conception de ces bureaux célèbres que l’exemple le plus éclatant de méthode se découvre. Ce sont véritablement des usines de victoires. On y rencontre la division du travail intellectuel la plus rationnelle, l’attention d’esprits spéciaux constamment fixée sur la variation des moindres circonstances profitables, l’extension de cette recherche à des sujets qui d’abord paraissent étrangers aux études techniques, la science militaire agrandie jusqu’à la politique générale — jusqu’à l’économie — car « la guerre se fait de toutes parts ». La méthode est sévèrement appliquée à tous les pays. On soumet chaque territoire à une analyse totale, science par science. On va de la géologie, qui donne la nature du sol, la richesse foncière, ses cultures, ses voies, ses défenses naturelles, jusqu’à l’histoire, qui fournit les éléments de la connaissance psychologique, et politique, et qui enseigne les dissensions intérieures, les idées indigènes. Tous les pays sont ainsi classés, correctement définis. Ils sont réduits à des groupes d’abstractions propres à tous les calculs, et ces grands lambeaux de terre, qui sont des ensembles si compliqués, où fourmillent tant de particuliers divers, où les mœurs semblent si irréductibles, deviennent des objets de pensée, des quantités maniables, des poids marqués, qu’on pourra comparer, qu’on saura devoir être plus lourds ou plus légers dans la balance de la guerre. Chaque nation est alors considérée comme une machine produisant de l’énergie militaire, et peut s’ajouter, se retrancher, varier, au gré des connaisseurs.

Ces vues si générales sont les mêmes dans l’état-major commercial. Poursuivons cette exposition dans le domaine de Faction. Le parallèle se maintiendra.

Suivant la même méthode ont été créés des instruments d’une puissance et d’une précision incomparables, sans lesquels le travail de l’armée serait infructueux. Tel est le service des renseignements. On peut penser que le document militaire et le document économique proviennent souvent des mêmes agences. L’unité de la méthode le suggère. Du reste, justement parce qu’il y a méthode le document économique est très précieux pour les militaires — et, parfois, le document militaire utile à certains industriels. De la même importance double est le service des transports. La mobilisation rapide, nécessaire pour assurer la présence du nombre efficace sur le terrain, exige de méticuleuses études réglant la vitesse et la distribution des transports. Les conditions de sûreté, de temps, de ravitaillement sont élaborées et discutées dans leurs plus petits détails. Sur eux se fonde toute la campagne future.

Le commerce allemand est servi comme l’armée par une organisation savante des transports. Si les troupes doivent arriver les plus nombreuses, les produits doivent arriver avec le moins de frais. Ce sont alors mille conventions particulières, des facilités de toute nature, des sacrifices mutuels qui assurent cette mobilisation économique. Et plus on étudie l’ensemble du système stratégique, édifié par le grand état-major, plus on voit dans le système de production et de trafic adopté par la nation allemande une autre forme de la même tendance, et plus on est porté à concevoir une action une, dont les moyens sont divers, dont le succès est régulier, dont le but est clair, simple, énorme. La puissance brute et certaine s’avance, parce qu’elle ne néglige rien, parce qu’elle divise soigneusement toutes les difficultés, de sorte qu’elle puisse porter tout son poids sur chacun des petits fragments. Elle paraît dans la paix plus effrayante que dans la guerre.

Le maréchal de Moltke personnifie le système. Il en a été le directeur et l’exemple. Il semble que le plus profond de ses desseins ait été de ne pas mourir indispensable. Voilà ce qui le distingue des grands généraux antérieurs. C’est la seule chose qu’il ait inventée. Ce fut avant tout un homme, un homme de confiance, l’ingénieur de la sécurité et de la force allemandes. Le désir absurde du merveilleux, qui transfigure toute l’histoire militaire, s’arrête à lui. Lui, mérite un enthousiasme très spécial. Les éléments de son succès sont chez Frédéric, chez Napoléon, et dans la guerre de Sécession pleine de nouveautés. Il prend partout son bien, qui est sa méthode, et la trouve toujours là où la victoire paraît un fruit régulier. Au fond de son esprit réside un petit nombre d’idées presque grossières, transcendantes, ou morales ou politiques, de ces idées qui rendent leur détenteur si redoutable pour les autres, si entier, si incapable de nouveautés en lui-même et de variations sublimes. Mais il s’était informé de tout. Il arrive presque vieux aux affaires, ayant suivi toute la politique du siècle, ayant vu toute l’Europe, jugé les armées, approfondi en amateur les guerres contemporaines, mieux que ceux-là mêmes qui les conduisaient. Cet homme devient stratège. Il fait table rase des idées militaires de son temps. Il n’use que des idées scientifiques et des progrès matériels de ce temps. Il les combine avec le meilleur de la stratégie du passé — c’est-à-dire, avec ce qu’il sera éternellement rationnel de faire à la guerre. Il voit dans l’emploi des chemins de fer l’extension des fameuses marches rapides de Napoléon. Il reprend et perfectionne l’exploitation de toutes les ressources d’un pays envahi. Il fait la guerre où il faut, il terrorise les habitants pour briser le courage général. Il multiplie les moyens d’information, il écoute les indications de l’opinion, celles de la finance, les rumeurs, les journaux, le sentiment des neutres… Il est sans passion, sans génie, et dans les papiers. Le champ de bataille n’est pas son champ de bataille : il faut se le représenter dans une chambre d’une petite ville occupée, travaillant avec son fidèle état-major. Laborieusement il répare les accidents, et les déchirures du malheur des autres. C’est une figure sans bouche et toute cousue, une bâtisse militaire. Une fois pourtant, en 1870, il jette sa perruque sèche en l’air, en recevant une dépêche.

De cette vie particulière sort un enseignement complet. Elle correspond exactement à ce que nous savons de l’Allemagne vivante : cet esprit en ce qu’il a de personnel — c’est-à-dire de systématique — s’y retrouve jusque dans l’organisation socialiste. Pour ce héros glacial, le véritable ennemi c’est le hasard. Il le poursuit, et sa force réside dans la méthode uniquement. De là naît une étrange idée. La méthode requiert une véritable médiocrité de l’individu, ou plutôt la grandeur seulement des dons les plus élémentaires, tels que la patience, l’attention départie à tout, sans choix, sans enthousiasme. Enfin, la puissance du travail. Ceci accordé, on obtient un individu qui viendra toujours et inévitablement à bout de n’importe quel homme supérieur. Ce dernier verra d’abord ses idées triomphantes ; puis limitées avec une ironique précision ; puis, lentement modifiées, perfectionnées selon une logique sans faute comme elle est sans interruption. L’homme du second ordre retire des expériences faites par les Napoléon, les Lee, les Sherman, les préceptes les plus sûrs. Il applique à leurs actes une critique scientifique imperturbable. Il se refuse à compter sur lui-même, ce qui le rend plus fort que les grands inventeurs. Il rejette méthodiquement les ressources subites, les bonheurs irréguliers. Le temps, qui épuise toutes les chances et use les supériorités foudroyantes, le temps le porte. Enfin, il ne meurt pas : après lui, d’autres hommes secondaires existeront sûrement, imiteront sa carrière, qui leur convient le mieux, et les élève le plus. Lui disparu, tout demeure : c’est une grande force pour la nation.

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Ces considérations peuvent servir à expliquer la distribution des hommes et de leurs valeurs dans la nation moderne. L’Allemagne actuelle montre une supériorité dans les résultats pratiques et dans le total de son action. Mais il semble que la qualité individuelle des agents soit médiocre, stable, et d’ailleurs parfaite pour l’accroissement général. Là, les temps héroïques sont passés : on les a délibérément fermés. Ils servent parfois de réclame, et apparaissent dans certaines phrases utiles, mais cela les éloigne encore. Les grands philosophes sont morts, les grands savants spéculatifs eux-mêmes

n’ont plus lieu{350}. Ils laissent la place à une science anonyme, pressée, sans critique générale, sans théories nouvelles, fertile en brevets d’invention. Et, de tout ce que ces individus supérieurs avaient trouvé, l’on ne retient plus que ce qui est imitable — ce qui, imité, multiplie les ressources de médiocres successeurs.

Voilà, pourtant, la chose nouvelle. Tout un corps national agit d’ensemble. Les énergies concurrentes s’arrangent et se portent vers l’extérieur. Les entreprises de la nation se font successivement et dans chacune chacun pousse de son mieux. Les classes de la société et les professions diverses prennent tour à tour l’importance suprême. Aussi, dans l’histoire de ce siècle, l’Allemagne semble s’être conformée à un plan soigneusement concerté. Chaque pas fait par elle agrandit son existence. D’ambitions en ambitions, elle s’est faite, et la symétrie de ce progrès donne une apparence artificielle à chacune de ces tentatives. Par exemple, elle fait son domaine à coups de guerres précises. Puis, elle impose à l’Europe cette paix armée que tous les autres Etats s’imaginent anormale. Puis, elle met son industrie et son commerce sur le pied de guerre. Puis, elle crée sa marine militaire et marchande simultanément. Puis, elle se cherche tout à coup des colonies… La fameuse affaire des Carolines a paru, comme mainte autre entreprise allemande, un coup de foudre. C’était un détail de quelque grand projet. De même nature fut la retentissante dépêche de l’empereur au président Krüger. L’Angleterre et le monde s’émeuvent. On s’aperçoit alors que le Transvaal est déjà profondément germanisé ; on se rappelle les vues du Baron von Marshall sur Delagea Bay et Beïra : tout un

travail apparaît{351}. Et les livres récents ont, de même, brusquement éclairé le développement intense de tout l’empire, premier fruit de la guerre méditée faite à la richesse du monde entier.

Il ne faut pas se dissimuler que, pour les vieilles nations supérieures, la lutte deviendra de plus en plus malaisée. Elle a pris un caractère tel que les qualités mêmes qui étaient considérées parmi elles comme le plus favorables à leur vie, et comme les principaux moyens de leur grandeur, deviennent des motifs d’infériorité. Ainsi, l’habitude de chercher la perfection de l’objet fabriqué, l’encouragement donné à la concurrence intérieure, l’amélioration de la vie des ouvriers sont autant d’obstacles à la lutte… Mais la question est bien plus étendue.

L’Allemagne doit tout à une chose qui est la plus antipathique du monde à certains tempéraments — particulièrement à l’Anglais et au Français. Cette chose est la discipline. Il ne faut pas la mépriser. Elle porte d’ailleurs un autre nom : en matière intellectuelle, elle se nomme méthode, et je l’ai déjà beaucoup nommée de ce nom-là. Un Anglais ou un Français peuvent inventer une méthode. Ils l’ont prouvé. Ils peuvent se soumettre à une discipline ; c’est également prouvé. Mais ils préféreront toujours autre chose. Pour eux c’est un pis aller, un moyen momentané, ou un sacrifice. Pour un Allemand, c’est la vie même. Il se trouve, de plus, que l’Allemagne est un être récent en tant que nation. Or, tous les peuples qui arrivent à l’état de grandes nations, ou qui reprennent ce rang à une époque déjà pourvue de grandes nations, plus anciennes et plus complètes — tendent à imiter subitement ce qui a demandé des siècles d’expérience aux nations aînées — et s’organisent entièrement suivant une méthode délibérée — de même que toute cité délibérément construite s’élève toujours sur un plan géométrique. L’Allemagne, l’Italie, le Japon sont de telles nations recommencées fort tard sur un concept scientifique aussi parfait que l’analyse des prospérités voisines et des progrès contemporains pouvait le fournir. La Russie offrirait le même exemple si l’immensité de son territoire ne mettait obstacle à l’exécution rapide d’un projet d’ensemble.

On trouve donc en Allemagne à la fois un caractère national naturellement propice à l’organisation et à la division du travail, et un état neuf, qui a voulu égaler et puis surpasser les états plus anciens. Il faut, en somme, reconnaître qu’elle a montré dans cette tâche une énergie et une suite peu communes.

J’ai tenté de faire voir le mécanisme de cette grande action, en rapprochant sa forme militaire de sa forme économique ; mais on serait arrivé aux mêmes conclusions en prenant des exemples dans d’autres domaines. La science allemande aurait pu me servir aussi bien. Là aussi règne le principe de segmentation, de classification, de discipline imposé aux objets de la connaissance. Là aussi, des instruments merveilleux multiplient le rendement ; des laboratoires plus spéciaux les uns que les autres, des bibliographies infinies, des enseignements de omni re scibili, des hommes oubliés pour toute leur vie dans la profondeur de questions imperceptibles constituent une science nationale, tout à fait solidaire avec le pays qui les alimente généreusement.

Nous pouvons ainsi considérer d’une façon abstraite cette question de la méthode. Tout le monde imagine, dès que ce terme est prononcé, une sorte de recette ou de règle pratique pour passer d’un certain état à un autre déterminé. Tout le monde y voit l’exclusion de certaines tentatives et l’observation stricte de certaines prescriptions adoptées une fois pour toutes dans une réflexion primordiale, et qu’on juge suffisante. Et il faut que tout le monde se pénètre de la puissance d’une telle chose. Il est facile de faire voir qu’à l’aide de procédés de cette nature les hasards d’une entreprise sont réduits à leur minimum. Les surprises sont prévues. Une bonne méthode contient une réponse à tous les cas possibles, et cette réponse est le moins possible influencée par la soudaineté de l’événement et du problème. Mais de toutes ces qualités, les plus intéressantes sont les suivantes : une méthode bien faite réduit beaucoup les efforts d’invention. Elle permet aux recherches de s’ajouter. Exemple : un industriel veut fournir d’un certain produit un pays déterminé. Au lieu d’inventer la forme de l’objet, il s’enquiert. Cette forme lui est donnée par le goût du consommateur futur. Il s’adresse ensuite aux savants qu’il paie, pour diminuer scientifiquement le prix de revient, etc. A la fin, l’objet étant fabriqué, transporté, vendu, on observera que cet objet a successivement requis l’emploi de presque toutes les connaissances humaines, et qu’il a emprunté de chacune ce qui lui était nécessaire pour la satisfaction relative du client, et absolue du fabricant. Rien de plus simple que cette opération, et cependant ce n’est guère qu’en Allemagne qu’elle est totalement et rigoureusement appliquée. Il s’agit, comme on le voit, de se conformer sévèrement à la nature des choses et de ne rien négliger. C’est une question de logique. Il faut faire le nécessaire ; et tandis que le fabricant sans méthode fera un mauvais syllogisme et une mauvaise affaire en affirmant, je suppose, que tout bon produit doit se vendre, donc… etc. un autre plus avisé conciliera la logique et la fortune en ne laissant pas dans le vague et au hasard la définition du bon produit. Il ira la chercher dans le cœur lisible du client.

En Allemagne, d’ailleurs, ces procédés si justes sont plus faciles à appliquer que dans tout autre pays. J’ai parlé de discipline. Elle y est native, et la force de la discipline est de déterminer la place des hommes et le cercle complet de leur action. Dans l’armée comme ailleurs, il s’agit que chacun puisse faire tout ce qu’il peut. Cela ne s’obtient que par une contrainte, et la limite imposée a priori à chacun est justement fondée sur le meilleur rendement de l’individu. Si un soldat doit rester à son rang, c’est que, détachée, son action personnelle est moins énergique. Une bande de mille hommes est de beaucoup moins forte qu’un bataillon de cinq cents. Le détail le plus frappant dans l’armée allemande, si réglée, si prévue dans ses moindres organes, est la culture artificielle de l’initiative limitée. Le soldat, comme le capitaine, doivent faire ce qui leur paraît bon, de tel moment à telle autre du combat : il y a comme une savante dégradation des libertés successivement permises à chaque degré. Les résultats de la discipline ressemblent à ceux de la méthode. Par elle, les efforts individuels se multiplient. Elle donne à tout cas particulier une solution simple et sûre. Elle force absolument de trouver tout ce qui peut se trouver. Elle ne demande que l’obéissance, et jamais rien d’extraordinaire. Elle diminue le rôle du hasard.

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Le lecteur m’a, peut-être, accusé d’exagération. A quoi je répondrai que, si les choses — même en Allemagne — ne se passent pas tout à fait comme je les ai présentées, elles vont se passer ainsi. Je dirai aussi que je n’ai fait que confronter ce qui est connu de tout le monde, et conclure. Le lecteur aura, peut-être, éprouvé un sentiment de gêne et de malaise, en me voyant attribuer une prépondérance écrasante à cette méthode si fatale à toute fantaisie, si morne, en somme. Je ne lui cacherai pourtant pas mon opinion. Je crois que nous n’assistons qu’au début de la méthode. Je voudrais en montrer le rôle possible — hypothétique si l’on veut. Nous l’avons vue triompher dans le domaine politique, militaire, économique, scientifique… Le lecteur s’est réfugié dans le domaine de l’esprit. Il aime à penser que la métaphysique, les arts, la littérature, et la plus haute partie de la science demeurent inviolés, et garantis par l’exceptionnalité des hommes qui s’y illustrent, et des hommes qui s’en enivrent. La méthode scientifique, par exemple, ne garantit pas au savant l’invention d’une théorie, la création d’une nouvelle image du monde. Elle augmente ses chances sans doute. Elle se borne à contrôler ce qui est déjà trouvé. Mais c’est par des chemins non reconnus et par des événements non dominés que l’idée vient. On a fait la théorie de maint phénomène, mais il nous manque encore la théorie de la théorie. En littérature, en art, c’est la même apparence de spontanéité, la même obscurité d’origine, la même absence de procédés généraux. Les phénomènes de choix, de substitution, d’association sont scrupuleusement méconnus. Toutefois je parie qu’au-dedans de tous ceux qui font quelque chose et la poursuivent, une méthode quelconque se crée et grandit. Tous les grands inventeurs d’idées ou de formes me semblent s’être servis de méthodes particulières. Je veux dire que leur force même et leur maîtrise sont fondées sur l’usage de certaines habitudes, et de certaines conceptions qui disciplinent toutes leurs pensées. Chose étrange, c’est justement l’apparence de cette méthode interne que nous appelons leur personnalité. Il importe peu, du reste, que cette méthode soit ou ne soit pas consciente… Voilà donc une grande recherche possible, et voilà un livre, L’Art de Penser, qui n’a réellement jamais été écrit. Les premiers auteurs de la logique formelle ont sans doute poursuivi ce but, mais ils ne sont arrivés à découvrir qu’un merveilleux instrument d’analyse — et non de trouvailles.

Supposons ce livre écrit. Et je ne vois aucune raison pour qu’il ne le soit pas. Supposons, si l’on veut, que plusieurs de ces grands esprits dont j’ai parlé, après avoir usé de méthodes intimes, soient arrivés à la conscience de ces méthodes (le cas s’est produit) et les aient, dans la mesure du langage, divulguées. On verrait alors s’étendre au domaine intellectuel les mêmes procédés que l’Allemagne applique à la vie sociale. On verrait en littérature des collaborations méthodiques avec division du travail et le reste. Balzac l’a tenté. On verrait en art l’artiste appliquer directement son travail à chacun des sens, à chacune des nécessités psychologiques de son public, et viser directement son homme. Wagner l’a fait.

Mais par un tel ouvrage serait portée à son extrême justesse cette loi curieuse qui fait naître l’homme de génie pour… les autres. On n’est beau, on n’est génial que pour les autres. Le Japon doit penser que l’Europe était faite pour lui. Et, en vertu d’un raisonnement déjà fait par l’Allemagne, on verrait sans doute le triomphe définitif de toute la médiocrité terrestre. La méthode dans toutes les choses conduirait à une grande économie d’individus supérieurs. Et quel curieux résultat, si les résultats de ce nouvel ordre de choses étaient de toutes façons plus parfaits, plus puissants, plus agréables, que ceux d’aujourd’hui.

Mais — je ne sais pas. Je ne fais que dévider des conséquences.